Par : Joël Lorquet
Le vendredi 3 juillet 2026, à 16 heures, conformément au programme officiel, nous nous sommes rendus à la Casa de Haïti, où se déroulaient les activités consacrées à la délégation haïtienne dans le cadre du Festival del Caribe.
Découvrir la Casa de Haïti
Cette année, le festival mettait la Colombie à l’honneur. Toutefois, chacun des pays participants disposait de son propre espace d’animation dans le même secteur afin de présenter au public cubain ainsi qu’aux visiteurs étrangers sa culture, ses traditions, son patrimoine et ses expressions artistiques.
Cette édition revêtait une importance particulière pour la communauté haïtienne de Santiago de Cuba. En effet, c’était la première fois que les activités haïtiennes se tenaient à la Casa de Haïti. Le gouvernement cubain venait de mettre provisoirement cet immeuble à la disposition de la communauté haïtienne afin qu’elle puisse y organiser le festival, en attendant l’attribution d’un siège définitif. Le bâtiment abrite également un musée consacré à la musique, ce qui renforce encore davantage sa vocation culturelle.
Le musée de la musique : une entrée en matière
Avant le début officiel des festivités, nous avons pris le temps de visiter ce musée, riche en souvenirs et en témoignages de l’histoire musicale de la région. Puis les activités ont commencé avec les prestations de plusieurs groupes folkloriques.
La Caridad de Orientales : les descendants d’Haïtiens font vibrer Santiago
Parmi eux figurait La Caridad de Orientales, un ensemble composé de descendants d’Haïtiens nés à Cuba. Le groupe interprète son répertoire aussi bien en créole qu’en espagnol. Plusieurs chanteurs se succèdent comme solistes, offrant au public un spectacle dynamique où se mêlent rythmes haïtiens et influences cubaines.
Les rythmes afro-haïtiano-cubains à l’honneur
Au cours de la deuxième partie du festival, nous avons découvert d’autres formations afro-haïtiano-cubaines à caractère essentiellement folklorique, notamment Proyecto Afrocubano et Rumberos El Paso Franco. Les spectacles alternaient entre musique, danses traditionnelles et défilés de costumes aux couleurs éclatantes, inspirés des traditions populaires des deux pays.
Un festival qui favorise les rencontres et les échanges
Mais le Festival del Caribe est bien plus qu’une succession de spectacles. C’est également un formidable espace de rencontres, d’échanges et de réseautage entre artistes, intellectuels, chercheurs et visiteurs venus de toute la Caraïbe.
L’art du café : la créativité d’Efraín Hechavarría Pagán
Nous y avons notamment fait la connaissance du jeune peintre cubain Efraín Hechavarría Pagán, devenu célèbre pour une technique artistique tout à fait originale. Il utilise le café comme matière première, qu’il mélange à différentes couleurs et pigments afin de réaliser des tableaux qui conservent à la fois la teinte et même l’odeur du café. Cette approche novatrice lui a valu une grande reconnaissance à Cuba. Pendant le festival, plusieurs de ses œuvres étaient exposées.
Une sculpture réalisée sous les yeux du public
À quelques mètres de là, le sculpteur Yuri Scoane, plus connu sous le nom de Rasta, réalisait une sculpture en direct devant l’entrée principale de la Casa de Haïti. Les visiteurs pouvaient ainsi suivre, étape après étape, la naissance de son œuvre, une manière pour lui de participer activement à cette grande célébration culturelle.
Des étudiants venus du monde entier
Le festival nous a également offert l’occasion de rencontrer un étudiant mexicain venu poursuivre des études de cinématographie à Cuba. Comme beaucoup d’autres étudiants étrangers, il avait choisi les universités cubaines malgré les difficultés économiques que traverse le pays. Il nous a confié payer environ 6 000 euros tous les six mois pour ses études, un investissement qu’il finance grâce à l’entreprise de transport dont il est propriétaire au Mexique.
Selon lui, il a toujours rêvé d’étudier dans un pays étranger réputé pour l’exigence de son enseignement. Étudier à Cuba lui permet de se consacrer pleinement à ses études, de développer sa discipline personnelle et de fournir davantage d’efforts pour réussir son parcours universitaire.
Des Haïtiens venus célébrer leurs racines
Parmi les nombreuses rencontres de cette journée figurait également une professionnelle haïtienne venue spécialement de la République dominicaine avec sa fille afin de participer au festival. Ce n’était d’ailleurs pas sa première visite à Cuba, preuve de l’attachement qu’elle porte à ce grand rendez-vous culturel.
Les souvenirs d’Haïti à travers les témoignages
Une autre rencontre nous a particulièrement marqués. Une jeune Cubaine nous a expliqué que sa mère avait travaillé en Haïti avec l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), aux côtés de l’architecte Daniel Élie. Elle se trouvait en Haïti lors du séisme de 2010 et, malgré les dangers auxquels elle fut exposée, elle en est heureusement sortie saine et sauve.
Les saveurs d’Haïti au cœur du festival
Le festival constituait aussi une magnifique vitrine de la gastronomie haïtienne. Comme pour les autres pays représentés, les visiteurs pouvaient découvrir des spécialités culinaires, véritables ambassadeurs de la culture nationale.
