9 juillet 2026
Robert Lodimus : LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS, Chapitre III
Actualités Culture

Robert Lodimus : LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS, Chapitre III

Robert Lodimus

LES TIGRES SONT

ENCORE LÂCHÉS

(Essai, Éditions Nemours, 2017, 300 pages)

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Chapitre III

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Sous les griffes de la terreur

« Après l’anéantissement des ennemis armés, il y aura encore des ennemis non armés; ceux-ci ne manqueront pas de mener une lutte à mort; nous ne devons jamais les sous-estimer. Si nous ne posons pas maintenant le problème de cette façon, nous commettrons les plus graves erreurs. »

                                                                         (Mao Tsé-toung) 

     Naître, grandir, vieillir, mourir en Haïti sont lourds de cauchemars et d’épreuves. Inestimables de conséquences. Comment passer toute une existence à louvoyer sur un océan d’obstacles anguleux, presque insurmontables, sans en apporter les séquelles avec soi dans la tombe? 

     Tout ce que les Haïtiens ont hérité, jusqu’à présent, de la grande victoire du 18 novembre 1803 à Vertières, ce sont des sacs de tribulations qu’ils ne cessent infatigablement de traîner sous un soleil d’incertitude et d’inquiétude qui glace le cœur et qui gèle le sang. Où chercher encore le chemin de ce « Canaan »? N’est-ce pas la quête acharnée de ce lieu de rédemption, de cet endroit de salut, de cet emplacement de sécurité qui explique la présence de tous ces compatriotes aux États-Unis, en France, au Canada, en République Dominicaine, aux Bahamas et ailleurs? Les tigres sont encore lâchés. Malgré les soubresauts de la désillusion et les entailles abyssales de la déception, ils ne peuvent pas revenir sur leurs pas. Devrions-nous étayer cette constatation par une statistique inférentielle? Les expatriés de la violence ou de la misère sont incomptabilisables. La plupart d’entre eux se retranchent dans la clandestinité totale. Ils n’existent tout simplement pas pour les États des pays dans lesquels ils survivent difficilement en exécutant des tâches ingrates et précaires. On les retrouve le plus souvent dans les activités domestiques et agricoles : travaux ménagers, gardiennage, cuisine, jardinage, cueillette de fruits et de légumes… En principe, ils ne sont ni vus ni connus… Des anonymes sans droit. Sans statut. Des moins que rien.  À bien y penser, « Canaan », ce mot béni des Saintes Écritures, existe-il dans le paysage social et le langage politique de la République d’Haïti? Serait-ce parce que ce peuple, prisonnier de l’Égypte occidentale, a renoncé à achever sa traversée du désert qu’il est devenu le « Sisyphe » d’une terre de sacrifices et d’héroïsme? 

Et qui pis est 

     Avec les religions utopiques s’est finalement installée la résignation : « Que la volonté du Seigneur soit faite…! » Bon nombre d’individus ont même accepté de mettre leurs têtes sur le « billot » du purgatoire truffé de bondieuseries, et de tendre même leurs bras à l’appétit cruel de leurs bourreaux ! Comme Cicéron!  Et au loin nous les entendons hurler en chœur : « Mesdames et Messieurs, sachons mourir dans les haillons de nos faiblesses fatalistes et de nos incompétences suicidaires! » Peut-être que la mort –  comme les vaticanistes, les calvinistes et les luthéristes le clament incessamment – serait vraiment la fin de l’être matériel, et le commencement du règne de l’âme immortelle! Cependant, le grand dilemme : « Tout ce qui peut être, peut ne pas être », disait Sextus Empiricus de l’école grecque de philosophie sceptique !

En attendant que les vents se lèvent

     Avant la rafle du 28 novembre 1980,  nous avons écrit et publié une réflexion sur l’implantation de l’esprit du protestantisme en Haïti. Nous l’avons qualifié, au même titre que le catholicisme, d’entreprise néocolonialiste qui utilise ingénieusement la dialectique de la soumission des âmes et de la chair par l’imposition du dogme religieux. 

