Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial, Conseil national d’administration du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 21 mars 2026
De toute évidence, il existe un rapport de complémentarité entre connaissances préexistantes et acquisition de connaissances nouvelles à partir de sources extérieures au texte : mieux le traducteur connaît le sujet, moins il a besoin de faire appel à des sources extérieures. Néanmoins, dès que la traduction devient un tant soit peu technique, le recours à des sources extérieures d’information complémentaire est extrêmement fréquent, même quand le traducteur travaille dans sa spécialité. C’est pourquoi on peut considérer l’acquisition de connaissances extérieures (« recherche documentaire » ou « recherche terminologique ») comme partie intégrante du processus de traduction. (« Les outils documentaires du traducteur », par Daniel Gile, Palimpseste, revue de traduction, numéro 8, 1994)
La traduction vers le créole haïtien s’apparente souventes fois au parcours du combattant traversant les yeux fermés le champ miné des bonnes intentions. L’idée selon laquelle un locuteur ne commet pas de « fautes » grammaticales ou orthographiques en créole est répandue chez nombre de sujets parlants bilingues créole-français. Il est tout aussi avéré que depuis nombre d’années des locuteurs dépourvus de la moindre formation académique en traduction s’improvisent « traducteurs » vers le créole : ils se déclarent « compétents » du seul fait qu’ils sont de langue maternelle créole… Une telle autoproclamation, verbalisée comme un indéboulonnable axiome, exprime et alimente l’amateurisme qui est l’une des caractéristiques du marché de la traduction créole en Haïti. Tout cela renvoie à une problématique multifacette qu’il est nécessaire d’analyser. Ainsi, quelles sont les caractéristiques d’ensemble du marché de la traduction créole en Haïti ? Quel est le profil général des traducteurs autodidactes ou professionnels oeuvrant de nos jours au pays ? Vers quelle langue cible traduit-on principalement en Haïti ? Les universités haïtiennes offrent-elles actuellement, au premier et au deuxième cycle, une formation diplômante spécialisée en traduction ou en traduction/lexicographie ? Le présent article, en suivant le fil historique de l’institution du marché de la traduction créole en Haïti, fournira des réponses documentées à ces questions et il fera d’utiles suggestions dans la perspective de la formation académique et de la professionnalisation du métier de traducteur.
Le terme marché de la traduction créole est ici employé, dans sa généralité, en référence aux travaux de Pierre Bourdieu sur le marché linguistique. Selon Pierre Bourdieu, un marché linguistique est un espace social dans lequel les usages linguistiques sont évalués, jugés, sanctionnés ou récompensés selon des normes implicites ou explicites. Il ne s’agit pas d’un marché au sens économique classique, mais d’un lieu de concurrence symbolique (voir Pierre Bourdieu, « Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques », Éditions Fayard, 1982).
L’appellation générique marché de la traduction créole en Haïti désigne l’écosystème plus ou moins structuré comprenant les émetteurs (principalement les institutions passant commande de traduction), les destinataires (l’ensemble des locuteurs bilingues créole-français et unilingues créoles, les lycées techniques, les institutions nationales et locales), la typologie des besoins de traduction vers le créole (traduction généraliste, traduction scientifique et technique, traduction religieuse, traduction juridique), les outils d’aide à la traduction (lexiques, dictionnaires, glossaires, bases de données traductionnelles en accès public et gratuit), les traducteurs et leurs associations professionnelles ainsi que les « produits » générés par les opérations de traduction (manuels scolaires, affiches publicitaires, documents administratifs, documents techniques, etc.). L’on observe que la dimension écrite de l’activité traductionnelle en Haïti va de pair avec sa dimension institutionnelle : celle-ci désigne les institutions émettrices ayant passé commande de traduction. Ces deux dimensions sont liées et elles participent de la caractérisation structurelle du marché de la traduction créole. Mieux : ces deux dimensions constituent la caractéristique dominante de l’écosystème traductionnel en Haïti, mais il est également attesté que la dimension orale du marché de la traduction créole –l’interprétariat–, en fait partie toutes les fois que les opérations traduisantes sont effectuées à l’oral, sur le tas, notamment dans les tribunaux, et qu’elles donnent lieu à une transcription écrite sur le mode des procès-verbaux.
Repères relatifs à la datation du marché de la traduction créole
Les premiers documents du marché de la traduction créole ont été identifiés au cours des 17ème et 18ème siècles à Saint-Domingue. Il s’agit pour l’essentiel de chroniques, de descriptions de la faune et de la flore et de documents administratifs divers élaborés par les scripteurs du système colonial français. Au lendemain de la proclamation d’Indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, le marché de la traduction créole a généré un nombre indéterminé de documents écrits et au fil des ans il s’est diversifié et amplifié, notamment durant les cinquante dernières années en fonction des besoins traductionnels nouveaux auxquels devaient répondre les institutions privées, des ONG, lds organismes de la coopération internationale et des institutions de l’État. Au moment de la parution du présent article, nous n’avons trouvé aucune étude présentant une synthèse typologique éclairant l’ensemble des caractéristiques du marché de la traduction créole dès ses débuts au 17ème siècle (caractéristiques démolinguistiques et sociolinguistiques, typologie des documents administratifs issus des diverses opérations de l’activité traduisante, etc.).
La consultation attentive d’un certain nombre de documents relatifs à un lointain passé nous remet en mémoire que depuis l’établissement à Saint-Domingue, au 17ème siècle, de l’Administration coloniale française chargée de la gestion du système esclavagiste, l’on s’adonnait déjà à l’activité traduisante vers le créole sur le mode d’un dispositif énonciatif où prédomine l’écrit, notamment celui des chroniques, des récits, des « Proclamations », des « Ordonnances » et des « Édits » placardés sur les murs des villes et dans les édifices administratifs.
Au plan méthodologique et sur le registre de l’écrit, l’activité traduisante vers le créole mise en œuvre notamment par l’Administration coloniale française était conforme au modèle rhétorique/stylistique de l’époque : « Le modèle stylistique des Proclamations de Napoléon Bonaparte se caractérise par un ton solennel et un langage formel. Ces discours, souvent publiés sous forme de lettres ou de proclamations, sont conçus pour un public large et pour communiquer des messages importants de manière claire et persuasive. Ils mettent en avant des valeurs telles que la religion, la propriété et la paix sociale, tout en soulignant la responsabilité du gouvernement dans le développement de l’industrie et de l’agriculture. Les proclamations de Bonaparte sont un exemple de la manière dont les leaders politiques ont utilisé la communication pour influencer le peuple et promouvoir des idéaux de prospérité et de stabilité » (source : « Recueil des proclamations, manifestes et discours du prince L.-Napoléon Bonaparte, augmenté de la Constitution de 1852, rédigée par le prince au nom du peuple français » par Napoléon III, Imprimerie des ouvriers associés, Bordeaux, 1852 / Portail Gallica de la Bibliothèque nationale de France).
Sur le registre des échanges intra-communautaires et sur celui des institutions étatiques, l’activité traduisante mise en œuvre à Saint-Domingue par l’Administration coloniale française avait donc cours tant à l’écrit qu’à l’oral. En ce qui a trait au registre de l’écrit créole dans les Caraïbes, le romancier et lexicographe martiniquais Raphaël Confiant a publié une étude fort éclairante sur le plan historique, « Les grandes dates de la langue créole (version n° 1) » (Fondas kreyòl, 27 janvier 2022). Et quant à la périodisation de l’écrit créole, l’étude de Raphaël Confiant consigne des documents issus aussi bien de l’activité traduisante étatique que de la rédaction individuelle directe en créole. Les données historiques rassemblées par Raphaël Confiant dans cette étude sont en parfaite concordance avec celles consignées par la linguiste créoliste Marie-Christine Hazaël-Massieux dans un livre de très grande érudition, « Textes anciens en créole français de la Caraïbe » (Éditions Publibook, 2008). Nous reviendrons plus loin sur les apports majeurs du livre de Marie-Christine Hazaël-Massieux dans le déroulé du présent article.
