Le navire tangue. Les premiers à gagner les canots de sauvetage ne sont pas les opposants historiques au pouvoir, mais plusieurs de ceux qui avaient prêté leur plume au « Pacte national » d’Alix Didier Fils-Aimé. L’ironie est entière : les architectes d’hier se posent désormais en démolisseurs de l’édifice qu’ils avaient contribué à bâtir. La cohérence leur commandait pourtant de contester le principe avant d’en dénoncer les effets.
Port-au-Prince, 11 juillet 2026 — Le Pacte national présenté comme une digue contre le chaos ressemble désormais à une embarcation percée, abandonnée par plusieurs de ceux qui avaient pourtant accepté d’y monter aux côtés d’Alix Didier Fils-Aimé. Des signataires ont rompu avec le pouvoir et annoncé la formation d’une nouvelle opposition, invoquant notamment l’absence de dialogue et leur désaccord avec la conduite du gouvernement.
Le retournement possède une saveur politique particulière. Ceux qui avaient paraphé un accord destiné à maintenir Fils-Aimé à la tête de l’exécutif jusqu’aux élections dénoncent désormais les conséquences d’un mécanisme qu’ils avaient contribué à légitimer. Le Pacte national prévoyait précisément que le Conseil des ministres exerce l’autorité exécutive jusqu’au scrutin, tout en associant au processus électoral un projet de référendum constitutionnel.
Marie-Denise Claude, Claude Joseph et d’autres anciens compagnons de route se disent aujourd’hui consternés par le décret remanié publié le 2 juillet. Ils reprochent au pouvoir d’avoir franchi les bornes institutionnelles, de s’être éloigné des engagements initiaux et d’avoir transformé leur signature en simple caution politique. Leur indignation tardive ne peut toutefois effacer une question : que pensaient-ils exactement signer ?
Car le référendum n’était ni une note de bas de page ni un piège caché sous la dernière feuille du document. Il figurait au cœur du dispositif. Les signataires savaient, ou devaient savoir, que l’article 284-3 de la Constitution de 1987 interdit expressément toute consultation populaire destinée à modifier le texte constitutionnel. Leur réveil ressemble ainsi à celui de passagers qui découvriraient l’océan après avoir eux-mêmes largué les amarres.
La cohérence commandait de contester le principe avant d’en dénoncer les effets. Or, plusieurs voix qui accusent aujourd’hui Fils-Aimé de violer la Constitution avaient accepté un Pacte dont l’architecture portait déjà la marque d’une transformation institutionnelle opérée hors du cadre parlementaire. Le scandale n’est donc pas seulement celui du décret. Il réside également dans la facilité avec laquelle des responsables politiques ont signé un texte avant d’en mesurer, ou d’en assumer, la portée juridique.
La scène donne l’impression d’un incendie dont les premiers pyromanes reviennent avec des seaux vides en criant au feu. Les déclarations se multiplient, les visages se ferment, les indignations se bousculent, mais les signatures demeurent. Les archives ne clignent pas des yeux. Elles ne changent pas de version au gré des conférences de presse.
Pendant ce temps, Haïti avance au bord d’un effondrement économique, institutionnel et social. La Banque mondiale décrit encore le pays comme le plus pauvre de l’Amérique latine et de la Caraïbe, miné par l’instabilité politique, l’insécurité et une violence ayant déplacé environ 1,4 million de personnes en mars 2026. Le pays ne gouverne plus son territoire : il administre ses ruines, compte ses déplacés, ferme ses écoles, abandonne ses hôpitaux et transforme chaque promesse électorale en mirage administratif.
Cette faillite ne se limite pas aux finances publiques. Elle touche la légalité même de l’action gouvernementale. Un exécutif provisoire, dépourvu de mandat électif direct, prétend remodeler l’ordre constitutionnel par décret, pendant qu’un Conseil électoral s’active sous l’autorité politique de ceux qui ont eux-mêmes défini les règles du jeu. La Constitution devient un décor, exhibé lors des cérémonies officielles puis rangé dès qu’elle contrarie les intérêts du moment.
Plus troublant encore : cette dérive ne paraît provoquer, publiquement, aucune réaction proportionnée des principales chancelleries présentes en Haïti. À la date du 11 juillet, les pages officielles consultées de l’ambassade des États-Unis et de l’ambassade de France ne faisaient apparaître aucune déclaration publique spécifique dénonçant le décret du 2 juillet ou son éventuelle incompatibilité avec la Constitution. Cette absence de prise de position publique ne permet pas d’affirmer qu’aucune démarche diplomatique n’a été entreprise en privé, mais elle nourrit une perception d’indifférence : Washington, Paris et Ottawa surveillent-ils encore la légalité institutionnelle en Haïti, ou uniquement la stabilité apparente d’un pouvoir jugé utile à court terme ?
Les chancelleries parlent volontiers d’élections, de sécurité, de gouvernance et de stabilité. Mais la stabilité obtenue au prix d’une mise à l’écart de la Constitution n’est qu’un calme administratif posé sur un volcan. Lorsqu’un décret remplace le consentement populaire, que le provisoire se transforme en permanence et que les partenaires internationaux gardent le silence, la diplomatie risque de devenir l’assurance tous risques d’un pouvoir sans contrôle.
Fils-Aimé peut sourire devant cette débandade. Ses anciens alliés lui reprochent aujourd’hui d’avoir utilisé leur signature, mais celle-ci lui avait précisément servi de gilet institutionnel après la fin du Conseil présidentiel de transition. Ils prétendent maintenant découvrir la température de l’eau après lui avoir remis le gouvernail.
La métaphore de l’autruche conserve ici toute sa pertinence. Les responsables peuvent enfouir leur tête dans le sable, invoquer une mauvaise interprétation du Pacte ou prétendre avoir été trompés. Leurs signatures restent visibles. Le décret aussi. Et plus encore, demeure sous les yeux de tous un pays pris entre une faillite matérielle et une banqueroute constitutionnelle.
Le Pacte national ne prend donc pas seulement l’eau. Il restitue au grand jour la fragilité morale de ses architectes. Fils-Aimé apparaît isolé, mais ses anciens partenaires ne peuvent se présenter en victimes innocentes. Ils ont aidé à construire le pont qu’ils accusent aujourd’hui le pouvoir d’avoir franchi. La rupture tardive n’efface pas la responsabilité initiale. Elle confirme seulement qu’en Haïti, les consciences politiques se réveillent souvent après la publication du décret, jamais avant la signature.

