25 mai 2026
Le mythe de la pintade (1ère partie)
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Le mythe de la pintade (1ère partie)

Par Jacques Casimir (pasteur d’Amoulio)                                                           majac14@hotmail.com

Avant-propos :À la demande générale, beaucoup de lecteurs en Haïti nous ont notifié de leur donner un aperçu sur le mythe de la pintade, publié dans le Livre : « Démystifier l’histoire les mythes et les légendes d’Haïti (volume I). » Vu la situation chaotique dans le pays et malgré une grande sollicitation, le livre n’est pas accessible à tous. Une fois n’est pas coutume, voici un extrait tel que demandé.———————————————————————————— 
               Les hommes étant ce qu’ils sont, ils vivent souvent dans l’oubli et dans Les souvenirs. Chaque sujet implique un commencement venu d’un fait, qui, bien souvent, se perd dans l’horizon des saisons. Nous avons l’obligation de ne
pas laisser le temps effacer notre mémoire.  Au fil des siècles, les rumeurs persistantes deviennent des croyances et ces certitudes se transforment en mythes. C’est ainsi que se construisent les légendes et nous nous laissons souvent emporter par le courant en répétant ces mots sans vérifier les faits et sans savoir pourquoi nous les clamons haut et fort.     

Dans la tumultueuse histoire d’Haïti, nous avons connu différentes époques de terreur. Le règne des zenglens, des cacos, des piquets, des tontons macoutes, des léopards, et plus tard, les zinglens doux, les fraph, les cocorats de l’armée cannibale, actuellement les 400 marozos et autres etc. Jamais auparavant le pays n’avait vécu sous le règne d’un animal, un oiseau, la pintade.

Dans le dicton populaire en Haïti, on dit souvent : « Pou ki ou pintad konsa. » (Pourquoi tu es aussi intarissablement méfiant et hypocrite.) Ce dicton a inspiré l’homme, François Duvalier, Papa Doc, à faire de l’oiseau le symbole de son autorité et de sa dictature, avec le nombre 22 pour guider son chemin. La pintade, vigilante, rapide, rusée et avide de liberté. Sachant que le vaudou restait le véritable lien de la société, il s’afficha avec la pintade pour emblème.

Pourquoi la pintade ? Aussi loin que l’on remonte dans le temps, cet animal a toujours été l’allié et le symbole des Nègres marron. C’est une source de nourriture accessible, l’oiseau pond à même le sol. Une femelle peut produire de 35 à 40 oeufs en moyenne à raison d’un œuf par jour. Cette stratégie de l’animal qui a plusieurs prédateurs se veut un réflexe de survie. La pintade à tête de vautour est la plus répandue dans la brousse haïtienne. Selon le mythe, elle sait ce qui se passe dans les airs comme sur terre.
 D’après les connaissances millénaires des peuples africains, ces volatiles perçoivent bien avant les autres animaux la présence d’un intrus ou de probables dangers comme les orages, les incendies, les tremblements de terre et les éruptions volcaniques grâce à leur sensibilité aux basses fréquences, et préviennent par leur comportement de l’imminence du danger. En ayant cette compréhension, les esclaves marrons ont toujours vécu dans le voisinage des pintades, ils les nourrissaient en les laissant en liberté ; tout comme eux, la pintade a horreur de la captivité. Par ses cris et son comportement, le bipède prévenait les fugitifs d’éventuels dangers. Il y a eu une entente de bon voisinage entre l’oiseau et les Nègres marron.

Dans la tradition des Bambaras, lorsqu’un enfant est retardé mentalement, on lui attache sous les bras une aile de pintade pour éveiller son intelligence parce que la pintade, pour cette ethnie du Mali, est le modèle de la connaissance et de l’esprit. Une autre coutume ancienne des peuples du Kenya voulait que l’on fît paître les troupeaux dans le voisinage des colonies de pintades dans la savane. Au moindre danger, l’oiseau prévenait par des cris, ce qui alertait les bergers pour qu’ils chassent l’intrus, d’où la réputation de la pintade comme la sentinelle qui veille.

