19 septembre 2026
Jean Dominique, l’homme qu’ »ils » ont voulu faire taire
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Jean Dominique, l’homme qu’ »ils » ont voulu faire taire

Jean Dominique : un crime d’État au cœur d’un État sans justice

Le 3 avril 2000, Jean Léopold Dominique, journaliste, agronome, intellectuel engagé et figure emblématique de la lutte pour la liberté de la presse en Haïti, est assassiné dans l’enceinte de Radio Haïti-Inter. Ce crime politique, exécuté au petit matin, n’a jamais fait l’objet d’un procès équitable ni abouti à des condamnations judiciaires définitives. Vingt-cinq ans plus tard, ce dossier incarne la faillite structurelle de l’appareil judiciaire haïtien et demeure l’un des plus graves symboles de l’impunité chronique qui ronge la République.

Une voix libre et radicale

Jean Dominique, ancien agronome formé à Montpellier, choisit très tôt de consacrer sa vie à l’information critique et à la démocratisation de la parole publique. Sous les régimes de Duvalier père et fils, puis dans la transition fragile des années 1990, il devient la voix d’une contre-hégémonie radiophonique. Radio Haïti-Inter, qu’il fonde, diffuse ses émissions en créole et en français — un choix radical à l’époque — et devient l’outil d’une parole populaire qui interpelle les élites politiques, les institutions internationales et les groupes de pouvoir traditionnels.

Dominique dénonçait avec une acuité rare les accaparements fonciers, la corruption, les ingérences étrangères et les dévoiements de la démocratie représentative. « Tout moun se moun », répétait-il, reprenant l’axiome fondateur d’une éthique démocratique inclusive. Sa voix dérangeait parce qu’elle mettait en lumière les mécanismes souterrains du pouvoir, dans un État souvent instrumentalisé par les intérêts de quelques-uns.

Le crime et l’effacement organisé

Son assassinat, le 3 avril 2000, ne peut être interprété autrement que comme une tentative d’effacer une conscience critique nationale. Plusieurs pistes ont été évoquées : rivalités internes au sein du parti Fanmi Lavalas, conflits économiques, tensions sur la réforme agraire. Le juge Claudy Gassant, chargé de l’enquête initiale, avait dénoncé à l’époque les multiples entraves institutionnelles et les pressions politiques. Il dut quitter le pays pour des raisons de sécurité. Depuis, plus de quinze juges se sont succédé sur le dossier, sans qu’aucune procédure ne débouche sur un procès public, impartial et définitif.

La justice haïtienne, dans cette affaire, a failli à ses obligations fondamentales. Selon la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), un tel déni de justice constitue une violation du droit à la vérité, du droit à un recours effectif et du droit à la réparation des victimes. Haïti est ainsi en violation continue de ses engagements internationaux.

Comparaisons régionales : le précédent colombien

Ce crime n’est pas isolé dans l’histoire des Amériques. En Colombie, le journaliste Jaime Garzón, figure critique du pouvoir militaire et de la classe politique, a été assassiné en 1999. Là encore, l’État a été reconnu responsable pour ne pas avoir protégé la victime et pour avoir entretenu une culture d’impunité. La Cour interaméricaine des droits de l’homme a rendu un jugement en 2023 condamnant la Colombie pour négligence systémique. À la lumière de ce précédent, l’État haïtien pourrait faire l’objet d’un contentieux similaire devant les instances interaméricaines, notamment pour atteinte au droit à la liberté d’expression et à la sécurité des journalistes.

La vérité comme exigence démocratique

Rendre justice à Jean Dominique, ce n’est pas seulement juger ses assassins. C’est reconnaître que la démocratie ne peut exister sans mémoire active, ni sans un appareil judiciaire apte à garantir les droits fondamentaux. Le silence du droit dans cette affaire constitue une violence politique prolongée, une blessure nationale jamais refermée. Chaque année qui passe sans que la vérité ne soit dite, sans que les responsabilités ne soient établies, réaffirme la fragilité de l’État de droit en Haïti.

L’affaire Jean Dominique n’est pas une page tournée. Elle est une preuve vivante que l’impunité tue la démocratie. Elle interroge aussi la responsabilité des élites intellectuelles, politiques et judiciaires à sortir du silence et à exiger justice au nom du droit, de l’histoire et de la dignité collective.


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