Edgard Leblanc Fils s’était présenté devant les partenaires régionaux avec un message rassurant : la transition avançait, l’État reprenait progressivement pied et la communauté internationale pouvait continuer à accompagner le processus haïtien avec confiance. À l’extérieur, le discours se voulait serein. À Port-au-Prince, les enlèvements, les déplacements de population et l’effondrement institutionnel racontaient une tout autre histoire.
Deux ans plus tard, la CARICOM s’apprête à entendre un récit qui pourrait lui sembler familier. À Sainte-Lucie, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’organisation régionale, Alix Didier Fils-Aimé devrait présenter les progrès de la transition et réaffirmer l’engagement des autorités en faveur du retour à l’ordre constitutionnel. Une question circule déjà dans les milieux politiques haïtiens : choisira-t-il cette tribune régionale pour officialiser la date du 13 décembre comme échéance électorale nationale ?
L’hypothèse n’est pas dénuée de fondement politique. Depuis plusieurs mois, cette date revient régulièrement dans les échanges entourant le calendrier électoral, au point d’être perçue par de nombreux observateurs comme l’option privilégiée du pouvoir de transition. Si annonce il devait y avoir, la CARICOM offrirait une scène idéale : des chefs d’État réunis, une communauté régionale en quête de signes de normalisation et un gouvernement désireux de démontrer que le processus avance.
La difficulté demeure toutefois entière : comment convaincre des partenaires régionaux de la crédibilité d’un scrutin appelé à se dérouler dans un pays où l’autorité de l’État reste contestée sur une partie importante du territoire, où les institutions provisoires se prolongent au-delà des échéances initialement envisagées et où les règles du jeu continuent d’être modifiées au fil de la transition ?
Une autre singularité risque d’accompagner ce rendez-vous électoral annoncé : la coexistence politique entre la Constitution de 1987 toujours en vigueur et un projet constitutionnel appelé à la remplacer. L’idée même d’organiser des élections pendant qu’un débat sur un nouvel ordre constitutionnel demeure ouvert constitue une situation rarement observée dans l’espace caribéen. Plusieurs juristes s’interrogent déjà sur les conséquences institutionnelles d’un tel scénario.
À Sainte-Lucie, le message officiel sera probablement celui de la stabilité retrouvée et des élections
imminentes. À Port-au-Prince, beaucoup attendent encore les preuves concrètes de cette normalisation annoncée. Entre le récit diplomatique et la réalité quotidienne, la distance reste considérable.
Edgard Leblanc assurait que la transition était sur les rails. Alix Didier Fils-Aimé pourrait bientôt expliquer que les élections approchent et que le pays est prêt. La CARICOM entendra peut-être une nouvelle fois qu’Haïti avance normalement. Les Haïtiens, eux, continueront probablement de mesurer cette affirmation à l’aune de leur propre quotidien.

