Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 19 avril 2026
Il y a des odeurs qui ne trompent pas. Et il y a des silences qui accusent. Entre les deux, Haïti s’enfonce, encore, dans une routine de compromission où la santé publique devient une variable d’ajustement, sacrifiée sur l’autel des arrangements obscurs.
L’affaire du riz avarié, propriété de la compagnie Riz Chef, entreposé au hangar B1 de la SHODECOSA, n’est pas un simple fait divers logistique. C’est un révélateur brutal d’un système qui a cessé de fonctionner pour le bien commun.
Une marchandise en putréfaction, un État en décomposition
Les faits sont d’une gravité sans équivoque. Une cargaison de riz, impropre à la consommation, dégageant une odeur nauséabonde, a été formellement identifiée par les services compétents comme étant avariée. La Direction de la quarantaine – instance censée protéger la population contre les risques sanitaires – a recommandé sans ambiguïté sa destruction. Dans un État fonctionnel, cette recommandation aurait valeur d’injonction. Dans l’Haïti d’aujourd’hui, elle semble n’être qu’un avis consultatif que l’on peut contourner, diluer, voire ignorer.
Car contre toute attente, le directeur général de la Administration Générale des Douanes a autorisé l’embarquement de cette marchandise. Oui, vous avez bien lu : autorisé. Non pas sa mise sous scellés, non pas sa destruction immédiate, mais son déplacement. Une décision qui, au regard des normes sanitaires les plus élémentaires, confine à l’irresponsabilité.
SHODECOSA : plateforme logistique ou zone grise ?
La SHODECOSA, censée être un pôle stratégique de stockage et de distribution, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une polémique qui interroge sa gouvernance et son rôle réel. Comment une cargaison déclarée impropre peut-elle rester entreposée dans ses installations sans que des mesures drastiques soient prises ?
Plus troublant encore : après l’autorisation donnée par la Douane, les responsables de la compagnie ont transféré le riz vers un autre dépôt. Une manœuvre qui, loin d’apaiser les inquiétudes, les amplifie. Car une question s’impose : dans quel but ? Si ce riz est impropre, il doit être détruit. S’il est déplacé, c’est qu’il y a une intention. Et cette intention ne peut être que commerciale.
Le spectre d’un écoulement clandestin
Le scénario est tristement prévisible. Une marchandise avariée, soustraite à la vigilance des autorités sanitaires, peut aisément être réintroduite sur le marché, fragmentée, mélangée, maquillée. Dans un pays où les circuits de distribution échappent largement à tout contrôle rigoureux, le risque est immense.
Le consommateur haïtien, déjà vulnérable, devient alors la cible finale d’un système qui le méprise. Il ne s’agit plus seulement de corruption administrative, mais d’une mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Car consommer du riz avarié, c’est s’exposer à des intoxications alimentaires, à des infections, à des complications sanitaires graves. Et dans un contexte où le système de santé est exsangue, cela peut rapidement devenir dramatique.
Le rôle trouble de la Douane
L’Administration Générale des Douanes n’est pas une institution anodine. Elle est le premier rempart de l’État contre les produits dangereux, illicites ou non conformes. Elle est censée filtrer, contrôler, protéger. Alors comment expliquer qu’elle ait validé le déplacement d’un produit reconnu comme impropre ?
Plusieurs hypothèses émergent : Une défaillance technique ou une négligence administrative ; Une pression exercée par des intérêts économiques ; Ou, plus grave encore, une complicité active.
Dans tous les cas, la responsabilité du directeur général est engagée. Car dans une chaîne de décision, surtout à ce niveau, rien n’est anodin. Autoriser l’embarquement d’un produit avarié, c’est prendre une décision politique. C’est envoyer un signal. Et ce signal est dangereux.
Gouvernance en faillite, institutions capturées
Ce dossier illustre, une fois de plus, la faillite structurelle de la gouvernance publique en Haïti. Les institutions ne jouent plus leur rôle de régulation. Elles sont soit paralysées, soit instrumentalisées.
La SHODECOSA, en tant qu’espace logistique, devient un lieu de transit opaque. La Douane, en tant qu’organe de contrôle, devient un facilitateur. Et la quarantaine, pourtant lucide dans son diagnostic, se retrouve marginalisée dans la prise de décision. C’est toute la chaîne de protection qui est rompue. Et dans cette rupture, ce sont les citoyens qui paient le prix.
Une culture de l’impunité
Ce type d’affaire n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une culture de l’impunité où les décisions les plus graves ne sont suivies d’aucune conséquence. Qui va répondre de cette autorisation ? Le directeur général sera-t-il convoqué, interrogé, sanctionné ? La SHODECOSA fera-t-elle l’objet d’un audit indépendant ? La compagnie Riz Chef sera-t-elle poursuivie pour tentative de mise en danger de la santé publique ?
Autant de questions qui, dans le contexte actuel, risquent de rester sans réponse. Car en Haïti, l’indignation est souvent éphémère. Elle s’exprime, puis s’éteint, faute de relais institutionnels solides.
Presse et responsabilité
Dans ce paysage délabré, la presse reste l’un des rares contre-pouvoirs encore debout. En publiant des images, des ecrits de cette cargaison, elle fait pas que documenter un fait : il alerte, il interpelle, il dérange. Et c’est précisément ce rôle qui devient crucial. Car sans exposition médiatique, ce type d’affaire serait enterré dans les méandres administratifs. Il deviendrait invisible. Et donc acceptable.
La visibilité est une arme. Encore faut-il qu’elle soit suivie d’effets.
L’État contre le citoyen
Ce qui se joue ici dépasse le cadre d’un simple scandale alimentaire. C’est une relation de confiance qui est brisée.
Quand l’État autorise la circulation d’un produit dangereux, il trahit sa mission fondamentale. Il cesse d’être protecteur pour devenir complice. Et cette complicité, même passive, est une forme de violence. Une violence silencieuse, diffuse, mais réelle.
Vers une banalisation du risque
Le plus inquiétant, dans cette affaire, c’est peut-être la banalisation du risque. Le fait que ce type de décision puisse être prise sans provoquer un séisme institutionnel. Comme si, finalement, tout cela était normal. Comme si l’on pouvait jouer avec la santé publique sans conséquence. Comme si la vie des citoyens ne pesait pas lourd face aux intérêts économiques.
Cette banalisation est le symptôme d’un effondrement moral.
Que faire ?
Il ne suffit plus de dénoncer. Il faut exiger : Une enquête indépendante sur les décisions prises par la Douane ; Un audit des procédures de la SHODECOSA ; La traçabilité complète de la cargaison de Riz Chef ; Et, surtout, des sanctions exemplaires.
Car sans sanction, il n’y a pas de dissuasion. Et sans dissuasion, il n’y a pas de changement.
Une odeur de pourriture systémique
Le riz avarié n’est que la partie visible d’un mal plus profond. Il est le symptôme d’un système qui a perdu ses repères, ses garde-fous, sa boussole. Une odeur de pourriture flotte, non seulement dans les hangars de la SHODECOSA, mais dans les couloirs mêmes de l’administration publique.
Et tant que cette odeur ne sera pas traitée à la racine, elle continuera de contaminer chaque décision, chaque institution, chaque citoyen. L’affaire Riz Chef n’est pas une anomalie. Elle est une confirmation. Celle d’un État qui, trop souvent, choisit de fermer les yeux. Et parfois, pire encore, d’ouvrir la porte.
Reynoldson Mompoint
+50937186284
Avocat au Barreau de Mirebalais
Communicateur Socail
Journaliste

