Moi aussi je dis NON
par Henri Piquion
« Honte à tous ceux qui, oubliant leur devoir envers la patrie,en appellent à l’étranger. » Anténor Firmin, 1850-1911
Je dois commencer par faire honnêtement l’aveu que j’ai hésité avant de formuler ma condamnation de la demande adressée par Ariel Henry et ses complices à des armées étrangères de venir occuper le pays sous le prétexte que l’état haïtien n’a pas les moyens de combattre les gangs armés.
Ma condamnation de cet acte de haute trahison a été spontanée, et il a été clair dans mon esprit –depuis 1994- qu’aucune autre sentence que celle de la condamnation à mort prononcée contre les traîtres à la patrie ne pourra atténuer la honte avec laquelle nous allons devoir vivre, générations après générations, tant que ces actes de trahison ne seront pas punis.
Je ne sais pas qui dans notre histoire de peuple a été le premier chef d’état ou de gouvernement à solliciter l’intervention de forces militaires étrangères pour l’aider à résoudre des problèmes politiques auxquels il n’a pas su faire face. La demande faite par Boisrond Canal à la marine allemande de bombarder le navire amiral de notre flotte d’alors est bien documentée. Cet acte de trahison a eu une triple conséquence qui dure encore aujourd’hui. La première est la fierté permanente que nous devons transmettre à nos jeunes et à nos enfants du sacrifice consenti par Hamerton Killick pour sauver l’honneur de notre nationalité. Juste un détail Hamerton Killick n’était pas encore citoyen haïtien comme Ariel Henry, ses complice et ses prédécesseurs, mais sujet britannique.
La deuxième conséquence est que jusqu’à aujourd’hui nous n’avons pu reconstituer une marine nationale en mesure de protéger nos côtes des intrusions de nos voisins, de la contrebande, du trafic de la drogue et des pêcheurs étrangers équipés de chalutiers dernier cri qui vident nos fonds marins de plusieurs espèces de poissons dont nous avons oublié le goût. La troisième conséquence est qu’avec la victoire de Nord Alexia sur Anténor Firmin nous avons raté l’occasion de faire l’expérience d’un gouvernement moderne, éclairé et patriotique. Il nous faut retenir cette demande adressée à des étrangers d’intervenir militairement dans nos affaires internes comme l’une des causes lointaines de l’occupation de 1915.
Si Boisrond Canal a été le premier à faire appel à des forces étrangères sa trahison n’a pas eu de grands échos dans l’esprit des gens, notamment à cause de l’acte héroïque de Hamerton Killick qui a enlevé aux Allemands la proie que leur avait offerte Boisrond Canal. Celui-ci, il faut le dire, n’a pas insisté pour que les Allemands frustrés poursuivent leur mission de terreur en bloquant le port des Gonaïves et en débarquant sur le sol de cette ville. Il a fallu attendre près d’un siècle pour qu’un président de la République en la personne de Jean-Bertrand Aristide demandât à des instances étrangères, plus précisément aux États-Unis, d’imposer un embargo aux citoyens de notre pays, puis de l’envahir militairement.
On n’a pas fini d’évaluer les conséquences de ces actes terroristes, de ces actes criminels. Une étude de 1993 dirigée par l’agronome Jean-André Victor alors Ministre de la Planification et de la Coopération Externe a à peine levé le voile sur les misères engendrées par l’embargo sur les populations les plus fragiles et dans tous les secteurs de la vie nationale. Sans discrimination l’embargo a fragilisé, c’est un euphémisme, la santé, l’éducation, l’économie, les finances, les infrastructures, les rapports sociaux et même les mœurs de notre pays qui dans ces domaines vivait une crise permanente depuis au moins les années 1970. En attendant que soit fait un bilan, même approximatif et partiel, de l’embargo USA-lavalas, nous pouvons affirmer avec conviction qu’il a accéléré la paupérisation d’une classe moyenne déjà faible et surtout augmenté la misère (les misères) et la pauvreté donc les vices et la criminalité.
Quant à l’occupation de 1994, en plus d’aggraver les effets de l’embargo, elle n’a apporté que deuils et humiliations. Plus encore que celle de 1915! Ses conséquences immédiates les plus visibles sont les viols commis par les soldats américains de la US Army et de la USMC sur des petites filles curieuses et imprudentes dont certaines ne demandaient qu’à voir la couleur d’un dollar; ce sont aussi les assassinats d’état commis avec la bénédiction et même les accolades de Bill Clinton sur les personnes du pasteur Antoine Leroy et de l’avocate Mireille Durocher Bertin, pour ne citer que deux noms.
Ce sont aussi les meurtres injustifiés commis par ces mêmes soldats. Rappelons pour mémoire que quand des policiers qui jouaient au domino à l’extérieur du poste de police du Cap-Haïtien à la rue 20 se sont exclamés parce que l’un d’eux avait fait un « dékabès » des « marines » qui se trouvaient sur place les ont criblés de balles. Bilan : 11 morts. N’oublions pas que la USMC est un corps de soldats d’élite des forces armées étasuniennes qui transportent la démocratie dans leurs armes pour distribution gratuite d’un pays à l’autre.
