9 juillet 2026
Le décret électoral de Fils-Aimé : Un arsenal d’inéligibilités qui épargne soigneusement  les gangs et leurs alliés économiques 
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Le décret électoral de Fils-Aimé : Un arsenal d’inéligibilités qui épargne soigneusement  les gangs et leurs alliés économiques 

Le décret électoral adopté en juin 2026 par les autorités haïtiennes vise à encadrer strictement  les candidatures aux prochaines élections générales.  

Sur le papier, il multiplie les barrières pour accéder aux fonctions électives. 

Pourtant, une lecture attentive révèle une faille béante : rien n’interdit explicitement aux  chefs de gangs, à leurs lieutenants ou à leurs alliés du secteur privé de se présenter ou de  financer des candidatures

Cette omission n’est pas un simple oubli technique. Elle constitue un choix politique lourd de  conséquences dans un pays où les groupes armés contrôlent une grande partie du territoire et  de l’économie informelle. 

Les catégories d’inéligibilités prévues : un filtre sélectif Le décret reprend et renforce plusieurs exclusions classiques : 

1. Condamnés à des peines afflictives et infamantes 

Toute personne condamnée définitivement pour crime de droit commun grave  est inéligible. 

Limite : Très peu de chefs de gangs ont fait l’objet de condamnations  contradictoires et définitives devant des tribunaux haïtiens fonctionnels. La  plupart opèrent dans l’impunité ou sous le coup de mandats d’arrêt non  exécutés. 

2. Personnes ne jouissant pas de leurs droits civils et politiques Inclut les interdits judiciaires, les condamnés pour fraude électorale et les cas  d’incapacité. 

Limite : Cette catégorie reste théorique tant que la justice n’agit pas. 3. Fonctionnaires et agents de l’État en exercice 

Obligation de démission préalable. 

Limite : Cette règle ne touche pas les acteurs non étatiques. 

4. Titulaires de double nationalité (surtout pour la présidence) 

Exigence de nationalité haïtienne exclusive. 

Limite : Sans impact sur les acteurs locaux. 

5. Concessionnaires et cocontractants de l’État 

Interdiction pour ceux qui ont des contrats publics directs. 

Limite : Les alliances avec les gangs passent souvent par des circuits informels  (extorsion, « taxes » révolutionnaires, protection de convois) plutôt que par des  contrats officiels. 

6. Déclaration de patrimoine non conforme 

Les candidats doivent déposer une déclaration détaillée. Des incohérences  peuvent entraîner l’invalidation. 

Limite : Les biens des gangs (armes, propriétés saisies, racket) sont rarement  déclarés légalement. Un chef de gang ou son prête-nom peut présenter une 

déclaration minimaliste ou falsifiée, difficile à contester sans enquête  approfondie. 

7. Personnes sous sanctions internationales 

Les individus sanctionnés par l’ONU, les États-Unis ou le Canada pour liens avec  les gangs ou corruption sont visés. 

Limite majeure : Tous les alliés économiques des gangs ne sont pas  sanctionnés. De nombreux hommes d’affaires, importateurs, transporteurs et  propriétaires terriens qui paient ou collaborent avec les gangs pour protéger leurs  activités ne figurent pas sur ces listes. Ils peuvent donc financer, parrainer ou  même présenter des candidats sans entrave directe. 

Pourquoi le décret n’interdit-il pas explicitement les gangs et leurs  alliés du secteur privé ? 

Cette omission n’est pas fortuite. Plusieurs raisons expliquent ce vide juridique délibéré : 

Difficulté de définition légale : Comment définir juridiquement un « chef de  gang » ou un « allié » sans risquer des contestations massives ? Un mandat  d’arrêt, une condamnation ou une sanction internationale restent les seuls  critères opérationnels. Or, la plupart des leaders de gangs puissants échappent  encore à ces qualifications formelles. 

Pouvoir de nuisance réel : Interdire frontalement les acteurs liés aux gangs  reviendrait à reconnaître publiquement l’ampleur de leur emprise. Cela risquerait  de provoquer des réactions violentes immédiates contre les centres de vote ou  les candidats « légalistes ». 

Intérêts économiques croisés : De nombreux acteurs du secteur privé « légal »  entretiennent des relations de coexistence, voire de complicité active avec les  groupes armés (paiement de rançons pour la circulation des marchandises,  protection de sites économiques, etc.). Interdire ces alliés reviendrait à braquer  une partie importante du tissu économique haïtien. 

Stratégie politique : Certains calculs politiques pourraient consister à laisser  des candidats « gang-friendly » ou financés par eux participer, dans l’espoir de les  contrôler ou de les neutraliser plus tard. C’est une approche risquée qui pourrait  aboutir à la « gangstérisation » progressive des institutions. 

Faiblesse institutionnelle : Le CEP et le futur Tribunal électoral national n’ont ni  les moyens ni la protection nécessaire pour instruire des dossiers sensibles  impliquant des acteurs armés.  

Le décret préfère donc des critères « administratifs » et vérifiables  

(condamnation, patrimoine, sanctions listées) plutôt qu’une interdiction  politique large et inapplicable. 

Une démocratie sous perfusion gangstérisée ? 

En multipliant les exigences formelles tout en laissant ouverte la porte aux forces réelles qui  dominent le pays, le décret risque de produire un effet pervers : des élections « propres » en 

apparence, mais capturées en profondeur par les réseaux criminels et leurs protecteurs  économiques.  

Un candidat sans casier judiciaire, avec une déclaration de patrimoine modeste et sans  sanction internationale, peut très bien être le porte-voix ou le mandataire d’un gang puissant. 

Un homme d’affaires « respectable » qui finance discrètement des campagnes tout en payant  sa « taxe » aux groupes armés pour sécuriser ses activités reste parfaitement éligible. 

Cette faille majeure affaiblit considérablement la crédibilité du processus électoral. Elle  envoie un message dangereux à la population : même face à la violence généralisée, le  système politique continue de tolérer, implicitement, la participation des acteurs qui ont  plongé le pays dans le chaos. 

Pour que le décret ne soit pas un simple exercice cosmétique, il faudrait compléter ces  inéligibilités par des mesures plus robustes : interdiction explicite pour toute personne faisant  l’objet d’un mandat d’arrêt pour association de malfaiteurs ou participation à une organisation  criminelle, vérification croisée des sources de financement des campagnes, et surtout, des  avancées sécuritaires concrètes permettant d’organiser des scrutins dans des conditions  acceptables. 

Sans ces compléments, le décret électoral risque de rester un bel édifice juridique construit sur  du sable mouvant – celui d’un pays où le vrai pouvoir, loin des urnes, continue de s’exercer  par la force des armes et l’argent du racket. 

Le peuple haïtien mérite mieux qu’une démocratie de façade où les vrais décideurs restent  dans l’ombre. 

L’heure est venue d’aligner le cadre juridique sur la dure réalité du terrain, sous peine de voir  les prochaines élections accoucher d’un ordre politique encore plus gangrené.

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