Le projet d’un opérateur télécom « pan-insulaire », censé couvrir de manière coordonnée Haïti et la République dominicaine, avance à grands pas. Pourtant, le moment choisi pour accélérer ce projet est pour le moins surprenant : Haïti se trouve sans autorité légitime stable, les gangs contrôlent une grande partie du territoire, le Parlement est absent et la population est aux abois face à la violence des kidnappings, à la paupérisation accélérée de la classe moyenne, à la disparition de pans entiers de l’économie formelle et à l’augmentation dramatique de la misère et de la faim.
Curieusement, toute cette réalité politique, économique et sociale semble être ignorée, voire considérée comme un détail par les promoteurs du projet. On a même l’impression qu’elle fait partie intégrante du calcul : un État haïtien affaibli, sans contrepoids institutionnel, faciliterait une intégration rapide et moins négociée des infrastructures télécoms sur toute l’île.
Deux visions concurrentes s’opposent dans ce contexte fragile : d’un côté, Claro (groupe mexicain América Móvil), qui veut entrer progressivement en Haïti après s’être renforcé en République dominicaine ; de l’autre, Viettel (via Natcom en Haïti et son arrivée massive en République dominicaine), qui vise une intégration rapide et déjà très avancée des deux côtés de la frontière.
Ces deux options sont largement incompatibles avec la création d’un véritable leader pan-insulaire unique.
Cependant, cette concurrence crée trois grands temps d’attente.
1. L’attente de l’Indotel : le 28 juillet 2026, ouverture des offres économiques en République dominicaine
L’Indotel (régulateur dominicain) organise un appel d’offres majeur, notamment pour la bande des 700 MHz, essentielle à la couverture des zones rurales. Les offres techniques ont déjà été déposées ; le 28 juillet, les enveloppes contenant les offres économiques (les prix proposés) seront ouvertes. L’adjudication est prévue au mois d’août.
Que dira ce résultat ?
Il montrera quel acteur est le plus solide financièrement et stratégiquement en République dominicaine. Si Viettel Dominicana remporte une part importante du spectre, cela renforcera considérablement la vision d’un opérateur Viettel/Natcom déjà présent des deux côtés de la frontière.
Si Claro, déjà leader en République dominicaine, ou un autre acteur consolide sa position, cela ouvrira la voie à une implantation plus ambitieuse de Claro en Haïti.
Que ne dira-t-il pas ?
Il ne déterminera pas directement ce qui se passera en Haïti. Le CONATEL (régulateur haïtien) reste maître de ses décisions. Ce résultat constituera simplement un indicateur fort des rapports de force et des capacités d’investissement futures en Haïti.
2. L’attente de Claro : quelle stratégie après la décision de l’Indotel ?
Claro observe attentivement la situation. Son objectif est de renforcer sa position en République dominicaine grâce à la bande des 700 MHz, puis de créer Claro Haïti afin de participer à un futur appel d’offres haïtien.
Les principales questions sont les suivantes :
- Viettel remportera-t-il une part importante du spectre en République dominicaine et deviendra-t-il encore plus offensif ?
- Claro pourra-t-il réellement s’implanter en Haïti face à Digicel et Natcom, déjà bien établis ?
- Faudra-t-il contester devant les tribunaux ou les autorités administratives d’éventuels favoritismes en faveur de Viettel, s’ils étaient perçus comme résultant de considérations politiques ?
Claro dispose des ressources financières et d’une solide expérience régionale, mais il partirait pratiquement de zéro en Haïti. Sa décision dépendra largement du résultat du 28 juillet ainsi que de la clarté des règles qui seront fixées par le CONATEL.
3. L’attente du CONATEL : quand et comment se fera l’appel d’offres des 700 MHz en Haïti ?
Haïti a libéré la bande des 700 MHz, l’extinction de la télévision analogique étant prévue pour la fin de l’année 2027. Toutefois, le CONATEL n’a pas encore lancé son appel d’offres. Il attend probablement les résultats dominicains afin de coordonner l’utilisation des fréquences des deux côtés de l’île et d’éviter les interférences.
Les principales interrogations demeurent :
- Comment articuler les appels d’offres dominicain et haïtien afin d’assurer une utilisation harmonieuse des fréquences ?
- Quels changements politiques interviendront en Haïti ? Des élections ou une nouvelle transition pourraient modifier les priorités nationales, qu’il s’agisse d’une plus grande transparence, d’une meilleure protection de la souveraineté ou, au contraire, d’une ouverture accrue.
- Digicel, leader historique en Haïti, risque d’être fragilisé dans les deux scénarios. Qui cherche-t-on réellement à protéger ?
