Hymne national d’Haïti ???????? | « La Dessalinienne » : un chant né du centenaire de l’Indépendance, un siècle après l’Arcahaie, entre mémoire, concours patriotique et statut constitutionnel
Un siècle après l’Arcahaie et la naissance symbolique du drapeau haïtien, Haïti s’est dotée d’un hymne national appelé à traduire, par la poésie et la musique, l’héritage politique de 1804. « La Dessalinienne », écrite par Justin Lhérisson et mise en musique par Nicolas Geffrard, fut choisie à l’issue d’un concours organisé à la veille du centenaire de l’indépendance. Chantée dès 1903, adoptée en 1904, légalisée en 1919, puis reconnue constitutionnellement en 1946, elle demeure l’hymne officiel de la République d’Haïti, contrairement à sa version créole, popularisée notamment par Ansy Dérose, qui relève d’une appropriation culturelle, scolaire et populaire, sans substitution juridique au texte français.
L’histoire de « La Dessalinienne » ne peut être séparée de celle du drapeau haïtien. Le 18 mai 1803, le Congrès de l’Arcahaie est associé, dans la mémoire nationale, à l’unification des forces indigènes et à la naissance du bicolore bleu et rouge, après le retrait du blanc du drapeau français. Cette tradition, largement transmise par l’école, la littérature patriotique et les cérémonies publiques, fait de l’Arcahaie un lieu matriciel : celui où la rupture politique avec l’ordre colonial fut symboliquement traduite par un emblème national. Certaines sources rappellent toutefois que l’historiographie du drapeau connaît des débats sur les modalités exactes de sa création et sur le rôle respectif de Dessalines, Pétion et Catherine Flon. Mais, au regard de la mémoire civique haïtienne, le 18 mai 1803 demeure la date fondatrice de la Fête du Drapeau.
Cent ans plus tard, au moment du centenaire de l’indépendance, l’État haïtien voulut compléter ce dispositif symbolique par un chant national capable d’unifier la mémoire révolutionnaire. Il ne s’agissait pas seulement de produire une œuvre musicale : il fallait inscrire dans une forme solennelle l’idée de souveraineté, d’unité nationale, de dette envers les ancêtres et de fidélité au territoire. C’est dans ce contexte qu’un concours national fut organisé par le gouvernement haïtien, à la veille des célébrations de 1904, afin de choisir l’hymne du centenaire. Selon Haïti-Référence, le jury retint « La Dessalinienne » et la préféra à « L’Artibonitienne », attribuée au diplomate capois Louis Édouard Pouget.
Les paroles de « La Dessalinienne » furent écrites par Justin Lhérisson, avocat, journaliste, écrivain et lodyanseur, né à Port-au-Prince en 1873 et mort prématurément en 1907. Son texte s’inscrit dans la littérature patriotique du tournant du XXe siècle. Il ne raconte pas l’indépendance sous forme narrative ; il prescrit une conduite civique. Les thèmes dominants sont la marche commune, la fidélité aux ancêtres, la maîtrise du sol, le travail agricole, la formation des fils, la protection divine, le drapeau et la patrie. L’hymne est donc à la fois un chant de mémoire, un programme moral et une pédagogie nationale.
La musique fut composée par Nicolas Geffrard. Sa structure de marche donne à l’hymne une dimension militaire et cérémonielle. Cette forme n’est pas fortuite : elle renvoie à l’Armée indigène, à l’entrée victorieuse dans Port-au-Prince et à la discipline collective qui permit la victoire contre l’expédition française. Haïti-Référence précise que « La Dessalinienne » fut inaugurée en octobre 1903 lors d’une fête organisée par l’Association du Petit Théâtre, en commémoration de l’entrée triomphale de l’Armée indigène à Port-au-Prince. Le chant fut ensuite imprimé chez Bernard, à Port-au-Prince, puis distribué dans la capitale et dans plusieurs régions du pays. Le 1er janvier 1904, il fut chanté à grande échelle à l’occasion du centenaire de l’indépendance.
Le titre « La Dessalinienne » aurait été suggéré par l’historien Clément Lanier. Ce choix nominal est lourd de sens. L’hymne ne s’appelle ni « Chant de l’Indépendance », ni « Hymne haïtien », ni « Chant du Drapeau ». Il porte le nom de Dessalines, figure politique de la rupture absolue avec l’esclavage colonial et premier chef de l’État indépendant. Le titre opère ainsi une hiérarchisation de la mémoire : il fait de Dessalines non seulement un héros militaire, mais le référent symbolique de la souveraineté nationale.
Un élément souvent oublié mérite une attention particulière : « La Dessalinienne » ne fut pas immédiatement consacrée par une norme constitutionnelle. Son adoption publique et politique date de 1904, mais sa consécration juridique formelle intervient sous le gouvernement de Philippe Sudre Dartiguenave. Le 5 août 1919, le Conseil d’État vota une loi déclarant le chant intitulé « La Dessalinienne », paroles de Justin Lhérisson et musique de Nicolas Geffrard, « Chant National Haïtien ». Cette loi fut promulguée le 8 août et publiée dans Le Moniteur du 13 août 1919.