Extraits de l’étude de Raphaël Confiant
- 1670/80 : le créole est constitué et devient l’idiome principal des habitants des îles sous domination française des Antilles et de la Guyane après une cinquantaine d’années seulement de gestation (entre 1625, année où Français et Anglais prennent pied à l’île de Saint-Christophe –aujourd’hui St-Kitts– pour se la partager et la fin du XVIIe siècle). « Naissance éruptive » écrira le créoliste allemand Ralph LUDWIG.
- 1754 : Le Blanc créole de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), DUVIVIER DE LA MAHAUTIERE publie le tout premier texte littéraire en créole : la chanson-poème « Lisette quitté la plaine ». Un esclave noir, coupeur de canne de son état, se lamente parce que sa dulcinée l’a quitté, chose peu vraisemblable en cette période d’esclavage flamboyant. À ce propos, il n’est pas étonnant du tout que les premières personnes à écrire le créole furent des Blancs créoles. Cela pour deux raisons : ils ont participé à l’élaboration de cette langue et elle est aussi la leur ; le Code Noir (1685) interdisait aux maîtres d’apprendre à lire et à écrire à leurs esclaves noirs.
- 1755 : Le Français Benoit de MAILLET publie un ouvrage intitulé : « Telliamed, ou entretien d’un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer » dans lequel il reproduit un procès-verbal à propos de l’apparition d’un homme marin sur les bords de l’île, au Diamant. Deux nègres sont interrogés et répondent en créole.
- 1760-1780 : traduction en créole d’un extrait de la Bible par un auteur anonyme, à une date non précisée mais qui se situe vraisemblablement dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle : « La Passion de Notre Seigneur selon Saint-Jean en langage nègre ». L’édition de ce texte, retrouvé par hasard, est due au Guadeloupéen Guy HAZAEL-MASSIEUX. Il commence comme suit : « Dans temps la, comme jour Paque té proche, toute pères jouifs la ïo tous faire complot pour quimber Jesi : min yo té bin barassés. Io té dire, comment nous va faire ? Si nous faire touyé li dans temps grand fête comme ça, toute moune va lévé la sous nous pour prendre pati pou li ».
- 1801 : NAPOLEON BONAPARTE fera publier un grand nombre de proclamations en créole, notamment à Saint-Domingue qu’il tente alors de reconquérir dans le but non-avoué d’y rétablir l’économie sucrière et donc l’esclavage des Noirs. La « Proclamation du 8 novembre 1801 », signée par « Primié consil : Napoléon BONAPARTE » » commence ainsi : « Paris, 17 brimer, an 10 Répiblique francé, yonn et indivisib, Consils La Répiblique francé a tout zabitans Saint–Domingue : Qui ça vout tout yé, qui couleur vous yé, qui côté papa zot vini, nous pas regardé ça ; nous savé tant selman que zote tout libre, que zote toute égal doubant bon Dié é dans zieur la Répiblique… Capitaine Général Leclerc, que nous voyé pour commandé Saint–Domingue, li méné avec li tout plen navire, tout plen soldat, tout plen canon ; mais pas crère sila–yo qui va di zote que Blanc vlé faire vous esclave encore…»
Éclairage typologique partiel des « produits » du marché de la traduction créole à ses débuts
La prise en compte très sommaire de la « scripta » –de la configuration scripturale, de l’ancrage du créole sur le registre de l’écrit dès le 17ème – 18ème siècle–, permet d’avoir une idée des opérations traduisantes mises en oeuvre à cette époque quant à la diversité des locuteurs-scripteurs-émetteurs et quant à leurs caractéristiques socio-historiques et institutionnelles. Nous employons la notion de « scripta » au sens où l’entend le linguiste-lexicographe Albert Valdman dans ses articles « L’évolution du lexique dans les créoles à base lexicale française » (L’information grammaticale, numéro 85, 2000, p. 53-60), et « Vers la standardisation du créole haïtien » (Revue française de linguistique appliquée, 2005, X-1 (39-52). Au plan historique, l’ancrage du créole sur le registre de l’écrit dès le 17ème – 18ème siècle, d’une part, revêt une importance de premier plan : elle invalide le mantra préscientifique selon lequel le créole serait une langue essentiellement « orale » qui n’aurait pas franchi le cap de sa « scripta ». D’autre part, « Certains textes [créoles] sont anonymes : on ne sait pas toujours qui les a écrits et où on les a écrits. Un exemple, Idylles ou Essais de poésie créole par un colon de Saint-Domingue. La « signature » officielle peut ne pas correspondre au scripteur réel : si les « Proclamations révolutionnaires » sont signées de Leclerc, de Napoléon, ou de divers commissaires civils venus de France, elles ont été traduites en créole par quelqu’un dont on ne sait rien : même s’il s’agit du « secrétaire » parfois mentionné au bas de ces documents, nous ne le connaissons généralement pas. Pour les textes les plus anciens, ils ont été vraisemblablement écrits par des Blancs (chroniqueurs, missionnaires, colons…), créolophones non natifs dans certains cas (savoir écrire au XVIIe-XVIIIe siècle est déjà le signe d’une culture en français assez importante) : a-t-on alors du créole ou une imitation de créole ? » (source : « Les langues créoles. Formation et évolution dans le contexte des contacts de langues dans la Caraïbe », par Marie-Christine Hazaël-Massieux, n.d., consulté le 19 mars 2026). [Les italiques et gras sont de RBO]
En lien avec la traduction généraliste ainsi que la traduction technique et scientifique, la prise en compte très sommaire de la « scripta » –celle de l’ancrage du créole sur le registre de l’écrit dès le 17ème – 18ème siècle–, permet également d’entrevoir l’amplitude et la place occupées par les dimensions diatopique, diastratique et diaphasique des lexies au sens où l’entend Albert Valdman dans l’étude « Vers la standardisation du créole haïtien » (Revue française de linguistique appliquée, 2005, X-1 (39-52). Autrement dit, il s’agit de savoir si la traduction technique et scientifique doit inscrire ces dimensions dialectologiques dans son appareillage méthodologique : elles sont incontournables en ce qui a trait à la description du créole usuel, mais aucune étude, jusqu’ici, n’a abordé l’hypothèse de leur éventuelle pertinence en traduction technique et scientifique.
Aux 17ème, 18ème et 19ème siècles, dans l’écosystème du marché de la traduction créole et sur le registre de l’écrit, l’activité traduisante vers le vernaculaire rassemble des textes de nature diverse pour l’essentiel « vraisemblablement écrits par des Blancs » (voir l’article de Marie-Christine Hazaël-Massieux, ci-haut cité). Il semble fondé d’élargir le spectre dénominatif de l’activité traduisante en lui adjoignant le terme « rédactionnel » : on évoquera ainsi l’activité traduisante ET rédactionnelle au sens où le scripteur/rédacteur peut être (a) un individu traduisant directement du français vers le créole ou rédigeant directement en créole un document dans la sphère privée ou (b) une personne dont la langue de départ est le français et qui traduit un document (religieux, administratif, descriptif de la faune et de la flore, etc.) vers le créole dans la sphère de l’État colonial. Il est attesté dans les études ciblant cette période, aux 17ème, 18ème et 19ème siècles, que l’activité traduisante ET rédactionnelle a généré un nombre indéterminé de textes créoles de nature et de fonctionnalités diverses, rédigés et/ou traduits, relatifs tant à la faune et à la flore qu’à la machinerie artisanale ou préindustrielle (fabrication du sucre et du rhum, préparation de l’indigo, du café, etc.). À notre connaissance, le relevé typologique exhaustif de cette activité traduisante ET rédactionnelle –titre et catégorisation des documents, auteur, année de publication, éditeur, mentions présentatives–, n’a pas encore été réalisé. Toutefois, il est déjà loisible d’en effectuer une approche informative grâce aux travaux de plusieurs linguistes, entre autres Marie-Christine Hazaël-Massieux ; Guy Hazaël-Massieux auteur de « Les créoles : problèmes de genèse et de description » (Éditions de l’Université de Provence, 1996) ; Robert Chaudenson auteur de « Les créoles français », Nathan, 1979, « Des îles, des hommes, des langues, L’Harmattan, 1992 ; Georges Daniel Véronique, etc. La linguiste Dominique Fattier est l’auteure, notamment, de « Français parlé au XVIIe siècle et créoles français : hypothèses sur la disparition du genre grammatical » paru dans Gadet Françoise et Guérin Emmanuelle (dir.), LINX 57, revue du Département de sciences du langage de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 2006 ; « Haïti et ses langues : représentations et réalités » paru dans S. Bouffartigue, C. Chaulet-Achour, D. Fattier et F. Moulin-Civil (dir.), Présences haïtiennes, CRTF et CIIC, Université de Cergy-Pontoise, 2006 ; « Contribution à l’étude de la genèse d’un créole : l’Atlas linguistique d’Haïti, cartes et commentaires », Lille, ANRT, collection « thèse à la carte », 6 volumes. 3 300 p., 1998.