4. Digicel et Claro : des rivaux historiques qui pourraient devoir s’allier ?
Digicel (groupe irlandais) et Claro (América Móvil) sont des concurrents directs sur de nombreux marchés des Caraïbes et d’Amérique latine. Ils se disputent régulièrement les clients, les fréquences et les parts de marché.
Pourtant, face à la stratégie de Viettel/Natcom, ils pourraient devenir les deux principales victimes d’un même scénario : celui d’un opérateur pan-insulaire particulièrement agressif, soutenu par un État, bénéficiant d’importantes économies d’échelle grâce à sa présence des deux côtés de la frontière et capable d’investir massivement.
Dans cette hypothèse, une alliance stratégique, un partenariat commercial ou encore un accord de partage d’infrastructures entre Digicel et Claro en Haïti deviendrait une option rationnelle afin de préserver leur compétitivité et de limiter la domination de Viettel.
Dans le débat actuel opposant les visions Viettel/Natcom et Claro, plusieurs éléments méritent d’être soulignés :
- Digicel et Claro ont déjà démontré qu’ils pouvaient conclure des échanges d’actifs lorsque leurs intérêts stratégiques convergeaient.
- Face à une menace commune, une coopération ponctuelle en Haïti (partage d’infrastructures, itinérance élargie, co-investissements ou accords commerciaux) deviendrait logique, même s’ils demeurent concurrents ailleurs.
- Historiquement, les deux groupes privilégient les consolidations et les retraits stratégiques plutôt que les guerres commerciales interminables.
Ce serait un retournement remarquable : deux rivaux contraints de collaborer afin de préserver un minimum de concurrence et de protéger leurs investissements.
Quel avenir pour les deux visions ?
Vision Claro
Plus progressive et fondée sur une logique de marché ouvert, cette vision repose sur un acteur privé mexicain. Elle promet davantage de concurrence et, potentiellement, moins de risques liés à un contrôle étatique étranger. Elle dépend toutefois d’un bon résultat en République dominicaine et d’un appel d’offres transparent en Haïti.
Vision Viettel/Natcom
Plus rapide, cette stratégie s’appuie sur un acteur déjà implanté des deux côtés de l’île et bénéficiant d’un soutien politique visible. Elle permettrait d’accélérer les investissements, mais soulève des interrogations importantes en matière de souveraineté, Viettel étant lié à l’État vietnamien.
Les deux visions peuvent coexister temporairement comme concurrentes, mais il paraît peu probable qu’elles puissent durablement prétendre simultanément au statut d’opérateur pan-insulaire dominant. L’une finira vraisemblablement par prendre l’ascendant, ou les deux seront amenées à évoluer vers une forme de consolidation (partenariats ou rachats).
Enfin, le « facteur Président Trump » et sa vision d’Haïti
Dans un Haïti privé d’autorité légitime, sans Parlement et confronté à une crise humanitaire et sécuritaire majeure, le projet pan-insulaire poursuit sa route comme si l’extrême fragilité de l’État haïtien constituait un avantage plutôt qu’un obstacle.
Cette apparente indifférence face aux souffrances de la population et à l’absence de contrepoids institutionnels soulève une question fondamentale : qui défend réellement l’intérêt national haïtien dans cette affaire ?
À cela s’ajoute le facteur du président Donald Trump et ses prises de position bien connues sur Haïti. Il a exprimé par le passé une vision très négative du pays et de l’immigration haïtienne.
Dans son second mandat, son administration mène une politique de restriction de l’immigration, notamment à travers la fin du Temporary Protected Status (TPS) pour de nombreux Haïtiens, malgré la crise persistante dans le pays, tout en accordant une priorité élevée aux expulsions.
Bien qu’elle soutienne certaines initiatives de stabilisation, notamment par l’intermédiaire des Nations unies, son approche, centrée sur la sécurité des frontières américaines et parfois imprévisible, pourrait aussi bien durcir les conditions d’investissement en Haïti que favoriser certains acteurs considérés comme proches des intérêts américains.
Conclusion
En résumé, ces trois temps d’attente — le 28 juillet, la réaction de Claro, puis la décision du CONATEL — se déroulent dans un contexte de vide institutionnel en Haïti.
Ce projet, qui avance en ignorant — ou en intégrant — la crise profonde que traverse le pays, ne concerne pas uniquement des fréquences radioélectriques ou des investissements privés. Il engage l’avenir économique, numérique et stratégique de toute l’île d’Haïti, à un moment où la souveraineté nationale apparaît particulièrement vulnérable.
Les consommateurs bénéficieront peut-être d’une meilleure couverture des réseaux, mais à quel prix politique, économique et social ?
Plus que jamais, ces prochaines étapes devront être suivies avec vigilance, dans un esprit de transparence et de défense de l’intérêt national.
Marcelin Montaigne

