24 mai 2026
Démagogie au pluriel : les primaires d’EDE ne lavent ni Martissant ni la Nationale 2, livrés aux gangs depuis mai 2021
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Démagogie au pluriel : les primaires d’EDE ne lavent ni Martissant ni la Nationale 2, livrés aux gangs depuis mai 2021

New York — Le parti Les Engagés pour le Développement, EDE, veut organiser des primaires internes et sollicite, par lettre officielle, l’accompagnement technique du Conseil électoral provisoire. Sur le papier, l’initiative peut paraître moderne : une formation politique qui prétend choisir ses candidats par compétition interne, au lieu des habituels arrangements de sommet. Mais en Haïti, les mots démocratiques vieillissent vite lorsqu’ils sont portés par des acteurs qui n’ont jamais soldé leur propre passif politique.

Le document adressé au CEP, daté du 19 mai 2026, présente les primaires d’EDE comme une contribution au « renforcement » et à la « modernisation » de la vie démocratique nationale. Pourtant, le CEP n’a pas vocation à servir de décor institutionnel à une opération interne de parti. Une autorité électorale provisoire, déjà contestée, ne devrait pas devenir le greffier d’une mise en scène partisane, surtout lorsque le pays reste privé de sécurité, de Parlement fonctionnel et d’un climat électoral normal.

Le flashback de juin 2021 revient comme une pièce à conviction. À Martissant, après plusieurs jours d’affrontements entre gangs rivaux, Claude Joseph, alors Premier ministre de facto, avait réapparu après une semaine de silence. Selon un récapitulatif publié à l’époque par Rezo Nòdwès, trois réunions du CSPN avaient été tenues en soixante-douze heures, suivies d’une inspection des lieux. Claude Joseph disait avoir constaté que la PNH avait ramené l’ordre sur l’axe Martissant-Fontamara.

La formule ressemblait déjà à une fable d’État. Martissant aurait été pacifié presque sans opération visible, sans confrontation publique, sans bilan sérieux, presque « en mode wireless ». L’ironie de l’époque parlait d’un retour à l’ordre sans « tirer un peta ». Or, l’histoire a tranché autrement : Martissant est devenu l’un des grands symboles de l’effondrement territorial de l’État, la Nationale 2 s’est enfoncée dans la paralysie, et les populations ont payé le prix de cette communication politique sans lendemain.

C’est ce passé que les primaires d’EDE ne peuvent pas effacer. Un parti peut changer de logo, déposer une lettre, parler de modernisation, invoquer la démocratie interne. Mais il ne peut pas demander à la mémoire publique de disparaître. Claude Joseph, longtemps associé au pouvoir Tèt Kale et à l’après-Jovenel Moïse, ne peut se présenter comme artisan d’une nouvelle vertu électorale sans répondre aux silences politiques laissés par Martissant, par la crise sécuritaire de 2021, par le magnicide du 7 juillet et par les dossiers non élucidés qui continuent d’encombrer l’espace public.

L’affaire des fonds liés aux passeports à l’ambassade d’Haïti à Washington reste aussi une ombre persistante. Des dénonciations ont circulé, des montants ont été évoqués, des explications ont été avancées ici et là, mais aucune clarification institutionnelle pleinement convaincante n’a refermé le dossier dans l’opinion. Or la démocratie interne ne peut pas servir de paravent à l’absence de reddition de comptes.

La démagogie devient plurielle lorsque le parti parle de primaires, lorsque le CEP reçoit la démarche comme une formalité ordinaire, lorsque les anciens gestionnaires de la crise sécuritaire se présentent en rénovateurs, et lorsque le citoyen est sommé d’oublier les routes perdues, les morts, les déplacés, les quartiers livrés aux groupes armés.

EDE peut organiser ses primaires. C’est son droit. Mais qu’il évite de les présenter comme une absolution politique. Une primaire ne lave pas Martissant ; un cachet du CEP ne rouvre pas la Nationale 2 ; une procédure interne ne remplace ni l’inventaire des responsabilités ni la vérité due aux familles déplacées, aux blessés, aux morts et aux citoyens abandonnés. Avant de promettre l’avenir, certains anciens dirigeants doivent encore expliquer le passé : ce qu’ils ont décidé, ce qu’ils ont toléré, ce qu’ils ont regardé s’effondrer, pendant que l’État reculait devant les gangs et que la République perdait, morceau par morceau, son territoire, sa parole et son honneur public.

cba

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