Dans une étude fort érudite le linguiste Georges Daniel Véronique nous enseigne que « Les premières notations des créoles français, aux Caraïbes et dans l’Océan Indien, obéissent à de multiples impératifs : les nécessités du catéchisme, les contraintes du greffe, des adresses et proclamations en direction des populations, la notation de contes et de chansons, la fixation du pittoresque des parlers, les impératifs de l’activité grammaticale enfin. Qu’ils soient rédigés par des locuteurs natifs ou des locuteurs alloglotes, que ces scripta soient leur invention, totale ou partielle, chacun de ces textes propose un mélange de graphie française et d’inventions graphiques » (Georges Daniel Véronique, « Créolisation et créoles », dans « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti », par Robert Berrouët-Oriol et alii, Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, 2021). [Les italiques et gras sont de RBO]
Président du Comité international des études créoles (CIEC) et de l’Association pour la promotion et la diffusion des études créoles (APRODEC) depuis 2012, le linguiste Georges Daniel Véronique est également l’auteur d’une remarquable synthèse historique sobrement intitulée « Les créoles français » : il s’agir d’un article du « Dictionnaire de la sociolinguistique » (paru dans la revue Langage et société 2021/HS1 – Hors-série dirigé par Josiane Boutet et James Costa, Éditions de la Maison des sciences de l’homme). Il nous rappelle que « Les créoles français se sont développés lors de l’expansion coloniale française, au XVIIe et au XVIIIe siècles principalement. L’apparition de ces langues dans les colonies françaises des Amériques et de l’océan Indien (Dominique, Sainte-Lucie, Guadeloupe, Martinique, Guyane, Saint-Domingue (Haïti), Louisiane, Bourbon (Réunion), île de France (île Maurice), Seychelles etc.) résulte de la mise en présence sous le régime de l’esclavage de populations serviles parlant principalement des langues Niger-Congo et austronésiennes (sans doute plus de 4 millions d’Africains et de Malgaches essentiellement ont ainsi été déportés) et de colons usant de différentes variétés régionales de français. Dans ces colonies, le passage d’une organisation sociale fondée sur de petites unités agricoles (les habitations) à une économie de plantations, où la masse servile alloglotte dépassait les colons en nombre, semble avoir été le déterminant externe majeur de l’émergence de ces nouvelles langues. »
« (…) Dès 1655 aux Antilles, des missionnaires transcrivent des énoncés de leurs ouailles dans un « jargon français » ; des greffiers de justice consignent des témoignages dans le « baragouin » des esclaves. Par la suite, des catéchismes et autres textes religieux sont rédigés dans ce « langage corrompu », parfois assortis de notes grammaticales (voir Hazaël-Massieux, 1996 à propos des premiers textes antillais). Ainsi, les langues créoles françaises sont attestées dès la fin du XVIIe siècle, mais leur désignation en tant que « patois créoles » est tardive. Ces premières notations ont permis la découverte des créoles français par la linguistique historique et comparée du XIXe siècle, presque deux siècles après leur apparition ».
Cet article de Georges Daniel Véronique confirme lui aussi, en ce qui a trait au registre de l’écrit durant les premiers temps du marché de la traduction créole, l’existence de « Proclamations révolutionnaires », d’« adresses et proclamations en direction des populations » mentionnées notamment par Robert Chaudenson et Marie-Christine Hazaël-Massieux.
Linguiste, enseignante à l’Université de Provence et chercheure au Groupe européen de recherche en langues créoles, Marie-Christine Hazaël-Massieux est l’auteur de plusieurs ouvrages savants et de nombreuses études érudites sur les créoles. On lui doit entre autres « Théories de la genèse ou histoire des créoles : l’exemple du développement des créoles de la Caraïbe » (revue La linguistique, 2005/1, vol. 41) ; « Au sujet de la définition des langues créoles » (revue La linguistique, 2005/1, vol. 41) ; « Et si l’on parlait des créoles dans les territoires créolophones ? » (revue Éla. Études de linguistique appliquée (2006/3 no 143) ; « L’écriture des créoles français au début du 3ème millénaire : état de la question » (Revue française de linguistique appliquée (2005/1, vol. X) ; « L’évolution des langues créoles vers l’écriture » (Revue française de linguistique appliquée (1997/2, volume II-2).
Dans un livre d’ample érudition et à la méthodologie rigoureuse, « Textes anciens en créole français de la Caraïbe » (Éditions Publibook, 2008), Marie-Christine Hazaël-Massieux répertorie, classe et analyse une centaine de textes anciens en créole français de la Caraïbe datant principalement des XVIIIe et XIXe siècles (temps de la colonisation puis après l’abolition de l’esclavage) et relevant de genres multiples. Les données historiques rassemblées dans cet ouvrage sont particulièrement éclairantes pour l’intellection des caractéristiques des opérations traduisantes du marché de la traduction créole de l’époque et pour l’identification des documents relevant de genres multiples et issus des opérations traduisantes.
Marie-Christine Hazaël-Massieux nous introduit aux complexes caractéristiques de l’émergence des créoles dans l’aire caraïbe, elle exemplifie et explique le rôle pionnier des chroniqueurs/scripteurs/rédacteurs : ce sont souvent des missionnaires, ce sont également des colons issus de diverses régions de France locuteurs de langues régionales françaises. Les chroniqueurs/scripteurs/rédacteurs pionniers (P. Chevillard, Moreau de Saint-Rémy, Ducoeurjoly, etc.) ont élaboré des écrits de nature diverse classés (1) en « Ordre alphabétique (d’après le titre usuel) » et (2) en ordre chronologique (« Titre et référence d’après le titre usuel) dans l’ouvrage « Textes anciens en créole français de la Caraïbe » (Éditions Publibook, 2008). Le tableau ci-après consigne un échantillon diversifié de ces documents.
Tableau 1 – Recueils de textes / Ordre chronologique [Échantillon]
| Titre et référence (d’après le titre usuel) | Date | Pages |
| Le Triton (extraits) | 1671 | 30 |
| Passion de notre Seigneur selon St Jean en langage nègre (anonyme) | 1720-1740 ? | 63 |
| Jeannot et Thérèse (Clément) : version antérieure (Devin du village) | 1758 ? | 149 |
| Lettre en patois créole de Marc-Antoine de Wailly à sa tante Hecquet (écrite le 9 juillet 1772) | 1772 | 31 |
| Voyage d’un Suisse dans diverses colonies d’Amérique pendant la dernière guerre (Justin Girod de Chantrans) | 1785 | 35 |
| Proclamation révolutionnaire : Polverel et Sonthonax, 5 mai 1793 [1] | 1793 | 189 |
| Proclamation de St-Domingue, 17 Brumaire an 10 | 1802 | ? |
| Chansons créoles (Notes historiques de Moreau de Saint-Mery) | 1796 ? | 121 sq. |
| Lisette quitté la plaine (Moreau de Saint-Mery, Description… de l’isle de St-Domingue) | 1796 | 88 |
| Quand cher zami moin (Notes historiques de Moreau de Saint-Mery) | 1796 ? | 121 |
| Proclamation révolutionnaire, signée Burnel, janvier 1799 [9] | 1799 | 219 |
| Proclamation révolutionnaire, signée Bonaparte et Leclerc, novembre 1801 [7] | 1801 | 217 |
| Conversation entre un propriétaire de Sucrerie et le Nègre commandeur de son habitation (Ducoeurjoly, Manuel des habitants de St-Domingue | 1802 | 221 |
| Proclamation révolutionnaire, signée Leclerc, janvier-février 1802 [8] | 1802 | 218 |
| Idylles ou Essais de poésie créole par un colon de St-Domingue | 1804 [1821] | ? |
| Catéchisme en langue créole précédé d’un essai de grammaire sur l’idiome usité dans les colonies françaises (Abbé Goux) | 1842 | 242 |
| Essai de grammaire du langage des Noirs dans les Isles françaises d’Amérique pour servir d’introduction à l’usage du catéchisme qui suit (Abbé Goux) | 1842 | 242 |
Source : « Textes anciens en créole français de la Caraïbe », par Marie-Christine Hazaël-Massieux, Éditions Publibook, 2008.
