Port-au-Prince — En 40 ans de transition post-duvaliériste, Haïti n’a jamais vraiment réussi à faire des élections présidentielles un mécanisme stable de légitimation démocratique. Sept présidentielles ont été organisées depuis 1986. Une seule, celle du 16 décembre 1990, demeure associée dans la mémoire collective à un scrutin libre, crédible et honnête. En 2026, le bras de fer entre le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et le Conseil électoral provisoire, présidé par Jacques Desrosiers, remet brutalement cette histoire au premier plan.
Le pays entre à nouveau dans une séquence électorale sous haute suspicion. La Primature veut avancer. Le CEP prétend organiser. Les chancelleries pressent. Les partis calculent. Mais le citoyen, lui, observe un appareil électoral déjà fragilisé par les querelles internes, les pressions politiques, les soupçons de manipulation du fichier d’identification et l’absence totale d’institutions élues capables d’encadrer légalement le processus.
Au centre de cette nouvelle crise : Jacques Desrosiers, président du CEP, désormais soupçonné par certains secteurs de jouer la carte du pouvoir dans le conflit opposant la Primature aux conseillers électoraux. Le soupçon est politiquement explosif. Car un président de CEP perçu comme proche de l’Exécutif ne préside plus seulement une institution technique : il devient, aux yeux de l’opinion, l’éventuel gardien d’un résultat déjà voulu par le pouvoir.
Un CEP pris entre légalité fragile et obéissance politique
La tension entre Alix Didier Fils-Aimé et le CEP ne porte pas uniquement sur des questions administratives. Elle touche à la nature même de l’autorité électorale. Qui décide du calendrier ? Qui contrôle les ressources ? Qui valide les décisions ? Qui arbitre les désaccords internes ? Et surtout : le CEP peut-il encore se présenter comme indépendant lorsque son président est publiquement soupçonné de s’aligner sur les intérêts de la Primature ?
Ce bras de fer intervient dans un contexte où l’État haïtien ne dispose ni de président élu, ni de Parlement, ni de maires élus, ni d’un système judiciaire pleinement fonctionnel. La transition prétend conduire le pays vers les urnes, mais elle le fait à partir d’une architecture institutionnelle elle-même contestée. C’est là toute l’ambiguïté : demander au peuple de restaurer la légitimité par le vote, tout en confiant ce vote à des structures issues d’accords politiques et non du suffrage populaire.
1990, l’exception qui accuse toutes les autres élections
Le scrutin du 16 décembre 1990 reste l’exception majeure de l’histoire électorale contemporaine d’Haïti. Jean-Bertrand Aristide, alors prêtre catholique engagé auprès des couches populaires, avait remporté la présidentielle avec 67,48 % des voix, face notamment à Marc Bazin, perçu comme le candidat des élites économiques et des puissances d’influence.
Cette élection avait représenté bien plus qu’une alternance. Elle avait constitué une rupture sociale, politique et symbolique avec l’ordre post-duvaliériste. Pour la première fois, une grande partie de la population pauvre avait eu le sentiment que son vote avait produit un résultat réel.
Mais l’expérience fut rapidement brisée. Le coup d’État militaire de septembre 1991 a interrompu le mandat d’Aristide et installé une longue période de violence, d’exil, de répression et de dépendance internationale. Depuis lors, chaque élection présidentielle semble avoir porté une part de cette fracture originelle : le peuple vote, mais d’autres centres de pouvoir décident souvent de la portée effective de ce vote.
Sept présidentielles, une démocratie toujours introuvable
Depuis 1986, les scrutins présidentiels haïtiens ont davantage produit des crises que des stabilités.
En 1988, Leslie Manigat accède au pouvoir à l’issue d’un processus largement contesté, sous influence militaire. Son mandat sera bref, vite interrompu par les rapports de force internes au sein de l’armée.
En 1990, Aristide est élu dans une dynamique populaire exceptionnelle. Cette élection demeure la référence démocratique majeure de l’après-Duvalier.
En 1995, René Préval remporte la présidentielle avec un score massif, mais dans un contexte de faible participation et de transition encadrée après le retour d’Aristide au pouvoir.
En 2000, Aristide revient à la présidence avec un résultat écrasant, mais le scrutin est immédiatement contesté par l’opposition et par une partie de la communauté internationale.
En 2006, René Préval est déclaré vainqueur après une crise autour du décompte des voix, dans un contexte où la pression populaire et diplomatique a pesé sur l’issue finale.
En 2010-2011, Michel Martelly accède au second tour puis à la présidence après une recomposition très controversée des résultats initiaux, dans un pays encore meurtri par le séisme du 12 janvier 2010.
En 2015-2016, Jovenel Moïse est élu après l’annulation du cycle électoral précédent, sur fond d’accusations massives d’irrégularités et de rejet d’une partie importante de l’opinion.
Le bilan est sévère : en quatre décennies, Haïti n’a pas construit une culture électorale de confiance. Elle a plutôt accumulé des précédents de défiance, de marchandage et de contestation.
Le référendum, autre bombe institutionnelle
À cette crise électorale s’ajoute le projet de référendum constitutionnel, contesté par de nombreux juristes et acteurs politiques. La Constitution de 1987 interdit explicitement toute modification constitutionnelle par voie référendaire. Pourtant, la transition continue de laisser planer l’idée d’une refonte institutionnelle par consultation populaire.
L’interrogation devient alors plus grave : un pouvoir non élu peut-il engager une transformation constitutionnelle majeure ? Un CEP provisoire, contesté dans sa composition et dans son autorité, peut-il organiser à la fois des élections et un référendum ? Et dans un pays dominé par l’insécurité, les déplacements massifs et les soupçons de doublons dans le système d’identification, quel niveau de sincérité peut-on raisonnablement attendre d’un tel processus ?
Desrosiers sous le feu des soupçons
La position de Jacques Desrosiers devient politiquement sensible. Le président du CEP se trouve dans une zone dangereuse : celle où l’autorité électorale peut être perçue non comme arbitre, mais comme relais d’un camp. Même sans preuve publique définitive d’un alignement formel, la simple perception d’une proximité avec le pouvoir suffit à affaiblir l’institution.
En matière électorale, la confiance vaut presque autant que la procédure. Un bulletin peut être imprimé, une urne scellée, un centre de vote ouvert ; mais si l’autorité chargée de compter les voix est perçue comme dépendante du pouvoir, le résultat naît déjà blessé.
Un scrutin pour sortir de la crise ou pour la maquiller ?
Le pouvoir de transition présente les élections comme la porte de sortie. Mais une élection organisée sans sécurité, sans fichier assaini, sans consensus politique minimal et sans autorité électorale incontestée peut devenir un accélérateur de crise.
La question n’est plus seulement de savoir si Haïti peut organiser un scrutin en 2026. Elle est de savoir si ce scrutin pourra produire une légitimité réelle, ou s’il servira à habiller juridiquement une continuité politique déjà négociée dans les coulisses.
Quarante ans après 1986, Haïti reste enfermée dans une contradiction majeure : elle réclame la démocratie par les urnes, mais détruit régulièrement les conditions qui permettent aux urnes d’être respectées.
Après sept présidentielles, une seule demeure citée comme libre, crédible et honnête. En 2026, le duel Fils-Aimé/CEP, les soupçons visant Jacques Desrosiers et les incertitudes autour du fichier électoral annoncent déjà une huitième tentative placée sous surveillance politique, juridique et citoyenne.
cba