     La Bible, le Coran, la Torah, les rituels vodou…  entre les mains du prêtre, du pasteur, de l’imam, du Rabin deviennent des  armes redoutables de domination, de subjugation des esprits faibles et simplistes. Le poète syrien, Aboul-Ala-Al-Maari soutient : « Les habitants de la terre se divisent en deux : ceux qui ont un cerveau, mais pas de religion; et ceux qui ont une religion, mais pas de cerveau. » 

     Un prétendu pasteur Jean-Louis qui exploitait une « secte » évangélique – comme une usine de sous-traitance – dans la commune de Carrefour, banlieue de Port-au-Prince, était devenu enragé en lisant le texte publié dans la revue : L’aspect piégé du protestantisme haïtien. Il en fustigea l’auteur. Le traita de tous les noms démoniaques. Le qualifia de méchant vulgarisateur d’idéologie à connotation marxienne. Il alla même jusqu’à conseiller aux autorités duvaliéristes de sévir contre le rédacteur qu’il qualifiait de dangereux « blasphémateur ». « Il faut l’arrêter pour activités subversives et déclarations incendiaires, dans le but de soulever le peuple et de mener la nation au chaos social et au désastre politique », braillait le cinglé sur une station de radio où il déconnait tous les dimanches après-midi. Le révérend défroqué avait passé toute une période à ramasser des braises d’élucubrations, d’exagérations et de mensonges dans l’intention de parvenir à allumer un foyer de haine et d’hostilité autour de cette affaire par laquelle il espérait faire rayonner ses « sermons dans le désert ». 

Un peu de bon sens

      Pourrait-on penser aux sources du « Mal » qui annihile Haïti sans prendre en considération le phénomène de la prolifération, de la multiplication des nids de religions occidentales sur le sol national. Les chapelles et les temples pullulent dans tous les quartiers où s’agglomèrent les individus marginalisés. À la place du pain, les fidèles se nourrissent des discours d’apaisement et d’espérance : « Il faut reconnaître et accepter l’autorité de César! Laisser la rétribution et la vengeance au Créateur ! » Cette philosophie ne participe-t-elle pas d’une stratégie impériale qui consiste à emprisonner les fidèles moutonniers, sans ressource matérielle et intellectuelle, dans une « diatribe  abstraite » qui s’articule autour des espoirs bidon, moulés dans la spiritualité aliénante ou sculptés dans le spiritisme zombifiant ? 

     Pour éviter l’éclatement du système de société dominante, le corps oligarchique se sert adroitement des cellules religieuses qui se chargent elles-mêmes d’élaborer des stratégies de communication en vue de détourner les citoyens vulnérables – enténébrés dans les cavernes de l’analphabétisme – des véritables problèmes qui les tiennent liés, solidement attachés aux chaînes de la misérabilité  et qui les retiennent aux piquets de la « servitude volontaire »? Ces individus qui marchent la tête basse ne sont pas seulement soumis par la force des armes, mais encore victimes de leurs propres renoncements à la « Liberté citoyenne ». L’histoire oublie trop souvent que la tyrannie repose d’abord sur le consentement. Le peuple devient ainsi une foule de captifs qui tendent eux-mêmes leurs bras pour recevoir leurs fers. Il importe qu’un mouvement de « Changement » au sein des organes sociétaux soit entièrement en mesure de « révolutionner » le mode de discours démobilisateur et désolidarisant prôné et vulgarisé par l’église bourgeoise. 

     Est-il réellement vrai que l’individu, pour mériter le paradis, doit  passer par une sorte de purgatoire de la pauvreté ? Le personnage biblique du nom d’Agur s’adressa ainsi à son Dieu : 

    « Je te demande deux choses. Ne me les refuse pas avant que je meure : éloigne de moi la fausseté et le mensonge, et ne me donne ni pauvreté ni richesse, mais accorde-moi le pain qui m’est nécessaire! Sinon je risquerais, une fois rassasié, de te renier et de te dire : « Qui est l’Éternel? » ou, après avoir tout perdu, de voler et de m’en prendre au nom de mon Dieu. » (Proverbes 30, versets 7 à 9)

     Les entrailles des religions fondamentalement occidentales recèlent tous les calculs mathématisés qui soutiennent les études réalisées par Max Weber sur la rationalité méthodique du capitalisme. Il est extrêmement difficile de nier la fonction occulte des sectes catholiques et protestantes au sein de l’impérialisme. Elles se chargent de ragaillardir, par de fausses promesses sur l’éternité,  les bras déjà trop exploités qui font tourner le jour et la nuit les manivelles déprimantes de la productivité. Elles protègent le patronat. Contribuent, à leur façon,  à l’engraissage de la plus-value. 