Brèves remarques à propos des documents du tableau 1
Comme le précise Marie-Christine Hazaël-Massieux, l’existence du créole dans l’aire caraïbe est attestée dès le 17ème siècle, notamment par un document écrit daté de 1671. Les documents répertoriés sont de nature diverse : les émetteurs-locuteurs-scripteurs sont des missionnaires, des chroniqueurs, des colons propriétaires d’habitations, des greffiers, des historiens et, dans la sphère de l’Administration coloniale, des rédacteurs-traducteurs vers le créole chargés entre autres de l’élaboration des Proclamations. Celles-ci occupent une part considérable quoique non chiffrée des documents issus des opérations traduisantes du marché de la traduction créole à ses débuts. Les documents répertoriés par Marie-Christine Hazaël-Massieux sont unilingues créoles (dans la variété de créole usité à l’époque) ; ils sont souvent unidirectionnels mais en fonction des publics concernés ils peuvent être bidirectionnels et viser une rétroaction (cf. le Catéchisme en langue créole de l’Abbé Goux). De facture régalienne et verbalisant les attributions du pouvoir colonial, les documents du type Proclamations sont invariablement unidirectionnels et unilingues créoles. Toutefois l’on ne dispose pas d’informations exhaustives attestant qu’ils ont d’abord été rédigés en français puis traduits en créole : en réalité la frontière semble ténue sinon floue entre l’instance rédactionnelle directe en langue d’arrivée et l’instance traductionnelle de la langue source vers la langue cible.
L’on observe que les émetteurs-scripteurs-traducteurs, dans la sphère de l’Administration coloniale, ne sont pas des créolophones natifs alors même qu’ils traduisent du français vers le créole. L’on ne possède pas d’indications précises sur leur compétences linguistiques en matière de traduction et l’on ne dispose pas non plus d’une analysee détaillée de leurs méthodes de production des Proclamations. Toutefois, tel que mentionné au début du présent article, la production des Proclamations était conforme au modèle rhétorique/stylistique de l’époque : « Le modèle stylistique des Proclamations de Napoléon Bonaparte se caractérise par un ton solennel et un langage formel (…) » (source : « Recueil des proclamations, manifestes et discours du prince L.-Napoléon Bonaparte, augmenté de la Constitution de 1852, rédigée par le prince au nom du peuple français » par Napoléon III, Imprimerie des ouvriers associés, Bordeaux, 1852 / Portail Gallica de la Bibliothèque nationale de France).
Il est également utile de préciser, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse, que l’usage répandu des Proclamations dans l’Administration des colonies exprime la réalité d’un usage dominant du créole toutes les fois que le pouvoir colonial, qui habituellement fonctionne en français, voulait s’adresser aux populations créolophones de la colonie de Saint-Domingue. En réalité, ces Proclamations rédigées en créole, placardées sur les murs et dans les édifices des grandes villes, ne pouvaient être lues et comprises par les esclaves créolophones auxquels le système colonial interdisait formellement d’accéder à la lecture et à l’écriture. De ce constat l’on peut inférer, toujours à titre d’hypothèse, que des locuteurs francocréolophones intermédiaires effectuaient à leur tour des opérations resémantisation en langue créole dans le but de rendre véritablement compréhensible le « contenu régalien » des Proclamations rédigées en créole de l’époque.
NOTE – Il sera certainement utile à l’avenir d’approfondir la dimension démolinguistique du marché de la traduction créole au cours des 17ème, 18ème et 19ème siècles afin d’identifier les liens éventuels entre l’origine géographique et culturelle des locuteurs et leur rôle dans les opérations traduisantes dont il a été question au début du présent article. Plusieurs études abordent la configuration démographique de Saint-Domingue durant la période coloniale. Parfois elles se contredisent et il semble que de sérieuses divergences ont encore cours entre les historiens. Le lecteur lira donc d’un œil critique Philippe Hroděj, « Les esclaves à Saint-Domingue aux temps pionniers (1630-1700) : la rafle, la traite et l’interlope » paru dans « L’esclave et les plantations » (Presses universitaires de Rennes, 2009). Selon cet auteur la partie française de Saint-Domingue comptait en 1788 respectivement 405 000 esclaves et 22 000 affranchis. Quant à lui l’article « 23 août 1791- Début de l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue » fournit les précisions suivantes : « L’insurrection des 22 et 23 août 1791 est le point d’explosion d’un processus en marche depuis plusieurs années : au début de la Révolution française, Saint-Domingue compte à peu près 500 000 Africain.e.s et afro-descendant.e.s réduit.e.s en esclavage, dont une large part récemment déporté.e.s d’Afrique (50 000 rien qu’en 1790) – (Source : « Fondation pour la mémoire de l’esclavage », n.d., consulté le 20 mars 2026.) Pour sa part, l’ancien directeur général de l’Unesco note qu’« En 1789, la colonie française de Saint-Domingue compte, outre les 500 000 esclaves d’origine africaine, 40 000 mulâtres et noirs affranchis, qui sont des personnes libres, désignées sous l’appellation « d’hommes de couleur ». Au-dessus d’eux, dans l’échelle sociale, sont les blancs au nombre de 30 000 » (Amadou Mahtar M’BOW, « L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue : le bicentenaire d’Haïti », Présence africaine, nouvelle série n° 169 (2004).
Dans le dispositif de la communication de l’État colonial/esclavagiste dans lequel ont été établies des règles de gestion politico-administrative, les émetteurs-scripteurs-traducteurs sont des francophones œuvrant sur le registre de la « scripta », dans des opérations traduisantes vers la variété de créole de l’époque. Nous reproduisons ci-après un bref extrait d’une Proclamation consignée dans l’ouvrage de Marie-Christine Hazaël-Massieux, « Textes anciens en créole français de la Caraïbe » (Éditions Publibook, 2008, page 217). Ce bref extrait exemplifie la variété de créole écrit en usage en 1802 dans la sphère de l’Administration de la colonie de Saint-Domingue et le document cité, dans son ensemble, est conforme au modèle rhétorique/stylistique de l’époque que nous avons précédemment évoqué.
« Proclamation de St-Domingue, 17 Brumaire an 10 [1802]
Proclamation là, li tiré dans registre Consuls la Répiblique
Paris, 17 Brimer, an 10 Répiblique francé, yon et indivisible.
PROCLAMATION.
Consuls la Répiblique Francé a tout zabitan Saint-Domingue.
Zabitans et vous tous qui dans Saint-Domingue.
Qui ça vous tout yé, qui couleur vous yé, qui côté papa zote vini, nous pa gardé ça : nou savé tan selemam que zote tout libre, que zote tout égal, douvan bon Dieu et dans zyé la Répiblique.
(…)
Capitaine-général Leclerc, que nous voyé pour commandé Saint-Domingue, li méné avec li tout plen navire, tout plen soldat, tout plen canon : mais pas crere ci la yo qui va dit zote, que blanc velé fere vous esclave encore : ya manti plitot que crere yo, repond, et songé bien que cé la Répiblique qui baye liberté, et qui va ben savé empêché personne de pren li encore : soldat là, navire là, tout, cé pour gardé liberté là, et gardé pays qui pour la Répiblique ».
