La reconnaissance officielle de la version créole de « La Dessalinienne » ne saurait résulter d’un simple usage administratif ni d’un décret circonstanciel. Elle devrait passer par un amendement régulier de la Constitution par le Parlement, conformément au titre XIII de la Constitution de 1987, qui encadre la procédure d’amendement par des règles parlementaires strictes.
La version créole de « La Dessalinienne », ouverte par « Pou Ayiti, peyi Zansèt yo », appartient depuis plusieurs décennies à la mémoire populaire haïtienne. Adaptée par Raymond A. Moïse et popularisée notamment par Ansy Dérose, de regrettée mémoire, elle a permis à l’hymne national de rejoindre plus directement la langue quotidienne de la majorité des citoyens haitiens. Pourtant, en droit positif, l’hymne national demeure simplement désigné comme « La Dessalinienne » : la Constitution de 1987 dispose, à l’article 4.1, que « L’Hymne National est : La Dessalinienne », tandis que l’article 5 reconnaît le créole et le français comme langues officielles de la République.
Cette situation révèle une dissociation entre la norme constitutionnelle et la pratique culturelle. La version française, issue du concours patriotique de 1903, adoptée en 1904, puis consacrée par la loi du 5 août 1919, s’est imposée comme texte officiel de référence. La Constitution de 1946 affirmait déjà que « L’Hymne National est la DESSALINIENNE », avant que cette reconnaissance ne soit reprise dans les textes constitutionnels ultérieurs.
La version créole, bien qu’enseignée, chantée et transmise dans de nombreux espaces scolaires, religieux, civiques et diasporiques, ne bénéficie pas d’un statut constitutionnel explicite. Sa reconnaissance ne devrait donc pas procéder d’un simple usage administratif ni d’un décret conjoncturel, mais d’un amendement régulier de la Constitution par le Parlement, conformément à la procédure prévue par le titre XIII de la Constitution de 1987. Celle-ci attribue à la législature le pouvoir d’ouvrir la procédure d’amendement, puis encadre les délibérations de l’Assemblée nationale par des règles de quorum et de majorité qualifiée.
Une telle réforme n’aurait pas pour objet d’effacer le texte français, ni de rompre avec l’héritage du concours du centenaire. Elle viserait plutôt à consacrer, à côté de la version historiquement officielle, la version créole « Pou Ayiti, peyi Zansèt yo » comme expression linguistique nationale de l’hymne. Ce choix serait conforme à l’esprit de l’article 5, qui reconnaît le créole comme langue commune de tous les Haïtiens et comme langue officielle de la République.
Ainsi, lors d’un prochain amendement constitutionnel conduit par le Parlement, Haïti pourrait inscrire dans sa loi fondamentale que « La Dessalinienne » existe en version française et en version créole officiellement reconnues. Ce geste donnerait à l’hymne national une pleine cohérence entre mémoire historique, égalité linguistique et souveraineté populaire. Il ne s’agirait pas d’une rupture, mais d’une réparation symbolique : faire entrer dans la Constitution la langue dans laquelle le peuple chante déjà la patrie.