      Dans les régions où les malheureuses gens de « basse classe » sont assujettis aux pratiques d’exploitation ignominieuses, astreints aux conditions de vie exécrables, les autorités gouvernementales et les congrégations chrétiennes s’entr’ombragent. Les unes bénéficient de la complicité des autres. Les dernières s’assignent le rôle de prêcher la « non-violence » et la « soumission » totale, sans condition, à l’égard des « Caïphes » de la ploutocratie et des escrocs de l’oligarchie économique et financière, qui sacrifient le bien commun sur l’autel de leurs intérêts, qui orchestrent le pillage des ressources naturelles des nations avec la bénédiction des lois iniques qu’ils édictent. En retour, les « endoctrineurs » baveux  bénéficient des privilèges sociaux et des avantages monétaires exceptionnels qui leur permettent de mieux exercer de l’ascendant sur les esprits illuminés.  La Bible, le Coran, la Torah, le Tripitaka  sont exploités à des fins qui ne correspondent pas à l’esprit de la « Création ». Et le pauvre croyant, de surcroît,  doit « obéir sans comprendre ». 

     Le système politique des Duvalier n’aurait jamais perduré sans un support fanatique venant également des diverses associations religieuses installées sur le territoire d’Haïti. Il y avait dans le giron du régime autant d’évêques et de prêtres catholiques, de vicaires épiscopaux, de pasteurs pentecôtistes, baptistes, adventistes que de houngans ou prêtres vaudou qui portaient la nuit des « chats gris » l’uniforme des macoutes. Ils étaient des « tigres » déclarés ou non-déclarés. Un prélat haïtien résidant en Amérique du Nord a avoué à un individu de notre entourage qu’à l’époque de « papa doc », il officiait à la cathédrale de Port-au-Prince avec son revolver 45mm dissimulé soigneusement sous sa soutane. Le pasteur Ducasse de la ville de Miragoâne se déplaçait à travers le pays avec des civils armés qui assuraient sa sécurité. Le pauvre révérend, contre qui se protégeait-il ? Comment expliquer la vastitude des avoirs matériels de ces hommes ou femmes d’église dans ces villes parfois minuscules, où la misère grimace dans chaque foyer, jappe à chaque coin de rue, couche sur tous les toits…? Il faut donner raison au pape François.

      La « Révolution » que nous évoquons toujours dans nos chroniques doit être le résultat triomphal d’une lutte déterminante contre toutes les figures, les formes et les pratiques de domination philosophico-politique, sociale, économique, intellectuelle, religieuse, culturelle… 

     Le 28 novembre 1980, les dogmatistes ne levèrent pas le petit doigt pour protester contre la décapitation de la « Liberté ». Et pourquoi l’auraient-ils fait, quand, longtemps déjà, certains se tenaient de l’autre côté, dans la brousse de la tyrannie et du despotisme? Ceux-là, n’avaient-ils pas toujours choisi leur camp? Hormis, bien entendu, une poignée de curés – se réclamant de la théologie de la Libération de Gustavo Gutiérrez-Merino Diaz ou de Leonardo Boff – qui rompirent sèchement avec les traditions hypocrites de l’église bourgeoise, afin d’aider les masses populaires à porter la croix de ses revendications, comme Simon de Cyrène le fit pour le Christ. Plusieurs sont devenus martyrs de la résistance. Nos pensées se dirigent à l’instant même vers les Pères Jean-Marie Vincent (Jan Boul) et Jean Pierre-Louis (Pè Ti Jan) assassinés respectivement le 28 août 1993 et le 3 août 1998. Et pourquoi pas le Père Gérard Jean-Juste que le gouvernement criminel de Gérard Latortue – imposé par le trio infernal de la communauté internationale des coups d’état – a torturé sous des accusations de meurtre non-prouvées. En prison, le défunt prêtre militant n’a pas eu accès aux traitements sanitaires que nécessitait sa maladie. Il est décédé le 27 mai 2009 aux États-Unis.

       Le vendredi 28 novembre 1980, les « Tigres » étaient encore lâchés en plein soleil. Ils bondissaient d’une maison à l’autre et ressortaient la gueule ensanglantée avec des morceaux de chair d’une « démocratie » égorgée dans son berceau, comme les enfants du Massacre des Innocents. Le corps judiciaire, composé en grande partie de juges corrompus, d’avocats serviles, gardait cette journée-là l’échine courbée devant les « propagateurs » redoutables de la terreur. La peur aveulissante se retrancha dans le lit du silence frémissant. Et la presse dite indépendante fut livrée pieds et mains liés à la fureur du « Prince of Darkness » (Le prince des ténèbres).