Vini donc zote tout, rangé côté Capitaine-général. Cé la Pé li porté ; cé tout zafère li vini rangé, cé bonher tout monde li vélé. Blancs, négues, tout cé zenfant la Répiblique. Mes ci la yo qui pas allé rangé côté li, qui pas vélé obéi li, tout ça li va commandé yo, va pini, parce que yo va traité à payi à yo et à la Répiblique.
Signé : BONAPARTE
Par Primié Consul
Secrétere d’Etat,
Signé : HUGUES-B. MARET.
Cé yon vrai copi di zote
Capitaine général,
LECLERC. »
De quelques repères et caractéristiques du marché de la traduction aujourd’hui en Haïti
En début d’article nous avons formulé plusieurs questions relatives entre autres aux caractéristiques d’ensemble du marché de la traduction créole en Haïti et au profil général des traducteurs autodidactes ou professionnels œuvrant de nos jours au pays.
L’observation de terrain, a minima, indique qu’en matière de traduction vers le créole l’on est passé en Haïti, au cours des cinquante dernières années, d’une tradition autodidacte, principalement littéraire et religieuse (fables, contes, textes bibliques, chants liturgiques, prédication), à une traduction plus technique, davantage diversifiée et spécialisée notamment en raison de la prolifération des ONG et des agences de coopération internationale présentes dans l’espace national. Jusqu’à tout récemment la problématique de la traduction en créole haïtien n’avait pas encore fait l’objet de travaux de recherche universitaires approfondis. Cette lacune a été récemment comblée avec la thèse de doctorat de Job Silvert. En effet, le 30 novembre 2025, le linguiste-traductologue Job Silvert a soutenu en créole, en Haïti, sa thèse de doctorat intitulée « Tradiktoloji kreyòl ayisyen an kòm lang sib : etid sou fondman teyorik travay tradiktè yo pou yon didaktik tradiksyon kreyòl ayisyen an, soti 2015 rive 2025 ». Cette première thèse de doctorat en créole haïtien fournit aux champs liés de la linguistique appliquée, de la traductologie, de la traduction et de la didactique du créole des instruments théoriques, méthodologiques et opérationnels inédits. Le travail de recherche doctoral de Job Silvert paraîtra bientôt aux Éditions Zémès, à Port-au-Prince, et aux Éditions du Cidihca, à Montréal. Dans l’article que nous avons publié en Haïti peu de temps après la soutenance de la thèse de Job Silvert, nous avons identifié et présenté les différentes séquences de sa recherche doctorale et mis en lumière la haute rigueur scientifique de sa démarche dans le champ neuf de la traductologie créole (voir « Haïti / À propos de la thèse de doctorat de Job Silvert en traductologie créole : les 10 pièces au dossier », par Robert Berrouët-Oriol, AlterPresse, 10 décembre 2025 ; voir aussi l’article « L’apport du traductologue Job Silvert à la modélisation des concepts et du vocabulaire de la traduction en créole haïtien », par Robert Berrouët-Oriol, Le National, 12 mars 2026.
L’on observe de manière générale que les caractéristiques d’ensemble du marché de la traduction créole en Haïti sont peu ou mal connues. L’enseignement supérieur haïtien ne dispose pas encore de données d’enquête actualisées permettant de dresser le profil général des traducteurs autodidactes ou professionnels oeuvrant de nos jours au pays. Il est donc souhaitable que la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti, en partenariat avec d’autres universités haïtiennes, mène une enquête à l’échelle nationale destinée à établir le profil académique et socioprofessionnel de l’écosystème des traducteurs haïtiens. Il s’agira :
(1) d’identifier en amont les instances qui passent commande de traduction, les langues de départ et d’arrivée et d’établir une typologie des demandeurs de traduction ;
(2) de dresser la typologie des traducteurs selon leur expérience (traducteurs généralistes, traducteurs scientifiques et techniques, traducteurs littéraires, juridiques, etc.) ;
(3) d’inventorier les méthodes de travail des traducteurs, leurs domaines d’expertise s’il en est, les éventuels fichiers traductionnels qu’ils auraient éventuellement élaborés au fil des ans ;
(4) de déterminer leurs besoins de formation et de perfectionnement des traducteurs;
(5) d’explorer les mécanismes structurels de la professionnalisation du métier de traducteur.
Au plan méthodologique, ce qui a prévalu jusqu’à une période pas trop lointaine s’apparente à un champ disciplinaire au sein duquel prévalait la bonne vieille méthode de la « version » traductionnelle. La tradition de la « traduction-version » n’a pas donné lieu, en Haïti, à une activité traductionnelle véritablement moderne, celle-ci étant depuis nombre d’années modélisée dans des pays tels le Canada, la Suisse, la France, etc. grâce au maillage novateur des traducteurs, des linguistes et des didacticiens (Horne 1972, Boisseau 2016). L’activité traductionnelle moderne est en effet, aujourd’hui, un domaine structuré aux assises théoriques sûres et fonctionnant selon les principes méthodologiques de la traduction générale, juridique, scientifique et technique : le marché de la traduction créole en Haïti n’a pas encore atteint ce niveau organisationnel et qualitatif.
Nous faisons le plaidoyer que le marché de la traduction créole dispose désormais d’un cadre théorique et méthodologique rigoureux, celui élaboré par Job Silvert dans sa thèse de doctorat soutenue le 30 novembre 2025 et intitulée « Tradiktoloji kreyòl ayisyen an kòm lang sib : etid sou fondman teyorik travay tradiktè yo pou yon didaktik tradiksyon kreyòl ayisyen an, soti 2015 rive 2025 ». Job Silvert présente comme suit le modèle traductionnel innovant et rigoureux consigné dans sa thèse : « Se nan kontèks sa a Teyori didaktik tradiksyon kreyòl ayisyen (TDTKA) an devlope. Teyori a konstui apati analiz ki fèt sou pwoblèm tradiktè yo rankontre, estrateji yo adopte e daprè estrikti fonksyònman lang kreyòl ayisyen an. Li wè tradiksyon kòm yon pwosesis entèpretatif ak fonksyonèl ki mande desizyon lengwistik, kiltirèl, sosyal ak teknik. TDTKA tabli prensip ki fasilite yo òganize pratik tradiksyon an, defini konpetans tradiktè yo, mezire dimansyon natirèl tèks yo epi kreye nòm didaktik ki kapab soutni fòmasyon ak kesyon evalyasyon an. Se yon teyori endijèn ki bay tradiksyon an kreyòl yon fondasyon syantifik pou devlopman li nan administrasyon, edikasyon ak pwodiksyon konesans » (voir l’article « L’apport du traductologue Job Silvert à la modélisation des concepts et du vocabulaire de la traduction en créole haïtien », par Robert Berrouët-Oriol, Le National, 12 mars 2026).
L’activité traductionnelle vers le créole langue cible –son émergence, sa typologie, les conditions de sa mise en œuvre, ses méthodes, ses cibles–, est une activité protéiforme, elle est encore un champ relativement neuf que l’observation scientifique devra davantage explorer et mieux décrire. Tel que précisé au début du présent article, les toutes premières « traductions orales » (plus justement : de l’interprétariat) remontent au temps de la colonisation française et elles ont été répertoriées, notamment après 1804, dans les domaines liés au commerce et aux débuts de la machinerie industrielle sur les grandes plantations reconstituées. L’état anémique des Archives nationales d’Haïti, en dépit de la récente modernisation de cette institution étatique, explique en grande partie que celles-ci n’aient pas gardé trace des activités traductionnelles de l’époque coloniale.
