La visite annoncée d’une délégation de la CARICOM en Haïti à la fin du mois de juillet 2026, suite à la participation du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé à la 51e réunion de l’organisation à Sainte-Lucie, marque un nouveau chapitre dans le processus de transition politique haïtien.
Cette mission d’évaluation portera sur la situation générale du pays et sur l’état de la transition patronnée par la CARICOM elle-même, notamment avec la mise en place du Conseil Présidentiel de Transition (CPT).
À première vue, il s’agit d’un appui régional bienvenu dans un contexte de fragilité extrême. Pourtant, l’effervescence observée au sein du Conseil Électoral Provisoire (CEP) soulève des questions profondes sur la crédibilité, la faisabilité et la sincérité de l’entreprise électorale en cours.
Depuis l’annonce de cette venue, le CEP a multiplié les activités visibles : lancement de la formation des Agents de Sécurité Électorale (ASE), confirmation des listes de partis agréés, enregistrement de regroupements politiques, le tout accompagné de photos et communiqués opportuns.
Ces initiatives contrastent avec les turbulences internes récentes, notamment la révocation du Directeur Exécutif Uder Antoine, son interdiction d’accès aux locaux du CEP, suivie de sa nomination et son installation rapide comme Directeur Général par le ministère de la Justice sur instructions de la Primature.
Pour les observateurs critiques, la réponse est claire : le CEP travaille à démontrer au partenaire caribéen que le gouvernement Fils-Aimé est « à l’œuvre » pour organiser des élections, indépendamment des conditions objectives sur le terrain.
Comme á l’époque coloniale et des Commissions civiles
Cette agitation rappelle, pour certains analystes, les périodes coloniales à Saint-Domingue. L’annonce de l’arrivée d’une Commission Civile (première, deuxième ou troisième) déclenchait souvent un branle-bas de combat chez les autorités locales, soucieuses de présenter l’esclavage et la colonisation comme un modèle de stabilité malgré les révoltes endémiques des esclaves.
L’analogie, bien que provocante, illustre une constante haïtienne : la tentation de la mise en scène face à l’examen extérieur.
Aujourd’hui, ce ne sont plus des commissions coloniales mais des émissaires régionaux qui suscitent ce sursaut administratif.
Le rythme effréné des annonces du CEP donne même lieu à des commentaires ironiques : les résultats des élections pourraient-ils être proclamés avant l’atterrissage de la délégation caribéenne ?
Des ASE(s) pour réussir là où la PNH, l’Armée et les forces internationales ont echoué
Les photos publiées montrent des séances de formation d’Agents de Sécurité Électorale supervisées par des éléments de la Police Nationale d’Haïti (UDMO). Le CEP ambitionne de recruter plus de 4 000 ASE sur tout le territoire.
L’intention paraît louable : sécuriser les centres de vote dans un pays où la violence gangstérisée domine. Pourtant, la question légitime surgit : par quel miracle deux ou trois semaines de formation suffiraient-elles à préparer ces recrues à opérer dans des zones menacées ou contrôlées par des gangs armés depuis des années ?
Les professionnels aguerris de la PNH, soutenus par diverses missions internationales, peinent à rétablir un contrôle durable. Les routes nationales restent souvent sous emprise gangstérisée, comme le soulignent régulièrement les rapports au Conseil de Sécurité de l’ONU, y compris celui de M. Cristofides, qui projette une amélioration progressive seulement d’ici 2028.
Face à cette équation apparemment insoluble – organiser des élections crédibles sous contrôle partiel des gangs –, le partenariat affiché entre le CEP et le ministère de l’Éducation Nationale offre un indice troublant.
Ce dernier possède une expérience concrète, quoique controversée, dans la tenue d’examens officiels en zones gangstérisées.
Des rapports ont fait état de cas où des membres de gangs ont été mobilisés comme surveillants, par exemple à Montrouis, à Carrefour sous l’influence du Gang Krisla, ou en Plaine avec des figures comme Jeff Gwo Lwa.
Cette « expertise » pragmatique – négocier localement avec les détenteurs de facto du pouvoir territorial – pourrait-elle être transposée au processus électoral ?
Le CEP envisage-t-il d’organiser des scrutins sous supervision tacite ou négociée des groupes armés dans certaines localités, comme le MEN l’a fait pour les examens scolaires ?
