Alors que Port-au-Prince semblait encore offrir quelques poches de relative tranquillité, le drame des kidnappings a frappé de plein fouet, il y a quelques jours seulement, l’un des quartiers les plus prisés de la capitale.
Le jeudi 11 juin 2026, dans la zone de Bourdon – sur la route reliant Bourdon à Lalue, habituellement considérée comme une artère sécurisée –, l’Inspecteur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), James Boyard, également directeur de cabinet au ministère de la Défense et expert en sécurité respecté, a été intercepté avec sa femme et leur fille âgée de seulement six ans, citoyenne américaine, par un groupe d’hommes lourdement armés.
Cette famille, en route pour des soins médicaux, a été enlevée en plein jour, portant un coup symbolique et terrifiant à la population.
Cet acte audacieux, attribué selon certaines sources au gang « Ti Bwa » de Christ-Roi Chéry alias « Chrisla », démontre que plus aucun quartier, plus aucun statut social n’échappe désormais à la barbarie des réseaux criminels.
Il illustre avec une cruelle actualité le drame quotidien vécu par des milliers de familles haïtiennes depuis plus de six ans.
Depuis plus de six ans, Haïti est plongée dans une spirale infernale de violence gangstérisée où le kidnapping contre rançon est devenu une industrie macabre, détruisant des milliers de familles, semant la terreur quotidienne et paralysant la société tout entière.
Ce phénomène, loin d’être un simple fait divers criminel, s’est institutionnalisé avec la tolérance, et souvent la complicité active, d’éléments des autorités.
Il frappe indistinctement riches et pauvres, enfants, femmes, vieillards, commerçants, professionnels, jusqu’aux agents de la Police nationale d’Haïti eux-mêmes. Les chiffres officiels sous-estiment probablement la réalité, car beaucoup de cas ne sont pas déclarés par peur de représailles.
Entre 2024 et 2025, des centaines de kidnappings ont été documentés chaque trimestre, s’ajoutant à des milliers de morts violentes. En 2025, les gangs ont tué des milliers de personnes, blessé des milliers d’autres et enlevé des centaines, tout en étendant leur contrôle à près de 90 % de Port-au-Prince ainsi qu’à des zones rurales comme l’Artibonite et le Centre.
Pour une famille haïtienne moyenne, le kidnapping n’est pas une menace abstraite. C’est la possibilité permanente que le père, la mère, un enfant revenant de l’école ou un proche en route vers le marché disparaisse brutalement.
Les survivants racontent des nuits d’angoisse à négocier avec des voix anonymes au téléphone, des rançons qui ruinent des économies familiales entières : parfois quelques milliers de dollars pour les plus modestes, des dizaines de milliers pour ceux perçus comme solvables.
Ceux qui ne paient pas voient leurs proches torturés, violés ou assassinés. Les corps mutilés ou brûlés sont parfois abandonnés comme avertissement.
Des enfants sont recrutés de force, tandis que des femmes subissent des viols collectifs systématiques. Cette terreur détruit non seulement les individus, mais également les tissus sociaux : écoles fermées par peur, marchés paralysés, déplacements massifs de population avec plus d’un million de personnes déplacées à l’intérieur du pays.
Des familles entières fuient vers l’étranger ou vers des zones dites « sûres », souvent précaires, en abandonnant tout derrière elles.
Le traumatisme psychologique est incommensurable : anxiété généralisée, dépression et parfois même suicides.
Haïti vit sous un régime de terreur qui rappelle les pires périodes de son histoire, mais avec une dimension économique froide et rationnelle.
Organisation du phénomène
Le kidnapping en Haïti n’est pas anarchique. Il est hautement organisé au sein de coalitions de gangs comme Viv Ansanm, alliance regroupant notamment le G9 et le G-Pep, qui contrôlent territoires, routes et infrastructures.
Les gangs fonctionnent comme de véritables entreprises criminelles. Ils procèdent au repérage des cibles grâce à des informateurs – chauffeurs de taxi, voisins, réseaux sociaux –, organisent des enlèvements souvent en plein jour sur des axes stratégiques, puis transfèrent les victimes vers des bases sécurisées dans des quartiers comme Cité Soleil, Bel-Air ou Martissant.
Les rançons sont négociées par des intermédiaires, parfois même par des négociateurs professionnels. Les fonds récoltés servent à acheter des armes, des munitions, des véhicules, à fidéliser des recrues – y compris des enfants – et à financer la corruption.
Les gangs ont également diversifié leurs activités : extorsion de commerçants et de transporteurs, taxation de l’aide humanitaire, contrôle de ports et d’axes routiers pour le trafic de drogue et d’armes, ainsi que la contrebande. Le kidnapping demeure toutefois l’une de leurs sources de revenus les plus rapides et les plus rentables.
Des coalitions criminelles coordonnent aussi des attaques massives contre des commissariats, des prisons ou des terminaux afin d’affaiblir l’État et de libérer leurs complices.
Grâce à des armes sophistiquées, notamment des fusils d’assaut et des armes de précision, elles parviennent souvent à surpasser les capacités opérationnelles de la PNH.
Ce système de « gouvernance criminelle » remplace progressivement l’État dans de vastes portions du territoire. Les gangs fournissent, contre paiement, une forme de sécurité, gèrent la distribution de carburant ou d’eau et imposent leurs propres règles.
La participation de certains éléments de la PNH
Le poisson pourrit par la tête, mais aussi dans ses rouages.
Des rapports documentent que jusqu’à 40 % des policiers auraient entretenu des liens avec les gangs. Certains officiers fournissent des informations sur les cibles potentielles, les plaques d’immatriculation ou les itinéraires.
