10 janvier 2026
Nord’Ouest : malgré la crise, les artistes ne baissent pas les bras
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Nord’Ouest : malgré la crise, les artistes ne baissent pas les bras

Nord-Ouest d’Haïti : Un trésor culturel livré à lui-même


Par Jamesky Jeanty – Rèldouvanjou

Le Nord-Ouest d’Haïti regorge d’artistes, de talents et de traditions. Il pourrait être une vitrine culturelle nationale, voire internationale. Pourtant, ce département est relégué aux oubliettes. Ignoré par l’État, abandonné par les institutions, il survit grâce à la seule force de ceux qui refusent de baisser les bras : artistes, écrivains, animateurs culturels, collectifs, et mélomanes.

Une richesse culturelle inexploitée

Le Nord-Ouest n’a jamais été à court de talents. Dans la musique comme dans la littérature, il a vu naître des figures majeures : Choubou, Inobert Altidor, Papy Love, Kebert Bastien, Marc Exavier Mandela, Anivince Jean-Baptiste, Fednel Michel… La liste est longue. Le terreau culturel est dense, fertile, mais cruellement négligé.

Aucun bureau du Ministère de la Culture. Aucune bibliothèque publique. Aucun centre culturel fonctionnel. Même la médiathèque construite sous le gouvernement Lamothe reste inaccessible à la majorité, placée sous contrôle religieux et tarifée comme un espace de luxe. Résultat : les artistes créent dans le vide, sans encadrement, sans infrastructure, sans soutien.

Des groupes musicaux en survie

Une dizaine de groupes tentent de maintenir l’étincelle vivante. Parmi les plus actifs : SINIK MIZIK, K-ZI, FRIZZ, MODEL JAZZ, KLASIK et DOUS LA. Ils créent, se produisent, communiquent… avec leurs propres moyens. Faute de studios équipés ou d’ingénieurs du son professionnels, chaque prestation devient un parcours du combattant. Le secteur privé n’investit pas. Le public, épuisé par la crise sociale, se replie.

Darode Design, maestro du groupe SINIK MIZIK, est clair : « Mizikalman, lavi sektè a pa egziste. Se gras ak fanatik nou n ap kenbe. » La situation est d’autant plus absurde qu’aucun des groupes ou artistes n’est enregistré officiellement comme acteur du secteur culturel. Autrement dit, ils n’existent même pas sur les radars de l’État.

Des organisations sans ressources mais pas sans ambition

Dans l’ombre, des collectifs culturels comme KAYANO, AKKAL, SANT ZA, ERRA, SOKIJA, EADL, SHADD, ou encore TOP AKABI se battent pour créer des espaces d’expression. Ils improvisent des festivals, des soirées littéraires, des ateliers. Mais tout repose sur l’engagement personnel. Aucun financement public, aucune structure solide, aucun accompagnement.

Evel Joseph d’AKKAL dénonce un manque criant d’électricité, de scènes, de salles, de matériel et de soutien politique. Le Nord-Ouest, dit-il, est « un désert culturel avec des oasis de résistance ».

La voix des acteurs : entre indignation et espoir

GX-Star, animateur culturel à Radio Toxic, pointe du doigt l’invisibilisation du Nord-Ouest : « Malgre richès kiltirèl li, depatman an rete nan lonbraj lòt vil tankou Kap Ayisyen. »

Grays, chanteur du groupe DOUS LA, va plus loin : « Pa gen promotè, pa gen sponsò, pa gen etik nan medya. Moun yo pè soti paske yo gen kè sere. » Pourtant, insiste-t-il, le talent est là. Il suffit d’ouvrir les yeux.

De Bombardopolis, Ti Kris de SANT ZA rappelle que « le Nord-Ouest ne tient debout que grâce à l’amour de ses acteurs culturels. Pas d’État, pas d’infrastructure, pas de marché. Même les écrivains et artisans n’ont pas de débouchés. » Pour lui, l’urgence est à la structuration : politique culturelle claire, financement durable, accès équitable.

Un cri collectif pour un secteur oublié

Le constat est unanime : le secteur artistique et culturel du Nord-Ouest est à l’abandon. Il est maintenu en vie par des bénévoles passionnés, des artistes têtus, des collectifs acharnés. Mais jusqu’à quand ? Chaque année sans politique publique, sans budget, sans vision, est une marche de plus vers l’effacement.

Pourtant, ce département est un vivier. Il possède un héritage matériel et immatériel qui mérite d’être préservé et valorisé. Il peut redevenir un moteur culturel, un pôle d’influence, une fierté nationale.

Encore faut-il que l’État haïtien le considère comme tel.


Le Nord-Ouest n’a pas besoin de charité. Il a besoin d’une politique. D’un plan. D’un minimum de respect pour ses artistes. Parce que sans culture, un peuple perd ses repères. Et sans reconnaissance, une région s’éteint.

Rèl Douvanjou

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