24 juillet 2026
L’Edito du Rezo | Proposition indécente !
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L’Edito du Rezo | Proposition indécente !

La République ne s’effondre pas toujours sous les assauts visibles de la « violence programmée des gangs terroristes. » Elle peut aussi être méthodiquement rapetissée dans le silence des bureaux climatisés, lorsque des dirigeants sans hauteur s’installent derrière des meubles monumentaux et prennent la grandeur du décor pour celle de leur fonction. Il arrive un moment où le bureau grandit, pendant que l’État rapetisse. Où le fauteuil paraît plus lourd que celui qui l’occupe. Où la Constitution, œuvre monumentale d’un peuple, devient un simple dossier que l’on feuillette avant de le déchirer. Voilà l’image qu’offre aujourd’hui le pouvoir haïtien. Une République immense administrée par des esprits qui semblent mesurer le pays à la dimension de leur propre horizon.

Raina Forbin est allée défendre cette vision devant les Nations Unies. Sept départements suffiraient donc pour engager l’avenir de toute une nation. La diaspora serait assez haïtienne pour voter à certaines élections, mais pas suffisamment lorsqu’il s’agirait de décider du destin constitutionnel de la République. Voilà la proposition indécente. Comme si la souveraineté nationale pouvait être découpée en morceaux, distribuée selon les intérêts du moment et refermée ensuite dans les tiroirs d’un ministère. En droit constitutionnel, une telle logique ne traduit pas une réforme ; elle consacre l’abaissement du principe même de souveraineté populaire. Une Constitution n’est pas un acte de propriété du pouvoir. Elle est la limite que le peuple impose au pouvoir.

La Constitution de 1987 représente l’une des plus remarquables œuvres collectives réalisées par le peuple haïtien après la chute de la dictature. Elle fut pensée, discutée, amendée, confrontée, puis adoptée au terme de plus d’une année de consultations nationales. Aujourd’hui, certains envisagent d’en écrire l’épitaphe en trois jours. Ils oublient une règle fondamentale du constitutionnalisme : le pouvoir constitué ne devient jamais le pouvoir constituant. L’article 284-3 n’a pas été inscrit par hasard. Les constituants savaient que les apprentis bâtisseurs de régimes commencent souvent par affaiblir les garde-fous avant de rebaptiser la servitude en réforme. Les constitutions ne disparaissent pas toujours dans le fracas des chars ; elles peuvent mourir sous le bruit feutré des stylos.

Finalement, tout se réduit-il à la petitesse des esprits de nos actuels « dirigeants » ? Les véritables hommes d’État agrandissent les institutions afin qu’elles leur survivent. Les dirigeants sans envergure, eux, rétrécissent les institutions jusqu’à les rendre compatibles avec leur propre taille. Ils n’élèvent pas la République ; ils abaissent le plafond afin d’y entrer sans effort. Chaque marche descendue par la Constitution devient une marche gravie par leur pouvoir personnel. Chaque recul du droit devient une victoire de l’arbitraire. La République cesse alors d’être une cathédrale pour devenir un simple décor de théâtre, où l’on joue la démocratie devant des rideaux soigneusement fermés.

Puis revient juillet 1915. L’Histoire ne répète pas les mêmes visages ; elle reproduit les mêmes renoncements. Les démons ne s’appellent plus Sudre Dartiguenave. Ils portent désormais d’autres noms : Jean-Bertrand Aristide, Michel Martelly, Ariel Henry, Jocelerme Privert, Alix Didier Fils-Aimé, Raina Forbin… Ce qui traverse les générations, ce n’est pas l’identité des hommes, mais une même tentation : réduire la République à la taille de leurs ambitions. Le 16 décembre 2026 pourrait alors entrer dans les livres d’histoire non comme la naissance d’un nouvel ordre constitutionnel, mais comme le jour où des dirigeants auront cru pouvoir déchirer, sur le coin d’un bureau devenu plus grand qu’eux, l’une des plus belles œuvres politiques jamais réalisées par le peuple haïtien. L’Histoire, elle, ne retiendra ni leurs discours ni leurs calendriers. Elle retiendra qu’au moment où la Nation attendait des bâtisseurs, elle trouva des démolisseurs.

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