La trajectoire du célèbre influenceur Santiago Matías, figure dominante de l’espace médiatique dominicain, est une illustration saisissante des contradictions de son époque.
On y voit un entrepreneur de la parole, un fabricant de récits, un homme qui a su transformer le tumulte des réseaux sociaux en puissance d’influence. Mais on y voit aussi, plus récemment, une parole qui se durcit, qui tranche, qui classe, qui oppose — notamment lorsqu’il s’agit de l’immigration haïtienne en République dominicaine.
Or c’est ici que naît le malaise.
Car comment ne pas relever la dissonance, presque la fissure symbolique, entre certaines prises de position et une histoire familiale qui dit tout autre chose ? Une mère dominicaine contrainte de traverser la frontière, de travailler en Haïti pendant des années pour nourrir son enfant (le petit Santiago Matias lui-même), comme tant de femmes haïtiennes ou dominicaines prises dans les mêmes circulations de survie économique. Une réalité simple, humaine, dépouillée d’idéologie : celle de la migration comme condition de vie, et non comme menace abstraite.
Dès lors, le discours qui tend à durcir la frontière, à essentialiser le migrant haïtien d’aujourd’hui comme problème social ou sécuritaire, interroge. Non pas seulement sur le plan politique — où le débat est légitime — mais sur le plan moral et symbolique. Car il est toujours plus difficile de comprendre ceux que l’on a, d’une certaine manière, déjà été à travers les siens.
Faut-il en conclure à une illégitimité ? Le mot serait excessif s’il prétendait clore le débat. En démocratie, nul ne détient le monopole de la parole sur l’immigration, et chacun peut défendre des positions restrictives ou souverainistes. Mais il existe une autre forme de légitimité, plus fragile, plus exigeante : celle qui naît de la cohérence entre une histoire vécue et une parole publique.
C’est précisément cette cohérence qui fait ici question.
Car l’influence n’est pas neutre. Lorsqu’elle est massive, lorsqu’elle façonne des imaginaires, lorsqu’elle contribue à installer des représentations durables d’un groupe humain, elle devient responsabilité. Et cette responsabilité aurait pu ouvrir un autre chemin : celui d’un récit moins clivant, moins polarisant, capable de rappeler que les deux peuples de l’île Kiskeya partagent une histoire entremêlée de migrations, de travail, de souffrance et d’espérance.
Il ne s’agit pas de nier les débats sur l’État, les frontières ou les politiques publiques. Mais de refuser que ces débats se transforment en assignations identitaires simplificatrices, où l’autre devient problème avant même d’être réalité humaine.
Peut-être est-ce là le paradoxe central : celui d’une parole puissante, mais qui, au lieu de servir de pont entre des expériences pourtant proches, choisit parfois d’accentuer les lignes de fracture.
Et c’est précisément dans ces moments-là que les figures médiatiques ne sont plus seulement des commentateurs du réel. Elles en deviennent des architectes.
Jean Emmanuel Duchemin