Le bal est fini

« Sur les briques dénudées

Des cellules 

De nos larmes nocturnes

J’inscris avec mes ongles

Trempés dans la douleur

 Les quelques mots

Qui doivent guérir nos maux… »

                                   (Robert Lodimus, Vers l’aube de la Libération, 1987)

     Si Jimmy Carter avait été réélu en novembre 1980, Jean-Claude Duvalier aurait été déchu de l’autorité politique avant le 7 février 1986. Toutes les conditions objectives de son renversement étaient réunies. Le pouvoir additionnait les actes d’exactions. Parallèlement, le couple présidentiel offensait l’orgueil des citoyens qui mijotaient dans la crasse. Les insensés flanqués de leurs attirails de bamboche multipliaient les bals masqués à la Cour. La Télévision Nationale se transformait en piste de danse vespérale. À la tombée du crépuscule, le ventre vide, les téléspectateurs frustrés regardaient la « fée des malheurs »  valser dans les bras du « Roi des sots » de Delatouche.  

     Après le mariage de Jean-Claude Duvalier et de Michèle Bennett le 25 mai 1980, dont le coût s’éleva à plus de deux millions de dollars américains, nous visitâmes avec un collègue  les établissements scolaires des petits frères et petites sœurs de Sainte-Thérèse à Rivière Froide. Nous aperçûmes dans une salle de classe des enfants qui se tenaient tranquillement. Visiblement, ils n’avaient pas l’âge d’aller à l’école. Et savaient à peine parler. Frère Ducheine nous expliqua que ces pauvres gosses,  presque des bébés, avaient suivi leurs grands frères  dans l’espoir de pouvoir participer eux aussi à la cantine scolaire. « Les parents sont désœuvrés et ne peuvent pas les nourrir », nous disait-il. Une petite fille demanda un jour à une des sœurs pourquoi l’école était fermée le samedi et le dimanche! La religieuse lui expliqua qu’elle avait besoin de repos pour mieux progresser dans son apprentissage. La jeune élève répondit : « C’est bien dommage, car ce sont les deux jours de la semaine où je n’ai aucun espoir de manger! »

      Au pays des Duvalier, exercer le métier de journaliste ne fut pas chose aisée. Le sens de la responsabilité patriotique exposait les présentateurs des nouvelles, les commentateurs de l’actualité, les chroniqueurs, les reporters, les rédacteurs des journaux, revues et magazines à des risques périlleux. L’équipe du mensuel Inter/Jeunes, Harry Duvalsaint, Kern Grand-Pierre, Riollet Sénat Célestin, etc. virent  les gendarmes passer aux flammes les lots d’exemplaires du numéro qui étaient destinés aux kiosques et aux crieurs ambulants. Il y avait sur la couverture le titre d’un article rédigé  sur  l’épouse  du  « président à vie ».  

     Les dramaturges, les peintres, les musiciens, les comédiens  s’engouffraient tête baissée dans le petit espace de « liberté » qui s’ouvrait devant eux. Ils avaient osé traquer le « Diable » et ses lutins dans leurs tanières. Braver les dangers et les menaces sans se soucier réellement des conséquences : la prison et/ou la mort. L’étoffe idiosyncratique de la jeunesse, nous diriez-vous, est tissée avec de l’imprudence fougueuse. Mais quand les portes de l’avenir d’une Nation sont ouvertes sur le vide de l’injustice, de la débauche, de la prévarication, du népotisme, du pillage des trésors de l’État, de la répression politique, il faut les sacrifices des femmes et des hommes. 

     Dernièrement nous avons écouté avec attention les témoignages émouvants d’une fillette Kurde de 9 ans qui se confiait à une journaliste de France 24. Tout en nettoyant la kalachnikov qu’elle avait reçue des soldats du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), après plusieurs séances de formation militaire, la gamine déclarait : « Les djihadistes de l’État Islamique sont venus. Ils ont tué des hommes et emmené des jeunes femmes avec eux. Si j’avais mon arme, j’aurais défendu mon village. » Le comportement et la réaction de l’enfant légitiment bien l’idée de « violence en retour » imposée par Robespierre, l’un des artisans de la Révolution française. Cette violence n’est pas gratuite et méchante.  Elle est utilisée comme une arme de « progrès de la Liberté ». En reprenant les idées philosophiques de Kant, Herbert Marcuse rappelle que « la théorie et la praxis politiques reconnaissent des situations historiques où la violence devient un élément nécessaire et essentiel du progrès [1]. »

