Jean-Charles Moïse est attendu, ce jeudi 16 juillet à dix heures, au parquet de Port-au-Prince. Oui, Port-au-Prince. Le motif de la convocation, signée par le commissaire du gouvernement Jean Fritz Patterson Dorval, ne laisse guère de place à l’ambiguïté : des propos tenus lors d’un rassemblement de son parti, Pitit Dessalines, dimanche dernier au Cap-Haïtien, jugés susceptibles de troubler l’ordre social et de porter atteinte à la paix publique.
Ce jour-là, le leader de Pitit Dessalines avait annoncé son intention d’organiser, une fois la Coupe du monde terminée, des mobilisations de rue comportant ce qu’il a lui-même qualifié de « déchouquage » et d’« incendie », dans le but déclaré d’obtenir le départ du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Le parti Les Patriotes affirme, de son côté, que son représentant, Me Emmanuel Vertilaire, a fait l’objet de menaces directes lors de ce même meeting, et réclame des garanties de protection pour sa sécurité.
Il faut appeler les choses par leur nom. Le mot « déchouquage » n’est pas un simple slogan de meeting politique en Haïti : c’est un terme chargé d’une mémoire précise, celle de vagues de pillages, d’incendies de commerces et de lynchages qui ont accompagné plusieurs transitions politiques du pays depuis la chute de la dictature. L’invoquer publiquement, depuis une tribune, alors que le gouvernement parle d’un scrutin présenté comme le tournant censé sortir Haïti d’une décennie sans élections, n’est pas une maladresse rhétorique : c’est un appel, à peine voilé, à substituer la violence de rue à la compétition politique. Dans un pays où des coalitions de gangs contrôlent déjà une majorité de la zone métropolitaine, où des lynchages sommaires de présumés bandits sont rapportés presque chaque semaine, et où l’État peine à distinguer sa propre force légitime de la violence qu’il est censé combattre, remettre ce vocabulaire en circulation revient à jeter une allumette supplémentaire sur un pays qui brûle déjà par endroits, au sens le plus littéral du terme.
Cela dit, il serait tout aussi malhonnête de traiter cette convocation comme la preuve d’un sursaut institutionnel généralisé. Le parquet haïtien n’a pas la réputation d’agir avec la même célérité face à tous les discours dangereux ni face à toutes les infractions documentées. Il suffit de regarder le dossier de Stéphane Vincent, mis en cause par un rapport accablant de l’Unité de lutte contre la corruption, poursuivi en justice depuis des mois, et qui continue pourtant de mener ses activités publiques comme si de rien n’était, pour mesurer combien la justice haïtienne agit parfois à géométrie variable — plus prompte à convoquer un opposant bruyant qu’à faire aboutir un dossier de corruption documenté. Une convocation n’est pas une condamnation, et l’histoire politique récente d’Haïti regorge d’auditions qui n’ont débouché sur rien. Si cette procédure contre Jean-Charles Moïse devait, elle aussi, s’éteindre sans suite quelques semaines plus tard, elle n’aurait servi qu’à donner à son destinataire une tribune supplémentaire pour se poser en victime d’un pouvoir qu’il conteste — sans avoir découragé quoi que ce soit sur le terrain.
Le problème, en somme, dépasse largement la personne de Jean-Charles Moïse. Il touche à une question plus large que ce moment précis du calendrier politique met brutalement en lumière : comment un pays qui n’a plus eu d’élus nationaux depuis janvier 2023, qui prépare un scrutin pour le mois prochain sous la réserve explicite d’une amélioration sécuritaire qui ne vient pas, peut-il éviter que la colère légitime d’une partie de sa population contre l’inefficacité du pouvoir en place ne se transforme, une fois de plus, en une invitation au chaos généralisé ? Le mécontentement à l’égard du gouvernement Fils-Aimé est, sur bien des points, fondé — les éditoriaux successifs de ce journal en ont documenté les raisons, de Kenscoff aux errements du processus électoral. Mais canaliser cette colère vers l’incendie et le pillage, plutôt que vers l’urne ou vers une pression politique organisée, ne fait que retarder l’échéance démocratique que le pays attend depuis dix ans, en donnant aux autorités de transition un prétexte tout trouvé pour justifier un nouveau report du calendrier électoral au nom de l’ordre public.
Le vrai test, dans les prochains jours, ne sera donc pas seulement de savoir si Jean-Charles Moïse se présente devant le parquet jeudi matin. Ce sera de savoir si cette convocation s’accompagne d’une application cohérente de la loi — envers les fauteurs de troubles déclarés comme envers les dossiers de corruption qui dorment dans les tiroirs — ou si elle ne restera, comme tant d’autres avant elle, qu’un geste de communication judiciaire de plus, dans un pays où le vocabulaire de la destruction, lui, continue de circuler librement.
Josten Louinon