La reconnaissance constitutionnelle vint ensuite avec la Constitution du 22 novembre 1946, dont l’article 136 reconnaît le statut national de l’hymne. Haïti-Référence rappelle également que les constitutions ultérieures, dont celle de 1987, maintiennent cette consécration en affirmant que l’hymne national est « La Dessalinienne ». Le parcours est donc clair : concours en 1903, adoption nationale en 1904, légalisation en 1919, constitutionnalisation en 1946. Cette chronologie est importante, car elle permet de distinguer l’usage patriotique, la reconnaissance légale et la consécration constitutionnelle.
Avant « La Dessalinienne », Haïti disposait déjà d’un chant patriotique : « Quand nos Aïeux brisèrent leurs entraves », également connu comme Chant National, lié à Oswald Durand. Son remplacement progressif par « La Dessalinienne » indique une réorientation mémorielle. Le pays ne cherchait plus seulement à célébrer la libération des ancêtres ; il voulait rattacher l’hymne national à la figure de Dessalines et au récit institutionnel du centenaire. Le passage d’un chant patriotique antérieur à un hymne dessalinien traduit donc une opération politique : refonder la mémoire nationale autour du nom du fondateur de l’État.
Le cas de « L’Artibonitienne » ouvre une autre piste historique. Cette œuvre, attribuée à Louis Édouard Pouget, fut écartée par le jury au profit de « La Dessalinienne ». Son titre n’était pourtant pas anodin : l’Artibonite évoque le fleuve, la vallée, la terre nourricière, mais aussi plusieurs lieux militaires et politiques associés à la guerre de l’indépendance. Si « La Dessalinienne » personnalise la mémoire nationale autour de Dessalines, « L’Artibonitienne » semblait privilégier une géographie patriotique. Le choix du jury peut donc être lu comme une préférence pour un symbole national incarné par un fondateur, plutôt que pour un symbole territorial rattaché à une région. Les informations disponibles en ligne restent toutefois limitées : les sources consultées ne donnent ni texte intégral vérifiable, ni partition complète de « L’Artibonitienne », ni procès-verbal détaillé du concours.
La version créole, appelée « Desalinyèn », appartient à une histoire plus récente. Elle est généralement attribuée à Raymond A. Moïse et fut popularisée par le chanteur haïtien Ansy Dérose, souvent présenté comme l’une des grandes voix ayant diffusé cette adaptation auprès du public haïtien. Les notices disponibles indiquent que cette version créole a été largement acceptée dans l’usage populaire, notamment dans les écoles, les cérémonies civiques, les manifestations culturelles et les espaces de la diaspora.
Cette version créole ne constitue cependant pas une simple traduction mécanique du texte français. Elle procède plutôt à une adaptation culturelle. Le message reste patriotique : marcher ensemble, refuser la trahison, travailler la terre, honorer les ancêtres, éduquer les enfants, respecter le drapeau. Mais le créole rend l’hymne plus immédiatement accessible aux masses populaires. Il rapproche le chant national de la langue quotidienne du peuple haïtien. La portée symbolique est forte : l’hymne officiel, né en français dans le cadre lettré du centenaire, connaît au XXe siècle une réappropriation par la langue majoritaire du pays.
Sur le plan juridique, la distinction demeure déterminante. La version française de « La Dessalinienne » est celle qui découle du concours du centenaire, de l’adoption publique de 1904, de la loi de 1919 et de la reconnaissance constitutionnelle de 1946. La version créole, même popularisée par Ansy Dérose et largement chantée, n’a pas remplacé ce texte officiel. Elle possède une légitimité sociale, culturelle et affective ; elle ne possède pas, en l’état des sources consultées, le même statut normatif. Autrement dit, « Desalinyèn » appartient au patrimoine vivant de la nation, mais « La Dessalinienne » en français demeure le texte juridiquement consacré par l’État haïtien.
Cette dualité entre version officielle et version créole révèle une tension ancienne de l’État haïtien : l’écart entre la langue de l’institution et la langue du peuple. L’hymne national, tel qu’il fut établi au début du XXe siècle, porte l’empreinte d’une élite francophone qui voulait codifier la mémoire de 1804. La version créole, elle, traduit une autre dynamique : celle d’une nation qui reprend son propre symbole dans la langue la plus parlée par ses citoyens. Il ne s’agit donc pas d’opposer les deux versions, mais de comprendre leur différence de nature : l’une relève de l’ordre constitutionnel, l’autre de l’appropriation populaire.
Ainsi, « La Dessalinienne » apparaît comme un objet historique complet : elle est à la fois œuvre littéraire, marche patriotique, produit d’un concours national, instrument de mémoire, norme juridique et symbole constitutionnel. Écrite cent ans après l’Arcahaie et le geste fondateur du drapeau, elle prolonge, par le chant, le projet politique de 1803-1804 : faire d’un peuple anciennement asservi une communauté souveraine, maîtresse de son sol, de sa mémoire et de son destin.
recherches: cba