L’occupation de 1994, sollicitée par Jean-Bertrand Aristide et ses complices aura eu comme conséquence paradoxale d’affaiblir l’état alors que sa prétention était de promouvoir la démocratie (« uphold democracy »). S’agit-il vraiment d’un paradoxe ou l’affaiblissement de l’état était-il déjà programmé? Cette question est légitime car dès le premier jour de l’invasion les envahisseurs ont entrepris systématiquement d’avilir publiquement les membres des FAdH en les frappant contre le sol, en leur posant les bottes sur la nuque avant de les menotter en ricanant que les menottes étaient des « bracelets de la démocratie » (sic).
En moins d’une semaine ils ont vidé les FAdH de tous leurs membres ce qui a permis à Jean-Bertrand Aristide d’effacer d’une signature une institution qui date d’avant 1920 dans ses dernières configurations, mais qui s’est toujours reconnue comme l’héritière de l’Armée Indigène qui nous a libérés de nos chaînes d’esclaves. Les chimères, plus tard renommés PNH, se sont vite emparé de l’espace institutionnel laissé vacant par l’effacement temporaire des FAdH. Les différentes occupations que nous avons subies sous toutes sortes de noms depuis 1994 ont engendré les gangs d’aujourd’hui en couchant avec la misère et la corruption.
Rien donc ne justifie que Ariel Henry et ses complices aient fait appel à des soldats étrangers pour les aider à combattre les gangs. Les gangs d’aujourd’hui ne sont malheureusement pas les premiers de notre histoire. Si nous avons oublié les Zinglins, notre génération a vu un gang passer du statut de cagoulards à celui de macoutes avant d’être institutionnalisés sous la dénomination de VSN. Ils étaient des créations de l’autorité politique qui s’en servait pour pérenniser son pouvoir. Il en est de même des attachés et du FRHAP dont la mission cependant n’était pas a priori de pérenniser un pouvoir étable, mais de s’opposer à un autre qui se disait légitime. Ces gangs étaient unifiés et en quelque sorte institutionnalisés.
Comme leurs prédécesseurs, les gangs actuels sont des produits des autorités politiques d’après 1994 auxquelles se sont jointes les hommes d’affaires et les politiciens de tous bords eux-mêmes financés par les hommes d’affaires et peut-être aussi, sous des formes discrètes, par l’international. D’où leur multiplicité, leur atomisation, leur imprévisibilité et leur dangerosité. Des soldats étranger qui viendraient en Haïti demain avec pour mission de combattre les gangs ne les verraient que comme des criminels armés à massacrer. Ils sont en réalité des criminels armés, mais ils ne sont pas que ça. Ils sont aussi les produits de notre antipatriotisme, de notre rapacité, de notre égoïsme atavique, de notre rêve plus que deux fois séculaire d’être les colons dans notre propre pays, d’être les colons de nous-mêmes. Il n’est pas surprenant que nos « amis » internationaux nous encouragent dans cette voie.
Les gangs constituent un danger pour la population. Avec leurs commanditaires politiques et économiques ils constituent un danger pour le pays. Il faut donc les combattre avec les moyens indigènes dont nous disposons. La PNH, même si elle est plus de deux fois plus nombreux et dis fois plus armée que les FAdH d’avant 1994, à cause de son allégeance à des courants politiques et de sa proximité morale des gangs et tout simplement par peur de mourir, donc par manque de motivation et de formation professionnelle, a fait la preuve de son incapacité à régler problème des gangs. Mais il n’y a pas que la PNH.
Il y a les nouvelles FAdH dont les responsables politiques et économiques, à commencer par Ariel Henry font semblant d’ignorer l’existence pour des raisons inconscientes et d’inconscience. Pourtant le 18 novembre 2021 c’est avec des larmes aux yeux qu’un officier de l’état-major, parlant au nom de l’institution militaire, a supplié le gouvernement de leur donner les moyens et l’autorisation de débarrasser le pays des gangs qui commettent tous les crimes et toutes les nuisances dénoncés par le Conseil des Ministres dans sa décision du 6 octobre 2022 qui alimentera la honte des Haïtiens pendant plusieurs générations à venir.
Personnellement, et sans consultation avec qui que ce soit, en tant que Citoyen haïtien, en tant que Professeur et en tant qu’Éducateur qui a pendant longtemps eu le privilège d’instruire et de former des hommes et des femmes au respect d’eux-mêmes et de leurs semblables, en tant qu’ancien Ministre de l’Information et de la Coordination, en tant qu’ancien Ministre de le Culture, en tant qu’ancien Doyen de l’École Normale Supérieure, en tant que récipiendaire le 26 Février 1992 de l’Ordre National Honneur et Mérite au grade de Grand-Croix, en tant que Père qui veut être autant respecté de ses enfants, en tant que Patriote haïtien, je m’associe à tous ceux qui rejettent la demande d’occupation militaire du pays faite par Ariel Henry et ses ministres.
À cette demande, moi aussi je dis NON!
Henri Piquion
St-Hubert, Québec, Canada
Le 10 octobre 2022

