26 juillet 2026
Mr DGI & Douanes : Erik Prince, l’homme qui pourrait bientôt collecter les impôts d’Haïti
Actualités Opinions Politique

Mr DGI & Douanes : Erik Prince, l’homme qui pourrait bientôt collecter les impôts d’Haïti

Ce mot devrait, à lui seul, arrêter le lecteur : Blackwater. C’est le nom de la société de sécurité privée fondée par Erik Prince, tristement célèbre pour la fusillade de la place Nisour à Bagdad en 2007, où des employés de la firme ont tué dix-sept civils irakiens — des hommes graciés, treize ans plus tard, par une décision présidentielle américaine controversée. C’est cet homme, et la société qu’il dirige aujourd’hui sous un nouveau nom, Vectus Global, dont la coordination avec les opérations anti-gangs en Haïti s’apprête à se formaliser davantage, selon les déclarations faites mardi devant le Congrès américain par le colonel Justin Gorkowski, coprésident de l’équipe de supervision de la Force de répression des gangs.

Le message livré par l’officier américain se veut rassurant : un officier de la Task Force haïtienne sera bientôt intégré au centre conjoint des opérations, afin de « formaliser » une coopération qui existerait déjà, selon ses propres mots, de manière informelle à tous les niveaux de commandement entre Vectus Global et les forces haïtiennes. Vectus Global opère en Haïti depuis mars 2025, déployant des drones à travers la Task Force gouvernementale haïtienne pour cibler les groupes armés qui contrôlent aujourd’hui de vastes portions du territoire national. Selon des informations rapportées par la Gazette Haïti, l’implication de la société ne se limiterait d’ailleurs pas au strict volet sécuritaire : un contrat d’une durée de dix ans aurait été signé avec l’État haïtien, prévoyant, au-delà de la lutte contre les gangs, une participation de la firme à la collecte des impôts du pays.

Prenons la mesure de ce que cela signifierait si cette information se confirmait pleinement. Une société de sécurité privée américaine, dirigée par un donateur majeur du président Donald Trump et fondateur d’une entreprise dont le nom reste associé, dans la mémoire internationale, à l’un des pires scandales de mercenariat de ce siècle, se verrait confier non seulement une partie de la guerre contre les gangs, mais aussi, potentiellement, l’un des attributs les plus fondamentaux de la souveraineté d’un État : la perception de ses propres recettes fiscales. Ce n’est plus de la sous-traitance sécuritaire ; c’est une délégation de fonctions régaliennes à un acteur privé étranger, sans qu’aucun débat public n’ait, à ce jour, véritablement eu lieu en Haïti sur les termes exacts de cet arrangement.

Le flou qui entoure la supervision de ces opérations n’est pas rassurant non plus. Selon un responsable du département d’État américain cité sous couvert d’anonymat, les citoyens américains employés par Vectus Global en Haïti ne sont même pas tenus de déclarer leurs activités aux autorités de leur propre pays, dans la mesure où ils interviennent comme contractuels d’un gouvernement étranger — ce même responsable précisant que Washington n’exerce, de son propre aveu, aucune supervision directe sur les opérations de cette société privée. Autrement dit : ni l’État haïtien, dont les capacités de contrôle sur des opérateurs militaires privés étrangers restent limitées, ni l’État américain, qui se dessaisit explicitement de toute supervision, ne semblent aujourd’hui en mesure de rendre des comptes sur ce que fait précisément cette société sur le sol haïtien.

Ce vide de responsabilité prend un relief particulièrement inquiétant à la lumière des chiffres avancés par Human Rights Watch. L’organisation estime à 1 243 le nombre de personnes tuées lors de 141 opérations de frappes de drones menées entre mars 2025 et janvier 2026 — la période correspondant précisément au déploiement de Vectus Global en Haïti — parmi lesquelles 43 adultes civils et 17 enfants, auxquels s’ajoutent 738 blessés, dont 49 civils. Interrogé sur ce bilan, le colonel Gorkowski a reconnu ne pas connaître le nombre exact de victimes civiles, tout en assurant que son équipe faisait tout son possible pour limiter les risques. Une société privée qui opère des frappes létales dans un pays étranger, sans reporting obligatoire à son propre gouvernement, et dont le principal partenaire militaire américain sur place admet ne pas disposer de chiffres précis sur les pertes civiles qu’elle occasionne, ne répond à peu près à aucun des standards de transparence qu’on exigerait normalement d’une force engagée dans des opérations de cette nature.

On comprend, certes, la logique qui pousse les autorités haïtiennes à recourir à ce type d’appui. Face à des gangs qui ont mis en déroute une police nationale sous-équipée et une mission internationale kényane restée chroniquement sous-dimensionnée, la tentation de se tourner vers un acteur privé capable de mobiliser rapidement des moyens technologiques que l’État haïtien ne possède pas — drones, renseignement, logistique — est compréhensible. D’autres sociétés de sécurité américaines ont d’ailleurs déjà tenté leur chance sur le terrain haïtien avant Vectus Global : une équipe de la firme Studebaker Defense avait dû abandonner sa mission plus tôt cette année après l’enlèvement de deux de ses membres, un épisode attribué par le New York Times à la corruption de policiers locaux — signe, s’il en fallait un, de la porosité extrême entre les gangs, certaines franges de la police et, parfois, des éléments du gouvernement lui-même, dans laquelle toute société étrangère intervient à ses risques et périls.

Mais cette compréhension ne doit pas se transformer en blanc-seing. Un État qui délègue une part croissante de sa fonction sécuritaire — et potentiellement fiscale — à une société privée dirigée par une figure aussi controversée qu’Erik Prince, sans mécanisme de reddition de comptes clairement établi ni des deux côtés de la relation contractuelle, prend un risque qui dépasse largement le seul champ de l’efficacité militaire. Il engage la question de savoir à qui, en dernier ressort, ces opérateurs armés doivent des comptes lorsqu’une frappe tue des enfants plutôt que des combattants de gangs. Ni la justice haïtienne, débordée et sous-financée, ni la justice américaine, qui se dessaisit explicitement du dossier, ne semblent aujourd’hui en position de répondre à cette question. Formaliser la coordination avec Vectus Global sans, dans le même mouvement, formaliser un cadre de responsabilité clair — civile, pénale, financière — pour ses opérations sur le sol haïtien reviendrait à institutionnaliser ce vide, plutôt qu’à le combler.

Elensky Fragelus

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.