De manière générale et jusque vers les années 1987, la traduction vers le créole relevait, principalement chez les « lettrés » férus de grec et de latin, de pratiques individuelles autodidactes généralistes et amateures. Un nombre indéterminé de traducteurs généralistes, véritables pionniers et abeilles monastiques de l’activité traductionnelle, dépourvus de la moindre formation en traduction, s’est néanmoins efforcé d’instituer un système d’équivalence entre la langue source, la plupart du temps le français ou l’anglais, et le créole, langue cible. C’est ainsi qu’au fil des ans on a traduit en créole des textes de nature diverse (y compris les Fables de La Fontaine) d’abord à l’aide d’une graphie étymologique française, ensuite selon la graphie officielle du créole. Dans le champ littéraire, deux exemples célèbres sont d’une part « Cric ? Crac ! Fables de La Fontaine racontées par un montagnard haïtien et transcrites en vers créole », avec une préface de Louis Borno, une notice sur le créole et des notes étymologiques de l’auteur (Paris, Ateliers haïtiens, 1901 ? ; Port-au-Prince : Éditions Fardin 1980 ? ; Paris : Éditions L’Harmattan 2011). Et d’autre part « Antigone / Wa Kreyon », adaptation/traduction créole de la tragédie grecque classique Antigone de Sophocle par Félix Morisseau-Leroy (Éditions Diacoute 1953, Kraus Reprint 1970). Par ailleurs, en l’absence de sources documentaires accessibles et fiables, il est aujourd’hui extrêmement difficile de mesurer l’étendue réelle de l’activité traductionnelle de l’anglais et de l’espagnol vers le français et vers le créole. Alors même qu’il est attesté qu’un nombre indéterminé d’ONG ainsi que certaines ambassades et plusieurs agences étrangères de coopération ont régulièrement passé commande de traduction vers le créole, l’absence de sources documentaires accessibles rend difficile toute évaluation exhaustive de ces activités traductionnelles.
Au début puis au milieu du XXe siècle, les impératifs des travaux de traduction en créole haïtien destinés à la communication publique ont porté les traducteurs à réfléchir à la question de la graphie. Le lien entre orthographe créole et traduction étant un lien fonctionnel situé en amont et au creux du processus traductionnel, ce sont sans doute les nécessités de l’évangélisation en créole qui ont conduit, durant les années 1940, un pasteur protestant irlandais du nom d’Ormonde McConnell et un éducateur américain spécialisé dans les questions d’alphabétisation, Frank Laubach, à élaborer une orthographe systématique du créole basée sur l’API (l’alphabet phonétique international). Nous ne possédons pas cependant de textes traduits en créole selon pareille orthographe. En revanche –et comme on le verra avec l’étude citée plus loin de la linguiste Marie-Christine Hazaël-Massieux–, plusieurs traductions attestées dans des documents écrits ont été élaborées par des prêtres catholiques et des pasteurs protestants désireux de mettre la Bible, traduite en créole, à la portée de leurs ouailles dès les années 1927. En Haïti, certains chantiers de traduction créole seraient encore plus anciens, mais nous n’en avons pas trouvé une signalétique explicite répertoriée aux Archives nationales.
Les liens entre la traduction et la lexicographie créole se sont tissés, au fil des ans, dans les articulations structurelles du marché de la traduction créole en Haïti. Auteure d’une étude éclairante à plus d’un titre, « Lexicographie créole : problèmes et perspectives » (Revue française de linguistique appliquée, 2005/1 (vol. X, p. 53 – 63) la linguiste Annegret Bollée note que des glossaires et dictionnaires créoles, dont les premiers datent du XVIIIe siècle, ont été compilés par des missionnaires. Elle précise qu’« À l’instar de la description de beaucoup d’autres langues, la lexicographie créole commence par des glossaires et dictionnaires compilés par des missionnaires. Les tout premiers dictionnaires créoles sont l’œuvre de deux Frères Moraves : le Criolisches Wörterbuch de C.G.A. Oldendorp (1767-68), dictionnaire du negerhollands (« hollandais des nègres ») qui était parlé aux Îles Vierges jusqu’au XXe siècle, et le Wörterbuch des Saramakkischen de J.A. Riemer (1779). Le dernier en date des ouvrages de religieux est le Dictionnaire du créole de Marie-Galante (1994) du Père Barbotin. « L’œuvre fondatrice » (Fattier, 1997 : 256) de la lexicographie des créoles français, le vocabulaire français-créole dans le Manuel des Habitants de Saint-Domingue du missionnaire jésuite S.J. Ducœurjoly (1802), est une source très précieuse pour l’histoire du vocabulaire haïtien. Ce glossaire contenant 395 entrées, suivi de conversations français-créole, était destiné aux futurs colons de Saint-Domingue. En vue de ce public, le vocabulaire concernant les réalités coloniales (flore, faune, alimentation, culture de la canne, etc.) est privilégié dans la nomenclature (Fattier, 1997 : 260) ».
La linguiste Marie-Christine Hazaël-Massieux est l’auteure de l’étude « La traduction de la Bible en créole haïtien : problèmes linguistiques, littéraires et culturels » parue dans la revue Présences haïtiennes, Université de Cergy-Pontoise, 2006. Elle nous fournit un éclairage daté sur des chantiers sectoriels antérieurs de traduction : « Au XIXe siècle, « la Parabole de l’enfant prodigue » a donné lieu à plusieurs versions créoles (en créole haïtien vers 1818, vers 1830 ?) ». Parmi les nombreux mérites de cette étude, il faut retenir l’exemplification des procédés de traduction mis en œuvre dans la traduction de la Bible :
- « la ‘’créolisation’’ du terme français :
Apôtres : zapòt
Disciples : disip
Pharisiens : farizyen
- les calques : les noces de l’Agneau : mariaj pitit mouton Bondyé = lit. Le mariage du petit mouton de Dieu
- les périphrases explicatives :
Jour des azymes : jou fèt pen san ledven an = lit. Le jour de la fête des pains sans levain
Pâques : fèt delivrans (fête qui commémore la sortie d’Égypte, et donc la délivrance des Hébreux retenus en esclavage par Pharaon)
Résurrection : lè mò yo va gen pou leve = lorsque les morts obtiendront de se lever
Païen : moun ki pa jouif = les gens qui ne sont pas juifs
Boucliers : plak fè protèj = les plaques qui protègent
Les justes : moun kap maché douat devan Bondié = ceux qui marchent droit devant Dieu
- l’adaptation aux nouveaux contextes (« culture locale ») :
Holocauste : boule = brûler (verbe et nom)
Lentilles (de Jacob) : pwa wouj, sòs pwa wouj = les pois rouges, la sauce pois rouges
Deniers : goud = gourdes (monnaie haïtienne) »
Pour sa part, Ronald Charles, auparavant étudiant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti, puis doctorant en études bibliques à l’Université de Toronto, a publié l’étude « Préjugés linguistiques dans différentes traductions bibliques en créole haïtien » (Créolica, revue du Groupe européen de recherches en langues créoles, Paris, 2009). Il y consigne une intéressante datation chronologique du chantier traductionnel de la Bible en créole haïtien qui illustre l’ampleur du travail accompli :
« 1927 : la première traduction créole intégrale d’un livre de la Bible est : Elie Marc, Évangile à notre Seigneur Jésus-Christ selon Saint Jean. Il est intéressant de noter que cette traduction essaie de se rapprocher du parler du Nord dans certaines tournures syntaxiques et évite un faux pas sérieux dans sa traduction du mot femme en créole haïtien ;
1939 : l’Alliance haïtienne de New York écrit à la Société biblique américaine pour lui faire part de l’urgence d’une traduction de la Bible en créole haïtien ;
1944 : la Société biblique américaine publie l’Évangile de Luc; d’autres livres du Nouveau Testament paraîtront plus tard ;
1951 : publication de la première traduction complète du Nouveau Testament en créole suivi des psaumes par la Société biblique haïtienne. C’est un texte truffé de toutes sortes d’interférences mais les interférences morpho-phonologiques sont révélatrices de préjugés linguistiques intéressants ;
1960 : la Société biblique américaine publie son édition du Nouveau Testament et des Psaumes en créole. Cette version est assez littérale et présente de nombreuses lacunes lexicales, syntaxiques et morpho-phonologiques. Elle cède à une imitation servile du français, en particulier de la Sainte Bible de Louis Segond (1958);
1960 : Jean Parisot, prêtre catholique, publie L’Evangile chaque dimanche. Parisot précise le but de sa traduction : « Transposer cette divine simplicité de l’original dans un créole qui fut du vrai créole parlé et coulant et vivant pour nos fidèles des mornes » (c’est lui qui souligne) ;
1962 : parution de Evanjil dimanche ac Fêtt (Yves et Paul Dejean). Le souci exprimé par la préface est « d’enrober la Parole d’un vêtement spécifiquement créole » (préface en français). Leur option était en faveur du « langage commun » ;