Une telle perspective soulève des enjeux éthiques, constitutionnels et démocratiques majeurs. Des élections « hybrides », où le vote s’effectuerait sous l’œil vigilant de gangs dans des fiefs comme Carrefour ou l’Artibonite, risqueraient de légitimer indirectement des acteurs criminels et d’enterrer définitivement la souveraineté populaire.
Les partis politiques et regroupements qui s’engagent dans cette aventure ne poursuivent pas nécessairement un projet illusoire.
Ils parient sans doute sur la capacité du CEP, dirigé de facto par des figures comme Uder Antoine et Jacques Desrosiers, à trouver un modus vivendi pragmatique avec les réalités du terrain. L’avenir dira si ce calcul, froidement réaliste, était bien compté ou dramatiquement mal évalué.
Analyse plus large : Sécurité, légitimité et tutorat international
Le cœur du problème dépasse la logistique électorale. Haïti vit une crise multidimensionnelle où la violence armée a fragmenté le territoire. Les gangs contrôlent une grande partie de la capitale et étendent leur influence.
Les opérations de la PNH et des forces internationales ont permis des avancées ponctuelles, mais pas un renversement stratégique durable.
Dans ce contexte, précipiter un calendrier électoral (avec des scrutins potentiellement en août 2026) répond davantage à une exigence de la communauté internationale et régionale – sortir de la transition, restaurer des institutions élues – qu’à une maturation interne des conditions.
La CARICOM, actrice clé depuis les négociations de 2024, se retrouve dans une position délicate. Son évaluation fin juillet devra équilibrer encouragement aux efforts visibles et lucidité sur les risques. Un blanc-seing trop rapide validerait une façade ; une critique trop sévère pourrait décourager les acteurs locaux.
Le gouvernement Fils-Aimé, quant à lui, joue sa survie politique sur sa capacité à « livrer » des élections, gage de continuité et de soutien extérieur.
Les observateurs avisés notent également les risques de capture du processus. Des regroupements politiques nombreux s’inscrivent, mais dans un environnement où la sécurité physique des candidats, agents et électeurs n’est pas garantie, la participation risque d’être inégale et biaisée.
Les zones contrôlées par les gangs pourraient voir une mobilisation sélective ou une abstention forcée, faussant la représentativité nationale.
Vers une conclusion prudente mais lucide
L’effervescence actuelle au CEP n’est pas dénuée de mérite technique. Former des agents, agréer des partis, cartographier des centres de vote : ces étapes sont nécessaires.
Mais elles ne suffisent pas à surmonter l’obstacle central : l’État de droit ne peut coexister durablement avec un État gangstérisé sans un rapport de force favorable à la République.
Utiliser les réseaux et méthodes du ministère de l’Éducation pour « résoudre » localement l’équation sécuritaire peut permettre de tenir un scrutin. Cela produira-t-il des élections crédibles, légitimes et pacifiantes ? C’est toute la question.
Les partis qui s’embarquent dans cette « grande aventure » calculent probablement que, dans l’impasse haïtienne, un mauvais scrutin vaut mieux que l’absence prolongée d’institutions. Ils espèrent que le temps, l’appui international et une certaine normalisation progressive consolideront les acquis. L’histoire haïtienne, riche en transitions avortées et en institutions formelles vidées de substance, invite cependant à la prudence.
Le CEP a manifestement un plan. Reste à savoir si ce plan servira la souveraineté populaire ou consolidera, sous une nouvelle forme, les équilibres de pouvoir informels qui minent le pays depuis trop longtemps.
L’arrivée de la CARICOM sera un moment de vérité. Au-delà des discours protocolaires et des rapports polis, elle devra poser les questions inconfortables : peut-on vraiment organiser des élections crédibles quand des pans entiers du territoire échappent à l’autorité de l’État ?
Et si la réponse est négative, quel est le plan B réaliste pour éviter de reporter indéfiniment l’échéance démocratique tout en préservant la stabilité minimale ?
Haïti mérite mieux qu’un nouveau cycle de simulacres institutionnels. La communauté régionale et internationale, comme les acteurs nationaux, portent une responsabilité historique : ne pas sacrifier la substance démocratique sur l’autel de l’urgence calendaire.
L’avenir, comme toujours en Haïti, reste ouvert. Mais il s’écrira moins dans les communiqués du CEP que dans la capacité collective à affronter la réalité gangstérisée sans faux-semblants.