Médecin et ethnologue, François Duvalier connaissait tous les recoins du pays et les croyances superstitieuses profondes de la population. Il en a profité pour créer des mythes et des légendes afin de se maintenir au pouvoir.

Le 22 septembre 1958, après une cérémonie teintée de rites chrétiens et vaudous, naquirent les VSN (volontaires de la sécurité nationale), plus connus sous le sanglant et célèbre nom des « tontons macoutes ». Désormais, Haïti allait vivre sous le règne de la pintade, symbole des VSN. Lors d’un discours à cette cérémonie inaugurale, l’une des chefs de bataillon, pour démontrer sa loyauté indéfectible à François Duvalier, a dit : « Si Duvalier est la source, nous, nous sommes lalo. » Ce qui veut dire : « Nous sommes l’eau qui coule dans cette source », d’où le nom de fillette Lalo. Dans la tradition ancestrale haïtienne, la fillette Lalo représente la sorcière qui dévore les enfants (fillette lalo Kon manjé ti moun) et cela veut tout dire.

Le nombre 22 est le plus grand et le plus haut de tous les chemins de la vie. Il symbolise l’intelligence suprême et l’intérêt universel. Papa Doc l’a utilisé pour son intérêt personnel. Dans la foi chrétienne, l’apocalypse attribuée à saint Jean compte 22 chapitres. En Afrique, pour les Bambaras du Mali dont toutes les connaissances mystiques sont recouvertes par le symbolisme des vingt-deux premiers nombres, ce chiffre 22 représente le total du temps écoulé, du début de la création à l’achèvement de l’organisation du monde. Ce nombre représente la longévité et la réincarnation. François Duvalier n’a pas eu la longévité attendue. Son fils Baby Doc fut aussi brutal que lui, mais moins intelligent, il n’a pas eu de réincarnation. Dans le vaudou haïtien, le nombre 22 représente la force décuplée, le jumeau (marassa) qui peut voir venir l’ennemi en avant comme en arrière. Ce nombre 22 a longtemps maintenu les opposants dans la peur d’être vus par la pintade de Papa Doc.

Papa Doc savait tout et Papa Doc voyait tout. Dans ce plat de croyance démagogique arrosé de sauce vaudou, on digérait facilement que l’homme puisse se transformer en pintade. Au détour d’un rassemblement ou de simples commérages entre deux personnes, une pintade se pointait à l’horizon ; c’était alors la panique, les gens croyaient que c’était l’envoyé de Papa Doc ou Duvalier lui-même qui venait les écouter. Cela créait un sentiment de peur et les gens se méfiaient entre eux.

Si toutes les légendes comportent une part de vérité, nous devons séparer avec des faits le vrai du faux. Le journal Le Monde du 12 mars 1965 a publié en grand titre dans sa rubrique internationale : « Papa Doc songerait à se faire proclamer empereur sous le nom de François Ier. » En effet, le quotidien français indiquait :

« Selon des informations recueillies par le correspondant du New York Herald Tribune à Port-au-Prince, M. François Duvalier, « Papa Doc », qui s’est fait « élire » président à vie en 1964, songerait de nouveau à se faire proclamer empereur d’Haïti sous le nom de François Ier. En fait, il en avait déjà eu l’idée l’année précédente et « Papa Doc » avait fait effectuer de discrets sondages dans ce sens auprès de ses familiers et de l’opinion.
On remarque depuis quelque temps à Port-au-Prince des portraits du président Duvalier avec cette seule mention : « François Ier », et plusieurs chars fleuris du dernier carnaval portaient également ce nom. Bien que cette possibilité d’une proclamation de M. François Duvalier comme empereur puisse paraître absurde à des étrangers, les observateurs de la capitale haïtienne estiment au contraire que le régime est en train de préparer lentement et subtilement l’opinion à cette éventualité. C’est le 22 mai 1964, date anniversaire de la seconde prise de pouvoir de « Papa Doc », qui serait choisi pour l’annonce officielle de cette décision.