1966 : publication de 4 ti liv evanjil yo (Yves et Paul Dejean) ;
1974 : publication de Nouvo Testaman ak Som, par le Père Frantz Colimon. Il y a très peu de chose à tirer de la présentation de cette version par l’archevêque de Port-au-Prince d’alors : F.W. Ligondé. L’auteur ne nous dit ni la méthode de traduction qu’il suit ni le but poursuivi par cette traduction ;
1975 : publication de Bòn Nouvèl pou tout moun. Version écrite dans la lignée de l’équivalence dynamique ;
1985 : première publication d’une traduction complète de la Bible en créole. Bib la, paròl Bondié an Ayisyen, est une oeuvre réalisée par une équipe œcuménique même si la voix des traducteurs protestants semble être plus prononcée. Le souci de cette version est de rendre naturel et contemporain ce qui a été écrit dans les temps bibliques. La révision de 2000 n’est qu’une adaptation de la traduction de Bib la dans la nouvelle graphie créole de 1980;
1996 : publication de Bib kreyòl la. Cette traduction de certains livres du Nouveau Testament a été réalisée sous la supervision de Bibles International, une société biblique de la Baptist Mid-Missions. »
Dans les îles sœurs de la Créolophonie, plusieurs articles abordent la problématique de la traduction créole. Accessible sur Manioc, le site de de la Bibliothèque numérique Caraïbe-Amazonie de l’Université des Antilles, l’article daté de 2000 du romancier et lexicographe Raphaël Confiant, « La traduction en milieu diglossique », met en lumière une réflexion de fond de chercheurs et de lexicographes martiniquais en matière de traductologie et de traduction. De manière tout à fait pertinente, il rappelle que « Traduire n’est donc pas un simple exercice technique fondé sur la seule acquisition d’un savoir linguistique (morphologie, syntaxe, lexique etc.) mais bien un acte de langage qui mobilise, souvent à l’insu de la plupart des traducteurs, des champs disciplinaires aussi variés que la philosophie, l’anthropologie ou encore l’histoire. » Le texte de Confiant met ainsi en lumière trois axes d’intellection de sa réflexion, « La réflexion traductologique », la « Traduction mondaine et [la] traduction docimologique », et pose la nécessité de « Traduire la langue-culture ». Il appelle à une « pédagogisation » du créole –sans doute au sens de sa « didactisation »– en ces termes : « (…) nous sommes sommés de réfléchir et de travailler à partir de deux langues à l’équipement et au statut complètement différents et qui s’affrontent au sein d’un seul et même écosystème linguistique. Nous sommes également confrontés, avec l’existence d’une licence et d’une maîtrise de créole ainsi qu’un CAPES de créole, à un problème de pédagogisation de créole et donc de la traduction créole/français. » Paru en juillet 2018 sur le site martiniquais Montray kreyòl, l’article de Raphaël Confiant « Les grandes traductions en langue créole » cite nombre de publications issues de divers chantiers insulaires de traduction créole. L’on notera qu’il s’agit pour l’essentiel de traduction littéraire et qu’aucun titre répertorié ne se rapporte à la traduction juridique ou à la traduction scientifique et technique. En voici quelques exemples.
LES BAMBOUS. FABLES DE LA FONTAINE TRAVESTIES EN CRÉOLE PAR UN VIEUX COMMANDEUR, (François MARBOT, Martinique, 1844)
BIB-LA (Pasteurs McConnel et Laubach, Haïti, 1945)
ZENERAL MAKBEF de Shakespeare, (Dev Virahsawmy, île Maurice, 1981)
ANTIGON de Sophocle, (Georges Mauvois, Martinique, 1997)
ASTERIX, LO DEVINER d’Uderzo, (Franswa Sintomer et Roger Théodora, La Réunion, 2009)
AN DOUSIN KANPAY de Guy de Maupassant, (Jean-Pierre Arsaye, Martinique, 2000)
MOUN-ANDEWO A, traduction de l’Étranger d’Albert Camus, (Raphaël Confiant, Martinique, 2012) [« L’étranger » a été traduit en créole haïtien par Guy Régis Junior sous le titre « Yon nèg apa » (2008), puis, sous le même titre, par Frantz Gourdet en 2017.]
À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU de PROUS, (Guy Régis Junior, Haïti, 2013)
TI PRENS-A, traduction du Petit prince de Saint-Exupéry, (Aude DESIRE, Guyane, 2010) [Le romancier haïtien Gary Victor a lui aussi traduit en 2014 Le Petit prince sous le titre « Ti prens lan » ; en 2015, Frantz Gourdet a publié une nouvelle traduction créole de cet ouvrage en conservant le titre « Ti prens lan ».
En ce qui a trait à la formation universitaire en traduction dispensée en Haïti, des efforts pionniers ont été consentis. Créée en 2015, l’Association LEVE –qui a son siège social en France et s’est entre autres donné pour mission de traduire en créole les œuvres marquantes de la littérature mondiale–, a signé un accord de partenariat avec la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti. Le « Programme de formation en techniques de traduction » (PFTT), mis en oeuvre dès 2017 à travers cet accord, donne lieu à des séquences de formation d’une durée de six mois ; il est sanctionné par un certificat et couvre les matières suivantes :
- Teyori tradiksyon
- Deskripsyon lang kreyòl ayisyen : grafi ak fonoloji
- Analiz kontras kreyòl–franse : gramè ak òtograf
- Metòd ak prensip jeneral tradiksyon
- Tradikskyon nan anviwònman yo pale plizyè lang : ka Ayiti
- Pratik tradiksyon franse–kreyòl pou literati
- Tradiksyon pratik, kreyasyon ak parametraj zouti tradiksyon
- Tradiksyon, antwopoloji ak kilti
- Lengwistik nan devlopman ekonomi ak sosyete
- Tèminoloji.
Le « Programme de formation en techniques de traduction » (PFTT) comprend les modules de base suivants :
–aspects théoriques de la traduction
–descriptif du créole haïtien : angles graphique et phonologique
–contrastif créole-français : aspects grammaticaux et orthographiques
–méthodes et principes généraux de la traduction
–traduction en milieu plurilingue : le cas spécifique d’Haïti
–pratiques de la traduction littéraire français-créole
–traduction pratique, conception et initialisation d’outils adaptés.
En 2017, Lemète Zéphyr, linguiste, didacticien des langues étrangères, interprète, traducteur et enseignant-chercheur à la Faculté de linguistique appliquée, a créé l’École supérieure de traduction et d’interprétation (ESTI) qui accueille une trentaine d’étudiants par an. Cette jeune institution, selon l’information qui nous a été communiquée, « offre un programme de deux ans conduisant à un certificat à raison de 3 sessions de 4 mois chacune et par année. Une année supplémentaire permet d’obtenir une licence, et depuis 2021 l’ESTI offre un programme de didactique des langues. Les enseignants sont détenteurs d’au moins une maîtrise. Certains sont docteurs ou doctorants. L’ESTI a choisi d’élaborer ses séances dans la perspective de la pédagogie par compétences. Les deux premières années visent la maîtrise suffisante des quatre langues de travail proposées (créole, français, anglais espagnol) et une initiation à la traduction et à l’interprétation. Au cours de la dernière année, l’accent est mis sur la pratique, accompagnée de la théorie de la traduction et de l’interprétation. Les cours d’analyse de la langue créole, de traduction anglais-créole, français-créole, espagnol-créole, sont préparés en créole. Les traductions vers les langues étrangères combinent le créole langue étrangère et vice versa. Les textes de référence disponibles en créole sont très utilisés. Chaque séance s’accompagne d’au moins un texte de lecture de référence. L’accent est également mis sur la lecture dans les langues de travail. »
Les programmes de formation en traduction offerts par la Faculté de linguistique appliquée/l’Association LEVE et par l’ESTI marquent sans doute un tournant prometteur et semblent indiquer que la traduction créole ne serait plus, grâce aux efforts consentis, une traduction à dominante autodidacte, informelle et amateure. Innovants et indispensables, ces programmes laissent présager que les conditions d’une professionnalisation du métier de traducteur seraient en train d’être progressivement remplies, ce dont il faudra rendre compte en termes de bilan. À cet égard, il serait utile que la recherche puisse déterminer, parmi les étudiants formés par ces deux institutions, le nombre de traducteurs oeuvrant comme tel sur le marché du travail ainsi que leurs champs principaux de traduction en créole. La professionnalisation du métier de traducteur mérite certainement la plus grande attention et il sera utile que la recherche permette de voir, par l’examen du contenu des programmes mis en oeuvre, comment instituer des liens programmatiques entre l’enseignement de la traduction créole et la production d’outils lexicographiques en créole (lexiques et dictionnaires) indispensables aux traducteurs et à l’enseignement en langue maternelle créole.