     Si les « tigres » ont développé l’habitude cruelle d’envahir la cité, c’est parce qu’ils savent qu’il n’y a pas de chasseurs aguerris qui les attendent de pied ferme à tous les coins de rue. Si des truands à bord des  motocyclettes déclenchent la terreur à Port-au-Prince, c’est parce qu’ils détiennent – outre la complicité et la tolérance dont ils bénéficient de la part de certains secteurs du gouvernement et de la police – le pouvoir et l’assurance de tuer sans être tués. La population livrée au banditisme n’est pas elle-même armée. Seul un État révolutionnaire serait capable de résoudre les problèmes épineux inhérents à l’insécurité qui s’est institutionnalisée en Haïti depuis la prise du palais le 17 décembre 1988 par Prosper Avril qui s’était placé à la tête d’une bande de mercenaires et de vauriens.   

     Parmi les victimes de l’année 1980, nous ne voudrions pas ignorer le Premier ministre des « crânes rasés », le bras droit du « duc de  Charogne ».  Evans Paul, à l’époque, présentateur d’une émission en créole à Radio Cacique, connut l’emprisonnement, la torture physique et psychologique aux Casernes Dessalines. Enfin, c’est ce qu’il avait laissé entendre. Nous signâmes dans l’hebdomadaire « Regard » un article qui avait exigé sa mise en liberté immédiate. Et, croyez-nous, sans fournir des détails, ce geste ne se posa pas sans risque. Les travailleurs de presse ont pour mandat d’informer  la société en toute honnêteté. Leur rôle ne consiste pas à larmoyer sur leur sort. Les journalistes professionnels ne passent pas leur temps à rapporter les menaces de mort qui leur pendent sur la tête comme une épée de Damoclès. Nous avons déjà dit à l’un de nos reporters à Radio Plus : « Si vous voulez vivre longtemps, en paix et en sécurité, changez d’activité professionnelle ». Partout dans le monde, le danger guette les membres de la presse parlée, écrite et télévisée. La nuit, au Mexique ou dans des pays de l’Amérique Latine, les escadrons de la mort troublent la paix de leur sommeil. Les assassins forcent les portes de leurs demeures. Les emmènent avec eux. Et les exécutent sans procès. Lorsqu’ils ne disparaissent pas à jamais, des paysans sautent sur leurs cadavres encore tièdes dans un champ de maïs à la pointe de l’aube.

     Quelques jours après l’élection de Ronald Reagan à la Maison Blanche le 4 novembre 1980, le ministre de l’information de Jean-Claude Duvalier, Jean-Marie Chanoine,  prononça la phrase qui le rendit célèbre en tant que « guillotineur » de la Liberté d’expression : « Le bal est fini. » Tout de suite, les tigres enragés se dressèrent sur leurs pattes arrière. Rugirent.  Montrèrent leurs crocs. Et bondirent à la recherche de chair fraîche pour les bâtons et les prisons souterraines de Jean Valmé, d’Albert Pierre dit Ti Boulé, de Claude Raymond, d’Emmanuel Orcel…

     La loi martiale était décrétée à Port-au-Prince. Les militaires investirent les stations de radiodiffusion, les locaux des partis politiques, les bureaux des syndicats, enfin tous les endroits où ils pensaient dénicher des opposants politiques, des communistes, des terroristes, des kamoken… Quelques  diplomates accrédités en Haïti ouvrirent les portes de leurs ambassades à des fugitifs chanceux. Le pays tremblait d’impuissance. Et suait d’effroi. La patrie dessalinienne pleura ses filles et ses fils, comme les mères d’Israël pleurèrent leurs enfants mâles dépecés sous le règne d’Hérode. Les prisons se remplirent. « Le bal est fini. » Les musiciens et les danseurs furent mis en déroute. Puis rattrapés. Fouettés à sang. Des prisonnières terrorisées furent forcées d’exposer leur nudité délicate à la raillerie des militaires goujats. Certains appréhendés seront exilés. D’autres, gardés en prison. Puis libérés sous forte pression des organisations internationales des droits humains. L’ambassade du Canada à Port-au-Prince octroya des visas sans condition à des journalistes engagés, des activistes politiques et des militants syndicaux qui s’étaient réfugiés dans un premier temps dans le maquis. L’exil volontaire leur permit d’échapper aux griffes des tigres méchants. 

