13 mai 2026
16 mai aux Gonaïves : la Place d’Armes restaurée par ‘La Patrie en Danger’ sera inaugurée, Mme Jacqueline P. Casseus élabore sur les enjeux patrimoniaux et civiques (audio)
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16 mai aux Gonaïves : la Place d’Armes restaurée par ‘La Patrie en Danger’ sera inaugurée, Mme Jacqueline P. Casseus élabore sur les enjeux patrimoniaux et civiques (audio)

Entretien réalisé par Claudy Briend Auguste avec Jacqueline Philogène Casseus

À l’approche de l’inauguration de la Place d’Armes des Gonaïves prévue le 16 mai prochain, Jacqueline Philogène Casseus, membre du comité La Patrie en Danger, s’est entretenue avec le journaliste Claudy Briend Auguste autour des motivations du mouvement, de l’état de dégradation de ce haut lieu historique, du financement des travaux ainsi que des défis liés à la gestion urbaine des Gonaïves.

Née aux Gonaïves, Mme Casseus a effectué ses études classiques chez les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny avant de poursuivre des études supérieures en sciences de la comptabilité aux États-Unis. Malgré son parcours dans la diaspora, elle affirme conserver un attachement profond à la cité de l’Indépendance, au point de participer aujourd’hui à un vaste mouvement citoyen de réhabilitation urbaine et patrimoniale.

Questions soumises à Mme Jacqueline Philogène Casseus

  • Origine du projet de restauration de la Place d’Armes ;
  • Financement et mobilisation citoyenne ;
  • Protection future du site après l’inauguration ;
  • Responsabilité des autorités locales ;
  • Gestion des espaces publics et projets futurs du mouvement.

« Les images étaient embarrassantes pour chaque Haïtien »

Interrogée sur l’origine du projet, Mme Casseus explique que l’initiative est née après la diffusion de vidéos montrant l’état de dégradation avancée de la Place d’Armes lors des festivités du 1er janvier 2025.

« Ce journaliste nommé Kadhafi était rentré aux Gonaïves pour couvrir la fête de l’indépendance. Mais lorsqu’il est arrivé, il n’y avait aucune activité et l’état d’insalubrité de la place était affiché au monde entier », raconte-t-elle.

Selon elle, les images montraient des sachets d’ordures accumulés au pied de l’église, des marchands occupant l’espace historique ainsi que des sans-abri vivant directement sur la place.

« Les images étaient non seulement embarrassantes, mais elles provoquaient aussi la frustration de chaque Haïtien ou Haïtienne. Parce que notre place, c’est la place de l’indépendance d’Haïti. Les autres villes ont des places. Nous, nous avons La Place. »

Au cours de l’entretien, Claudy Briend Auguste, lui-même natif des Gonaïves, rappelle que cet espace emblématique remonte à 1804 et qu’il avait déjà été réaménagé sous la présidence de Paul Eugène Magloire en 1954 puis durant le régime de Prosper Avril grâce à des initiatives locales portées par des jeunes Gonaïviens.

Un projet lancé sans budget

Le mouvement La Patrie en Danger aurait officiellement débuté le 18 mai 2025 autour d’une campagne citoyenne portant sur la propreté urbaine et le patriotisme civique.

« On a commencé le projet sans budget », affirme Mme Casseus. « Mais le mouvement nous a avalés tellement. »

Elle explique que les contributions communautaires ont rapidement dépassé les prévisions initiales.

Selon ses estimations :

  • environ 75 000 dollars américains auraient été recueillis en espèces ;
  • près de 40 000 dollars supplémentaires auraient été fournis sous forme de contributions matérielles.

Des commerçants locaux auraient notamment offert des camions, des chauffeurs, du carburant ainsi que de la terre de remblayage.

« Nous avons apporté presque 80 camions de terre », précise-t-elle.

Elle estime que le coût réel des travaux aurait pu atteindre entre 200 000 et 300 000 dollars américains sans cette solidarité collective.

Mme Casseus reconnaît toutefois certaines limites juridiques empêchant le groupe d’intervenir directement sur le monument historique.

« Nous n’avons pas pu réparer le monument parce qu’il existe une loi interdisant aux particuliers de toucher aux monuments historiques du pays. »

Le choix du 16 mai

Questionnée sur la date retenue pour l’inauguration, Mme Casseus explique que le 16 mai a été choisi par respect pour le lancement officiel du mouvement le 18 mai précédent.

Elle rappelle que les premières activités publiques du groupe avaient été organisées autour de messages civiques inscrits sur des maillots appelant la population à ne plus jeter les déchets dans les rues.

Selon elle, la réponse populaire aurait rapidement encouragé la poursuite du projet.

« Nous avons été interpellés par notre patriotisme »

Concernant l’avenir de la Place d’Armes après l’inauguration, Mme Casseus insiste sur la responsabilité collective des citoyens et des autorités publiques.

« Nous avons été interpellés par notre patriotisme. Nous avons été interpellés par notre sens moral. »

Elle précise toutefois que le mouvement ne souhaite pas se substituer aux institutions municipales.

« Nous n’avons pas la prétention de devenir le ministère de tutelle pour la mairie des Gonaïves et les autres représentants du gouvernement. »

Elle ajoute espérer que les autorités locales feront preuve du même civisme que les bénévoles impliqués dans le projet.

Critique du désordre urbain

Mme Casseus critique également l’occupation anarchique des espaces publics dans la ville.

« C’est une insulte que la mairie accepte que la place soit dans une condition pareille », déclare-t-elle.

Elle estime que les marchands informels devront être progressivement déplacés afin de préserver la vocation patrimoniale de la Place d’Armes.

L’entretien s’est ensuite élargi aux problèmes plus généraux touchant les Gonaïves.

« Il n’y a pas de discipline, il n’y a pas de devoir, il n’y a pas d’obligation, et on ne sent pas la présence de l’autorité étatique dans la ville. »

Elle évoque notamment l’installation de stations de carburant à proximité des résidences, les risques d’incendie ainsi que les difficultés entourant les équipements de secours.

Selon elle, un camion de pompiers évalué à plus de 350 000 dollars américains aurait été offert à la ville sans être pleinement opérationnel aujourd’hui.

« Le camion doit être quelque part dans la ville », affirme-t-elle.

Le groupe travaillerait désormais à un projet de forage destiné à alimenter rapidement les pompiers en eau lors d’éventuels incendies.

« Toute la ville est devenue un marché informel »

Interrogée sur l’occupation des trottoirs et la prolifération des marchés autour des écoles et des espaces publics, Mme Casseus dresse un constat sévère.

« C’est toute la ville qui est devenue marché informel. »

Elle poursuit :

« Ceux qui ne veulent pas vivre cette expérience et qui ont les moyens de quitter la ville l’ont déjà fait. »

Vers une structuration du mouvement

Mme Casseus confirme enfin que La Patrie en Danger dispose désormais d’un comité local aux Gonaïves et d’une reconnaissance officielle en Floride comme organisation de la diaspora haïtienne.

« Nous avons formé un comité qui sera annoncé lors de l’inauguration », indique-t-elle.

Elle a profité de l’entretien pour remercier publiquement les membres du mouvement.

« Je profite de ton micro pour complimenter et vraiment féliciter les membres du comité qui ont su garder le momentum pour continuer et nous amener aujourd’hui à la conclusion de la première phase du projet. »

L’inauguration du 16 mai devrait ainsi représenter bien plus qu’une simple réhabilitation urbaine. Pour plusieurs habitants des Gonaïves, cette initiative apparaît désormais comme une tentative de réappropriation civique d’un espace associé à la mémoire nationale haïtienne.

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