Sous cet angle, on aura noté que les programmes de formation en traduction offerts par la Faculté de linguistique appliquée/l’Association LEVE et par l’ESTI ne comprennent pas encore de cours de néologie créole. Celle-ci est sans doute déjà un impératif majeur dans la pratique de la traduction scientifique et technique puisque le créole, comme toute langue naturelle, est appelé à exprimer les réalités nouvelles portées par les sciences et les techniques. La nécessité de la néologie scientifique et technique en langue créole pose d’emblée la question des emprunts, donc celle d’un énoncé terminolinguistique instituant le cadre méthodologique des emprunts et de la création lexicale planifiée (voir notre étude « La néologie scientifique et technique, un indispensable auxiliaire de la didactisation du créole haïtien », dans Berrouët-Oriol et al., La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti, Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, mai 2021). La nécessité de la néologie scientifique et technique en langue créole est d’autant plus prégnante qu’il n’existe toujours pas de dictionnaire unidirectionnel créole de haute qualité scientifique élaboré selon la méthodologie et les critères de la lexicographie professionnelle. Un tel dictionnaire fait encore défaut, dans le système éducatif haïtien, dans l’apprentissage en créole des matières générales comme dans l’apprentissage des matières scientifiques. Un futur dictionnaire unidirectionnel créole de haute qualité lexicographique devrait également servir de référence première dans l’élaboration d’outils didactiques de qualité en créole, notamment des lexiques et des vocabulaires sectoriels.
La Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti est la seule institution scientifique nationale dotée des compétences et de l’expertise indispensables à l’aménagement constitutionnel des deux langues du patrimoine linguistique historique d’Haïti, le créole et le français. Dans l’optique de la professionnalisation du métier de traducteur et du renforcement de la formation des traducteurs, nous proposons que la Faculté de linguistique appliquée s’engage à élaborer et à mettre sur pied –avec le support actif du rectorat de l’Université d’État d’Haïti :
(1) un programme de formation spécialisée en traductologie/traduction/lexicographie créole d’une durée de 4 ans ;
(2) un laboratoire de recherche en traductologie/traduction/lexicographie
créole ;
(3) un projet-pilote d’élaboration d’un manuel standardisé en traduction créole.
Il est fortement recommandé que le laboratoire de recherche en traductologie/traduction/lexicographie créole » soit financé à même les budgets de fonctionnement du rectorat de l’Université d’État d’Haïti et selon les modalités d’obtention de fonds auprès d’institutions nationales telles la FOKAL, la Banque de la République d’Haïti, la UNIBANK, etc. Sur ce registre, il est souhaitable que le décanat de la Faculté de linguistique appliquée fasse preuve, dans la concertation, de créativité, d’initiative et de leadership… Il est également souhaitable que le décanat de la Faculté de linguistique appliquée s’efforce d’explorer les mêmes sources potentielles de financement pour contribuer au fonctionnement de ses deux premiers laboratoires, le LangSÉ et le GRESKA…
Annexe
Faculté de linguistique appliquée
Université d’État d’Haïti
Syllabus de cours
Histoire et théories de la traduction
Année académique 2025-2026
Niveau : II (PM/AM)
Professeur : Job SILVERT
1. Description du cours
Ce cours vise à initier les étudiants à l’histoire, aux concepts fondamentaux et aux courants de pensée qui ont façonné la traductologie depuis le XXᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui. Il mettra l’accent sur les grandes théories de la traduction, leurs enjeux linguistiques, culturels et épistémologiques, ainsi que sur les problèmes théoriques et terminologiques du domaine.
2. Objectifs généraux
– Comprendre l’évolution historique et conceptuelle de la traduction.
– Identifier les principaux débats épistémologiques et théoriques.
– Analyser les grandes écoles et courants traductologiques.
– Situer les pionniers de la traduction et leurs contributions.
– Appliquer les concepts théoriques à des situations concrètes de traduction.
3. Compétences et apprentissages visés
– Décrire les fondements théoriques et les modèles de traduction majeurs.
-Expliquer les notions clés (équivalence, fidélité, interprétation, adaptation, terminologie).
– Comparer différentes approches traductologiques.
– Analyser un texte traduit à la lumière d’une théorie.
– Identifier les problèmes théoriques et terminologiques liés à la pratique de la traduction.
4. Méthodologie d’enseignement
Exposés magistraux et participatifs ; débats et discussions guidées ; travaux de recherche
individuels et en groupe ; études de cas et présentations orales.
5. Méthodes d’évaluation
– Travaux individuels : Rappel + présentation d’auteurs 20 %
– Présentations de groupe : 20 % écrit + 20 % = 40 %
– Examen final : 40 % écrit
6. Contenus du cours (plan indicatif)
I. Introduction générale à la traductologie : définition, objet et champ d’étude de la traduction ; notions de fidélité, d’équivalence et d’adaptation.
II. Histoire et courants de la traduction : de Cicéron à Benjamin ; les grandes écoles de pensée (linguistique, interprétative, socioculturelle, fonctionnaliste).
III. Théories fondamentales de la traduction
1. Théorie comparative de Vinay & Darbelnet (Stylistique comparée français -anglais).
2. Théorie interprétative de Seleskovitch et Lederer (École de Paris).
3. Théorie dynamique d’Eugene Nida (Formal vs Dynamic Equivalence).
4. Les problèmes théoriques de la traduction (Georges Mounin).
5. Les théories terminologiques (Wüster, Cabré, Auger).
6. Autres approches contemporaines (Bassnett, Gentzler, Larose, etc.).
IV. Problématiques et enjeux contemporains : la traductique et la traduction assistée par
ordinateur ; traduction et culture ; la traduction en Haïti.
7. Bibliographie indicative
Ballard, Michel (1992). De Cicéron à Benjamin. Traducteurs, traductions, réflexions. Lille :
PUL.
Benjamin, Walter (2000). La Tâche du traducteur. Paris : Gallimard.
Cary, Edmond (1963). Les grands traducteurs français. Genève : Georg & Cie.
Gentzler, Edwin (2010). Contemporary Translation Theories.
Gile, Daniel (2005). La traduction. La comprendre, l’apprendre. Paris : PUF.
Guidere, Mathieu (2010). Introduction à la traductologie. Paris : De Boeck.
Larose, Robert (1989). Théories contemporaines de la traduction.
Mounin, Georges (1963). Les problèmes théoriques de la traduction. Paris : Gallimard.
Nida, Eugene A. (1964). Toward a Science of Translating. Leiden : Brill.
Seleskovitch, Danica & Lederer, Marianne (1984). Interpréter pour traduire. Paris : Didier
Érudition.
Vinay, J.-P. & Darbelnet, J. (1972). Stylistique comparée du français et de l’anglais. Ottawa : Didier.
Zuzana, Raková (2014). Les théories de la traduction. Brno : Univerzita.