Après avoir consulté les oracles, les prêtres vaudous ont tranché : depuis la mort de Dessalines, quiconque se fera empereur sur cette île perdra le pouvoir en moins de 10 ans. L’empereur Faustin Ier a perdu le pouvoir quelques mois avant de compléter ses 10 ans de règne. Ils ont conclu que son alliance avec la pintade préserverait sa dynastie sur plusieurs générations. Comme Papa Doc voulait garder le pouvoir à tout prix, il s’est ravisé sur son rêve de devenir empereur.

Jusque-là, la pintade se la coulait douce dans la brousse haïtienne. Quelques jeunes en quête de gibier ont été traqués la bête dans la plaine du Cul-de-Sac. Comme la pintade représentait le régime Duvalier, chasser l’oiseau était une provocation. La rumeur voulait que les opposants de papa Doc s’exerçassent sur le bipède pour faire disparaître la dictature. Il n’en fallait pas plus pour que les chasseurs deviennent des proies. Au lieu de neutraliser par surprise le gibier dans son nid, ces jeunes aventuriers se sont fait capturer. Ceux qui ont survécu à la sanglante réplique du dictateur se sont retrouvés sous les verrous au Fort-Dimanche.

Plusieurs opposants ont été passés à l’infinitif à tort ou à raison, sous la simple accusation d’avoir chassé la pintade. D’autres infortunés ont fait la connaissance de Madame Max Aldolphe (Rosalie Bosquet), fillette lalo, la redoutable chef des tontons macoutes. Son regard suffisait à vous glacer le sang, geler vos pieds et vos oreilles, pourtant, il n’y a pas de neige en Haïti, c’est un pays tropical. Des prévenus mouraient de crises cardiaques, causées par la peur et le stress avant même que la commandante en chef des tontons macoutes ne prononce son verdict. Malgré les risques énormes, cet animal délicieux se faisait manger avec un appétit mesuré et en catimini. Pendant 28 ans, l’oiseau a connu des jours paisibles dans la brousse haïtienne, c’est ce qui a préservé l’espèce.

Après la mort de Papa Doc, son rejeton et successeur Baby Doc n’a pas écouté les oracles. Il a fait alliance avec le léopard, un animal étranger qui ne connaît pas le terrain miné de la politique de ce pays montagneux. Le Corps des Léopards a été créé en 1973 par Jean-Claude Duvalier comme force de sécurité personnelle afin de consolider le pouvoir présidentiel et de réduire l’influence des autres branches des FADH, de manière à empêcher les coups d’État militaires. Cette force d’élite comprenait 600 à 800 membres entraînés par des militaires américains à la tactique de contre-insurrection. Bien que dirigés par Himmler Rébu, les Léopards restaient sous le contrôle direct de Jean-Claude Duvalier. 

Beaucoup de jeunes hommes ont vite compris l’attrait, et les avantages de l’animal, ils ont fait corps avec lui .(Le corps des léopards). Ils ont obtenu un bon salaire et l’impunité totale. Dès lors on a assisté à une lutte de pouvoir, la pintade contre le léopard. La pintade veillait et traquait sans merci les opposants politiques. Sous son règne, les gens vivaient dans une illusion de paix et s’inquiétaient moins pour la sécurité de leurs enfants si ces derniers ne se mêlaient pas de politique. En vrais prédateurs, les rejetons du léopard ont rapidement choisi leurs proies, les jeunes beautés du pays. Désormais, l’ombre du léopard planait sur toutes les jolies femmes du pays. Mariées, célibataires, fiancées, le félin s’en foutait.

