Le Conseil électoral provisoire a franchi, jeudi, une nouvelle étape administrative : la publication de la liste définitive des partis politiques autorisés à participer au processus électoral, conformément au décret du 2 juin. Sur le papier, la mécanique avance. Un budget prévisionnel de 120 millions de dollars a été arrêté avec le gouvernement début juillet. Un calendrier existe, avec un premier tour précédemment annoncé pour le mois prochain, un second tour fixé à décembre 2027, et une proclamation des résultats définitifs promise pour le 20 janvier 2027 — sous une réserve qui, à elle seule, dit tout : « sous réserve d’une amélioration de la situation sécuritaire ».
Cette réserve n’est pas une clause de style. C’est l’aveu, inscrit noir sur blanc dans les propres textes du processus, que personne, pas même ses architectes, n’est aujourd’hui en mesure de garantir que le pays sera en état de voter.
Il suffit de superposer le calendrier électoral à la carte de l’insécurité pour mesurer le vertige. Cette même semaine où le CEP verrouillait sa liste de partis, la commune de Kenscoff enterrait ses morts après une nouvelle attaque de la coalition Viv Ansanm, avec des milliers de déplacés supplémentaires venus grossir les rangs d’une population déjà en fuite. Selon les données de Human Rights Watch, les groupes criminels contrôlent désormais la majeure partie de l’aire métropolitaine et ont étendu leur emprise à trois des dix départements du pays. Le déplacement interne touchait 1,4 million de personnes en septembre dernier ; il a continué de croître depuis. Comment inscrire, recenser et faire voter en toute sécurité une population dont une partie significative change de lieu de résidence au gré des offensives armées, parfois plusieurs fois dans la même année ?
À cela s’ajoute une réalité que les discours institutionnels évoquent peu : la faim. Le Programme alimentaire mondial estime à 5,7 millions le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë, dont 600 000 en situation de famine – l’un des taux les plus élevés au monde. Plus de six millions de personnes, parmi lesquelles 3,3 millions d’enfants, ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence. Un électorat qui lutte quotidiennement pour se nourrir n’est pas, en priorité, un électorat mobilisé pour débattre de programmes de gouvernement. La participation démocratique suppose un minimum de sécurité matérielle ; ce minimum n’existe pas pour une majorité d’Haïtiens aujourd’hui.
Il y a, en creux, une forme de paradoxe institutionnel qu’il faut nommer sans détour. Le pays n’a plus tenu d’élections depuis 2016. Son Parlement est à l’arrêt depuis 2019. Aucun élu national n’a exercé de mandat depuis janvier 2023. Cette absence prolongée de légitimité électorale est précisément l’argument qui pousse les autorités de transition à vouloir organiser un scrutin coûte que coûte, pour sortir enfin le pays de l’anomalie démocratique qu’il traverse depuis une décennie. L’intention est compréhensible, presque nécessaire. Mais une élection organisée dans la précipitation, sur un territoire où l’État ne contrôle pas ses propres communes, ne referme pas la crise de légitimité : elle risque de la prolonger sous une forme nouvelle, celle d’un scrutin dont les résultats seront contestés faute d’avoir pu se dérouler partout, dans des conditions comparables, à l’abri de la pression des armes.
La communauté internationale, de son côté, choisit pour l’instant la ligne de la retenue diplomatique. Le communiqué publié à l’issue du sommet de la CARICOM à Sainte-Lucie a salué les efforts du gouvernement haïtien et encouragé la poursuite des initiatives engagées. C’est le langage attendu d’une organisation régionale soucieuse de ne pas fragiliser davantage un partenaire en difficulté. Mais saluer des efforts n’est pas la même chose qu’évaluer des résultats, et le contraste entre ce satisfecit collectif et la réalité vécue à Kenscoff, à quelques jours d’intervalle à peine, illustre combien le satisfécit diplomatique se construit parfois indépendamment du terrain.
Rien de tout cela ne plaide pour l’immobilisme électoral indéfini, qui a ses propres coûts démocratiques. Mais organiser un scrutin sans avoir d’abord réduit, de façon vérifiable et durable, l’emprise territoriale des groupes armés, revient à construire une façade institutionnelle sur des fondations qui se dérobent. La vraie question que devraient se poser le CEP, le gouvernement et les partenaires internationaux n’est pas seulement « pouvons-nous tenir le calendrier ? », mais « ce scrutin, tenu dans ces conditions, produira-t-il une autorité capable de gouverner un pays où l’État ne contrôle toujours pas ses propres routes ? ». Faute d’une réponse honnête à cette question, le 20 janvier 2027 risque de marquer moins le retour de la démocratie haïtienne que la légitimation d’un pouvoir élu sur un territoire toujours fragmenté.
Elensky Fragelus