     Le vendredi 28 novembre 1980, la voix faible de la lutte pour la reconnaissance des Droits et des Libertés imprescriptibles se tut devant la force de l’imposition du « Despotisme ». Et les camions de la mort et de l’enfer, chargés de tigres rugissants, surmontés de puissants haut-parleurs continuèrent de brailler dans la nuit fraîche : « Mache pran yo Divalye, mache pran yo! (Arrêtez-les Duvalier, exterminez-les…!) » Du fond de notre cachette secrète montèrent ces vers empoignants aux sourdes oreilles du ciel :

« Frères

C’est déjà l’heure

Où l’on viendra nous enlever

Pour nous conduire à l’échafaud

Je savais que le soleil

Avait ses préjugés

Que la terre se dérobait

Sous certains pas

Je ne sais pas

Ce qui nous attend demain

Camarades

Et même cette nuit

Où les loups-garous 

Sont déjà lâchés

Seulement

Je n’ai pas peur »

(Robert Lodimus, Le Crépuscule ensanglanté, 28 novembre 1980)

Malgré tout, les semences n’ont pas pourri dans la terre

     Dans le film « Les incorruptibles », Alcapone confie : « J’ai grandi dans un quartier où pour négocier, il fallait avoir un poing sur la table et un revolver dans l’autre main. C’est une formule qui marche toujours. » C’est le déséquilibre du rapport de force qui freina l’élan de la lutte antiduvaliérienne en 1980. Les couches qui revendiquaient de meilleures conditions sociopolitiques pour le peuple n’avaient pas les moyens de leurs ambitions et de leurs rêves. Néanmoins, les grains qu’ils purent semer arrivèrent à germer et à pousser dans le sol rocailleux de la dictature et de la dynastie. Les plantes de la révolte fleurirent le 7 février 1986. Les tigres furent neutralisés à leur tour. Chassés. Traqués. Capturés. Mutilés. Décapités. La plupart d’entre eux eurent le temps de traverser la frontière et de  fuir en Amérique du Nord ou en Europe. Accueillis par les États qui les avaient soutenus, ils recommencèrent une nouvelle vie. Nous, les exilés de l’absurdité, revinrent triomphalement. Ce fut une première victoire pour les compatriotes contre l’injustice sociale et l’esclavage politique. Seulement, les félidés  n’abdiquèrent pas. L’insurrection populaire qui chavira la barque du macoutisme ne s’apparentait pas à une forme quelconque de « Révolution » sociétale. Les carnassiers jetés à la mer portaient, à notre insu, des gilets de sauvetage… 

    Lee Van Clef apprend à son disciple Giuliano Gemma dans le western « Le dernier Jour de la colère » : « Quand on blesse un homme au combat, il faut l’achever, sinon demain c’est lui qui te tuera. » En politique, cette phrase pourrait dégager une hypallage. On peut la transporter aisément dans un contexte de signification différente de la réalité qu’elle exprime sur la portée de la sémantique. L’exemple de David et de Goliath n’est-il même pas devenu un postulat pour expliquer– dans des situations sociopolitiques particulières de vengeance ou de révolution – la rationalité sous-jacente aux effets de l’insensibilité, à l’état de l’anesthésie observés dans les comportements individuels ou collectifs qualifiés – par les observateurs irrationnels et partisans  – de radicaux, d’excessifs voire bestiaux des « victimes » révoltées envers leurs « bourreaux » eux-mêmes impassibles et cruels.    

     Depuis les élections de novembre 2010 qui ont mis en selle les « Tèt Kale », les tigres sont de nouveau lâchés sur la République d’Haïti. Et ils sont téléguidés par les petits « dompteurs » qui « crapahutent » sur le dos de la communauté internationale, et de laquelle est éjaculée une « mascarade ésotérique » qui a pris l’appellation de « Core Group ».

     Selon l’existentialisme sartrien, « L’homme est ce qu’il fait ». Ne faudrait-il pas une « Révolution populaire mondiale» pour encager les « bêtes sauvages » du Nord et du Sud ?

Robert Lodimus

LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS, essai

(Prochain extrait : Chapitre IV, La République est morte ! Il nous faut un « Jésus » pour la ressusciter comme Lazarre)

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Référence

[1] Herbert Marcuse, Culture et Société, les Éditions de minuit, 1970.

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