Par tradition, on dansait et on faisait le laisser frapper dans le carnaval haïtien. Avec l’arrivée des tontons macoutes, les règles ont changé, il y a eu des débordements, des excès d’autorité des pintades dans un désordre ordonné, plusieurs arrestations arbitraires, des disparitions, des exécutions sommaires. C’était une façon de prévenir les opposants et de lancer un signal fort au peuple de se tenir tranquille. Avec la montée en puissance des félins (les léopards), les règles du carnaval ont encore changé. Le fauve n’acceptait pas le laisser frapper, il frappait, à la moindre réplique, il tuait, emprisonnait et faisait disparaître ses proies.

Gary Lamothe, Édel Jean-Francois, Rodrigue Dejean, Frantz Bernier, Maxime Alphonse, Jean Rénel Verdieu, etc. Ces jeunes hommes ont disparu parce qu’ils se sont interposés contre les attouchements sexuels des léopards en civil dans la foule du défilé carnavalesque contre les jeunes femmes. Pour se prémunir de cette répression sanglante, à partir de 1975, certaines familles aisées ont fait construire des estrades privées (les stands) à l’abri des félins, ce qui apporta un changement majeur dans l’ambiance et dans le décor du Carnaval à Port-au-Prince. Cette grande fête populaire, où tout le monde se mélangeait, est devenue le symbole et le clivage de la division sociale. Les mieux nantis dans les tribunes et les plus pauvres dans la foule.

Depuis un certain temps, la presse locale commençait à dénoncer les crimes et les excès du régime de Baby Doc. En septembre 1979, des journaux rapportèrent que Jean-Claude Duvalier avait lâché ses tontons macoutes « comme un avertissement à tous ». Dans un discours prononcé le 22 septembre 1979, à l’occasion de la commémoration du 22e anniversaire du régime Duvalier, ce dernier déclara qu’il ne tolérerait aucune critique subversive. Le même jour, il fit référence aux VSN comme à sa « première ligne de défense », déclarant : 

« Hommes et femmes de la milice, vous êtes la cheville ouvrière de mon gouvernement, la force principale sur laquelle je me fonde moi-même. »

Il n’en a pas fallu plus pour que la pintade retourne à son rôle premier, la répression brutale et sanglante contre le peuple haïtien. Cette même année, il y avait une chanson populaire du groupe musical les Skah shah, dont le refrain disait: «Talon Kikit retounen pi rèd » (Les talons aiguilles sont de retour), mais le peuple chantait : « Tontonmacoute retounen pi rèd. » (Les tontons macoutes sont de retour.) S’ensuivit une répression farouche contre celui qui osait chanter ce refrain à proximité d’un VSN. Plusieurs animateurs des stations de radio du pays enlevaient ce titre du répertoire musical de leur émission, de peur de ne pas voyager trop rapidement en pays sans chapeau. 

À suivre
Recherche NoCAJ-7770-40.
Jacques Casimir (Pasteur D’Amoulio)

majac14​@hotmail.com

Bibliographie 

1) Notes : « Passer à l’infinitif » : expression haïtienne qui signifie « se faire assassiner manu militari 
2) RÉF : Auteur : Jean-Marie Lamblard, Titre L’oiseau nègre. L’aventure des pintades dionysiaques.
3) RÉF : Auteur : Paul Le Cour Titre :L’évangile ésotérique selon Saint-Jean.4)RÉF : Auteur : Placide David Titre L’Héritage colonial en Haïti.(Madrid, Presse nationale, 1959)5)RÉF : Auteur : Francois Girord Titre : La vie quotidienne de la société créole au XVIIe siècle. (Paris, Hachette,1972)6) Sources : le journal Le Monde, publication du 11 mars 1965 Titre Papa Doc songerait à se faire proclamer empereur sous le nom de François 1er. 

7) Sources : Jean-Claude Duvalier, discours prononcé le 22 septembre 1979 à l’occasion de la commémoration du 22e anniversaire du régime Duvalier. (Publié par Le Moniteur, journal officiel du gouvernement.) 
8) Notes : voyager en pays sans chapeau » : expression haïtienne qui signifie « mourir rapidement ».

Jacques Casimir (Pasteur D’Amoulio)
majac14​@hotmail.com

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