La Casa del Caribe : un pont entre les peuples de la Caraïbe
Nous avons également eu le plaisir d’échanger avec Madame Sades Blanco Frometa, responsable des relations internationales de la Casa del Caribe. Elle nous a expliqué que le Festival del Caribe a pour principale mission de renforcer les liens culturels entre Cuba et les autres peuples de la Caraïbe, en particulier Haïti, dans la conviction que la culture demeure l’un des piliers fondamentaux de l’identité cubaine.
Des artistes et des familles unies par leurs racines haïtiennes
Parmi les artistes rencontrés figurait aussi Odilia Solo Soye, surnommée Matiti, chanteuse d’origine haïtienne née et élevée à Cuba. Malgré son parcours cubain, elle s’est investie avec passion dans l’apprentissage du créole, qu’elle chante aujourd’hui avec beaucoup de fierté.
Le Dr Silvio Sigue : une histoire d’amour entre Cuba et Haïti
Nous avons également fait la connaissance du Dr Silvio Sigue, père de Madame Etna Sigue. Épidémiologiste de profession, il nous a raconté avec émotion les années passées à Jérémie, où il était venu travailler. Il nous a confié être tombé amoureux d’Haïti, notamment grâce à une famille qui l’avait accueilli comme l’un des siens.
En signe de reconnaissance, cette même famille avait ensuite envoyé son fils étudier la médecine à Cuba. Le Dr Sigue fut alors heureux de l’accueillir chez lui. Le jeune étudiant devint plus tard le mari de sa fille, Etna Sigue, qui, à son tour, tomba profondément amoureuse d’Haïti. Depuis plus de vingt ans, elle y vit et joue un rôle particulièrement actif dans la coordination des relations culturelles entre Cuba et Haïti, notamment dans l’organisation du Festival del Caribe.
Une jeunesse qui perpétue la mémoire de ses ancêtres
Au fil des heures, il devenait évident que le festival remplissait pleinement sa mission : permettre aux milliers de visiteurs de découvrir les multiples facettes de la culture haïtienne.
À la fin de cette première soirée, les participants reprirent le bus dans une ambiance de fête. Les tambours continuaient de résonner tandis que de nombreux jeunes chantaient en créole avec enthousiasme. Beaucoup d’entre eux ne comprenaient probablement pas le sens exact des paroles, car ils ne parlent pas la langue de leurs ancêtres. Pourtant, ils reprenaient avec fierté les refrains que leurs parents ou leurs grands-parents leur avaient transmis. Cette scène témoignait avec émotion de la manière dont une culture peut continuer à vivre, même loin de sa terre d’origine.
Des racines haïtiennes toujours vivantes
Il était également frappant de rencontrer autant de Cubains d’origine haïtienne nés sur l’île, dont plusieurs n’avaient jamais eu l’occasion de visiter Haïti. D’autres y étaient déjà allés, mais sans pour autant parler le créole. Malgré cela, tous manifestaient un profond attachement à leurs racines et à leur héritage culturel.
Un festival appelé à grandir
Ainsi s’acheva cette première journée du Festival del Caribe. Au fil des années, cette manifestation ne cesse de gagner en importance et s’impose progressivement comme l’un des rendez-vous socioculturels et artistiques les plus marquants de Santiago de Cuba et de toute la région caribéenne.
Les échanges, les spectacles, les rencontres et les témoignages recueillis tout au long de cette journée nous ont permis de mesurer toute la vitalité de la présence haïtienne à Cuba. Au-delà des prestations artistiques, le festival apparaît comme un véritable espace de mémoire, de transmission et de dialogue entre les peuples de la Caraïbe. Il offre à la communauté haïtienne de Cuba l’occasion d’affirmer son identité culturelle, tout en faisant découvrir aux nouvelles générations et aux visiteurs étrangers la richesse d’un héritage qui continue de vivre à travers la musique, la danse, la langue, les traditions et les liens humains.
Retour à la réalité cubaine
Cependant, la réalité quotidienne de Cuba nous rattrapa dès notre retour à l’hôtel. Malgré son standing élevé, l’établissement était plongé dans l’obscurité à cause d’une panne d’électricité. Sans courant, il n’y avait ni éclairage ni connexion Internet. Nous avons dû utiliser la lampe de nos téléphones portables pour nous déplacer dans les chambres.
Cette fin de journée contrastait fortement avec la richesse culturelle que nous venions de vivre. Elle rappelait avec force la profonde crise économique et énergétique que traverse actuellement Cuba, une réalité difficile que les habitants affrontent chaque jour avec une remarquable résilience.
Le contraste frappant entre la célébration culturelle et la crise que traverse Cuba
En refermant cette première journée au Festival del Caribe, je retiens bien davantage qu’une succession de spectacles folkloriques. J’y ai découvert une communauté profondément attachée à ses origines, des hommes et des femmes qui, parfois plusieurs générations après avoir quitté Haïti, continuent de faire vivre leur héritage avec une sincérité émouvante. Les rencontres avec les artistes, les universitaires, les descendants d’Haïtiens et les responsables culturels m’ont rappelé que la culture demeure un formidable trait d’union entre les peuples, capable de résister au temps, aux frontières et aux crises.
Ce contraste entre la ferveur du festival et les difficultés quotidiennes auxquelles fait face le peuple cubain restera sans doute l’un des souvenirs les plus marquants de ce voyage. Plus qu’une simple manifestation culturelle, cette première journée m’a appris que la solidarité, la mémoire et la culture constituent des forces capables de rapprocher les nations. C’est cette leçon d’humanité que je garderai précieusement de cette immersion à la Casa de Haïti, au cœur de Santiago de Cuba.