D’autres participent directement aux opérations criminelles : escortes lors d’enlèvements, protection de bases de gangs ou partage des rançons.
Des armes appartenant à la police se retrouvent également entre les mains des malfaiteurs. Certains commissariats sont attaqués avec une facilité suspecte, laissant planer des soupçons de trahison interne.
Des policiers désertent ou sont assassinés lorsqu’ils refusent de collaborer.
Cette infiltration n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une longue tradition de manipulation politique des gangs par certaines élites.
D’anciens policiers, comme Jimmy Chérizier, surnommé « Barbecue », ont réussi à bâtir des coalitions criminelles puissantes.
La corruption structurelle, les faibles salaires, le manque d’équipement et l’impunité rendent la PNH particulièrement vulnérable.
Résultat : une police en sous-effectif – environ 13 000 agents pour plus de 11 millions d’habitants, dont seulement une partie réellement opérationnelle – est souvent perçue comme impuissante ou complice.
Même lorsque certaines opérations anti-gangs réussissent, la porosité du système demeure.
Pourquoi le gouvernement détourne-t-il la tête ?
Les gouvernements successifs, y compris les administrations de facto depuis 2021, ont démontré une incapacité chronique, voire une réticence, à démanteler ces réseaux criminels.
Le manque de moyens existe certes, mais l’absence de volonté politique réelle semble tout aussi déterminante.
Historiquement, des élites politiques ont utilisé les gangs pour contrôler certains quartiers, intimider des opposants ou influencer des processus électoraux.
L’impunité demeure la règle. Les poursuites contre les principaux responsables aboutissent rarement.
La justice est paralysée, tandis que les magistrats sont régulièrement menacés.
Des négociations tacites et des trêves opportunistes contribuent à maintenir un équilibre précaire dans lequel l’État cède du terrain en échange d’une illusion de stabilité.
Le gouvernement de transition peine à organiser des élections crédibles et concentre ses efforts sur sa propre survie politique.
La dépendance à l’égard des missions internationales, notamment la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), illustre la faiblesse structurelle de l’État.
Détourner le regard permet d’éviter un affrontement total susceptible de faire imploser les réseaux clientélistes existants.
Par ailleurs, les scandales de corruption récurrents, notamment autour de PetroCaribe, alimentent la perception d’une imbrication entre réseaux politiques et criminels.
Sans souveraineté réelle, l’État apparaît progressivement capturé.
Le silence de certains médias et des artistes
Le contraste avec la mobilisation suscitée par les Grenadiers à la Coupe du Monde est frappant.
Artistes, musiciens, influenceurs et personnalités publiques ont multiplié les hymnes, les campagnes et les messages de soutien à l’équipe nationale, symbole de la fierté haïtienne.
Pourtant, face au drame quotidien des kidnappings, le silence ou la prudence dominent.
Certains médias continuent de couvrir ces événements, mais beaucoup pratiquent l’autocensure par peur des représailles. Plusieurs journalistes ont déjà été enlevés ou assassinés.
De nombreux artistes, souvent installés à l’étranger ou protégés par leur environnement, préfèrent diffuser des messages positifs ou culturels plutôt que de dénoncer frontalement la situation.
Des voix courageuses existent, mais une mobilisation nationale comparable à celle observée pour le football demeure absente.
La peur, la division, la fatigue collective et parfois une certaine complaisance expliquent en partie ce décalage.
La société civile est fragmentée, tandis que la terreur isole les individus.
Les bénéfices de la panique pour le gouvernement de facto et une partie du secteur privé
La panique générée par l’insécurité profite à certains acteurs.
Pour le gouvernement de facto, elle justifie le maintien de l’état d’urgence, le report d’échéances électorales sensibles et l’arrivée d’aides internationales qui peuvent parfois faire l’objet de détournements.
Elle entretient également une dépendance qui renforce le pouvoir en place.
Pour une partie du secteur privé, notamment certains importateurs oligopolistiques et groupes économiques influents, l’insécurité décourage la concurrence, protège des positions dominantes et facilite certaines pratiques spéculatives sur le carburant ou les produits alimentaires.
Lorsque les gangs bloquent les routes, certains acteurs privilégiés parviennent néanmoins à négocier des passages sécurisés.
L’insécurité éloigne les investisseurs sérieux, mais elle peut également favoriser ceux qui tirent profit du chaos à travers les contrats de sécurité privée ou certaines activités de lobbying.
Certaines familles influentes ont été accusées de liens indirects avec des réseaux criminels à travers des mécanismes de blanchiment ou d’approvisionnement.
Si l’économie formelle souffre, les acteurs les mieux connectés parviennent souvent à s’adapter et parfois même à prospérer.
Conclusion : le poisson pourrit par la tête
Oui, il faut s’attaquer à la tête du problème.
Sans un gouvernement patriote, légitime et souverain, capable de réformer la PNH, d’assainir les institutions, de restaurer la justice et de reprendre le contrôle des frontières et des ports, les efforts resteront limités.
Les missions internationales ne peuvent réussir durablement sans un État partenaire fort.
La reconquête de la souveraineté passe par des élections crédibles, une police et des forces de sécurité professionnelles, une justice indépendante ainsi qu’une politique économique inclusive capable de briser les oligopoles.
Les familles endeuillées méritent davantage que des prières. Elles réclament un État qui protège plutôt qu’un État qui tolère.
Le drame des kidnappings n’est pas une fatalité haïtienne. Il constitue le symptôme d’un État progressivement capturé.
Le chemin vers la guérison commence par la reconquête d’une autorité légitime au sommet de l’État.
Sans cela, les générations futures continueront de payer le prix du sang et des larmes.
Haïti, berceau de la liberté, doit se libérer une nouvelle fois — de l’intérieur.

