Le retour de Michel Joseph Martelly en Haïti ravive une interrogation centrale : peut-on légitimement le qualifier de « chef de gang » ?
Pour répondre avec rigueur, il convient d’analyser les sanctions internationales et les rapports onusiens à la lumière des critères et définitions utilisés par les Nations Unies en matière de groupes armés criminels.
Les faits accumulés dessinent un profil qui s’approche dangereusement de cette qualification, même si elle reste nuancée sur le plan strictement opérationnel.
La définition et les critères des Nations Unies
Les Nations Unies ne proposent pas une définition unique et figée de « chef de gang » dans un document unique, mais des critères opérationnels clairs dans le cadre du régime de sanctions sur Haïti (résolution 2653 de 2022 et suivantes).
Le Conseil de sécurité et le Panel d’experts visent les individus qui :
• Dirigent, commandent ou exercent un contrôle effectif sur des groupes armés criminels ;
• Financent, arment, fournissent un soutien logistique ou une protection politique à ces groupes ;
• Participent directement ou indirectement à des activités criminelles (meurtres, enlèvements, trafic de drogue, extorsion) via ces réseaux ;
• Utilisent ces groupes à des fins politiques, économiques ou personnelles, contribuant ainsi à la menace contre la paix et la sécurité internationales.
Le Panel d’experts qualifie souvent ces acteurs de « leaders » ou « facilitateurs de haut niveau » des groupes armés (« armed groups » ou « criminal gangs »).
Un « chef » n’est pas nécessairement celui qui porte l’arme au quotidien, mais celui qui exerce une autorité stratégique : création, financement récurrent, nomination de lieutenants ou utilisation systématique pour maintenir le pouvoir.
C’est la distinction classique entre chef opérationnel de terrain et parrain politique ou financier.
Les rapports de l’ONU et le cas Martelly
Les rapports du Panel d’experts (notamment celui d’octobre 2023) sont sans équivoque. Ils affirment que durant sa présidence (2011-2016), Martelly a « utilisé les gangs pour étendre son influence dans les quartiers populaires afin d’avancer son agenda politique ».
Il aurait financé plusieurs groupes armés (Base 257 – qu’il aurait contribué à créer selon plusieurs sources –, Village de Dieu, Ti Bois, Grand Ravine), leur fournissant armes et ressources financières.
Ce soutien aurait posé les bases de l’insécurité structurelle actuelle.
Ces éléments correspondent directement aux critères onusiens de « soutien » et de « contrôle effectif » indirect.
Martelly n’est pas décrit comme commandant quotidien des opérations (enlèvements, massacres), mais comme le stratège qui a institutionnalisé l’alliance entre pouvoir exécutif et gangs.
Cela va au-delà du simple « soutien » : il s’agit d’une instrumentalisation proactive et créatrice.
Les sanctions internationales : corroboration des critères onusiens
• Canada (2022) : Sanctions pour violations graves des droits de l’homme et soutien aux gangs violents, avec protection et facilitation de leurs activités illégales.
• États-Unis (2024) : Désignation pour trafic de drogue international, blanchiment et parrainage explicite de « multiple Haiti-based gangs ». Washington parle d’abus d’influence présidentielle.
• Union européenne (2025) : Listage pour implication dans la violence des gangs et abus de droits humains.
Ces mesures s’alignent sur les critères du régime onusien de sanctions, même si le Conseil de sécurité n’a pas encore inscrit personnellement Martelly sur sa liste (il cible principalement des chefs de gangs directs).
Les rapports du Panel ont toutefois servi de fondement aux sanctions bilatérales. Réponse à la question : Martelly est-il un chef de gang ?
Oui, au sens élargi et stratégique défini par les Nations Unies. Martelly remplit les critères de leader de haut niveau : création et financement de gangs, fourniture d’armes, utilisation politique systématique et intégration présumée dans des réseaux criminels plus larges (drogue).
Il incarne le « godfather » politique qui dirige par procuration, plus que le chef de terrain. Cette qualification n’est pas une insulte rhétorique, mais une conclusion factuelle tirée des rapports et sanctions.
Des nuances existent : Martelly nie ces allégations et n’a pas été condamné par un tribunal. Les preuves onusiennes reposent sur des sources multiples (témoignages, renseignements), mais restent en partie circonstancielles.
Cependant, le faisceau de concordances – rapports détaillés + sanctions convergentes de plusieurs États – rend la dénégation difficile à soutenir.
Le retour de Martelly en Haïti, dans un contexte de transition fragile, pose dès lors un risque majeur. Si un individu répondant aux critères onusiens de leader de réseaux criminels armés
retrouve une influence politique, les efforts de stabilisation et d’organisation d’élections crédibles en seront gravement compromis.
La communauté internationale et les forces vives haïtiennes doivent exiger transparence et reddition de comptes. Haïti ne peut se reconstruire en réhabilitant ceux qui ont contribué à sa démolition.
Seule une justice indépendante tranchera définitivement. Mais au regard des standards des Nations Unies, Michel Martelly s’apparente bel et bien à un chef de gang d’un type particulier : le chef politique et financier.

