« Il semble urgent, face aux dérives incessantes, que des citoyens s’engagent davantage dans la lutte contre la pauvreté et l’inégalité. » Auteur inconnu
Les 16 et 17 Septembre derniers, la ville de Saint-Marc a connu, à l’instar de sa grande sœur Gonaïves, des scènes de pillage et de destruction de sites publique et privée. En effet, des bureaux comme ceux de la Digicel et de l’ONA ont dansé avec les flammes allumées par des foules colériques réclamant que le gouvernement se rétracte sur sa décision d’annuler les subventions sur les produits pétroliers et donc d’augmenter les prix de ces produits à la pompe.
Ces événements ont occasionné une chasse aux militants dans la cité Nissage Saget. Journalistes et entrepreneurs se liguent afin de réclamer la tête des « auteurs intellectuels » de ces actes qu’ils jugent barbares. Si certains citoyens réagissent modestement face à la crise, d’autres scandent haut et fort que ces mouvements ne sont nullement le résultat de revendications populaires mais qu’au contraire, ils sont le fruit d’un vaste complot politique et économique contre la ville. D’ailleurs, ils disent à qui veut l’entendre que ce ne sont pas des Saint-Marcois qui ont investi les rues mais des mercenaires provenant des Gonaïves et d’autres zones du département. Ces propos sont soutenus par les regroupements politiques de la plateforme de la société civile ou encore par des organisations politiques sœurs du SDP.
Des regroupements politiques tels que MORELIM, TANBOU PALE ou encore LAKAY ont rejeté ces allégations d’un revers de mains. Ils assument que la population, en signe de protestation contre la cherté de la vie, contre l’inégalité cruelle peut et doit se rebeller et que le feu est un acte purificateur de la vermine politique qui ronge le tissu social depuis l’assassinat de l’Empereur Jacques 1er.
Entre ces deux positions, faut-il trancher ? Du moins, faut-il partir à la découverte de l’argumentaire de l’une comme de l’autre ? Sur les forums, la guerre est déclarée. Nous proposons ici, un parcours analytique de ces deux positions dichotomiques et diamétralement opposées.
Saint-Marc : sans bourgeoisie et sans réactionnaires.
Si l’on croit les allégations du premier groupe, la cité du Lion n’a pas de bourgeois. Ceux-ci se trouvent dans les hauteurs de Port-au-Prince ou à Pétion-Ville comme veulent le faire croire les clichés. Cette ‘’petite’’ ville où tout le monde connait tout le monde n’a pas de place pour la violence, le pillage et toute autre forme de revendications extrêmes.
En ce sens, si des citoyens veulent se rebeller contre l’Etat, ils savent où se rendre et ce n’est que lâcheté que de vouloir s’attaquer aux siens, à ses semblables. D’ailleurs, tout est machination politique des cadors du haut-Artibonite voulant à tout prix tuer l’économie de la fière cité.
Ils affirment également que ce ne sont que des ‘’moun vini’’ qui infiltrent la scène politique afin de répondre aux exigences de certains patrons qui les poussent à détruire toutes les ‘’richesses’’ de la ville. Ces individus qu’ils jugent malhonnêtes et qu’ils réclament d’ailleurs ne méritent que la prison selon certains.
Une chasse à l’homme est ouverte. Des mandats sont émis, des gens sont arrêtés, des maisons fouillées. Des biens pillés ont même été retrouvés et ceci, au cœur de la fière cité Nissage Saget.
Saint-Marc : entre exode et expansion, une ville qui s’enflamme en silence.
Si le pays n’a connu de recensement depuis 2003, les dernières estimations de l’IHSI avoisinent les quatre cent cinquante mille habitants pour la commune ; ce qui représente la deuxième population la plus importante pour le deuxième département le plus peuplé du pays. Énorme ! De sa réputation de ville hospitalière, Saint-Marc a connu un exode massif à chaque événement important du pays : les divers cyclones aux Gonaïves, le séisme du 12 Janvier 2010 et plus près de nous, la guerre des gangs à Croix-des-Bouquets. S’ajoute à cela, l’exode rural qui vient concentrer les habitants des sections communales au centre-ville déjà surpeuplé et non aménagé.
A Saint-Marc pullulent les bidonvilles : Block-hauss, Frecyneau, Obion, Morne Fort, Portail Montrouis, Portail des Guêpes, Pont-Tambour et Marc Donald. La ville crie à l’étouffement. Certains fuient vers les sorties. Jeanton, Lalouère et Figuier en font les frais ; pourtant rien n’est entrepris afin d’assurer une bonne organisation de ces nouvelles terres pouvant aider à décongestionner la cité.
Le Lion ne rugit plus, il pleure parce qu’il est étouffé.
La lie de la population est oubliée, négligée, méprisée et c’est elle qui est venue se déferler sur les entreprises des hommes forts de la cité selon les partisans de la deuxième thèse en question. Sur la question de la bourgeoisie, les membres de Morelim ont fait référence à la définition primaire du terme, à savoir que ce sont les habitant du bourg qui détiennent les moyens de production et qui sont donc les pourvoyeurs d’emploi. Au sens de Marx, ce sont les détenteurs du capital. Bien sûr, il existe ici des individus qui s’identifient à cette définition et qui n’ont jamais manifesté leur désinvolture face à l’Etat destructeur.
Cependant, il est noble de questionner leur connivence avec l’Etat. Sont-ils des jouisseurs de la corruption généralisée? A cette question, le sociologue Evens Victor a répondu qu’il croit que ces hommes peuvent s’accommoder à un État fort et défenseur de la cause publique. S’ils sont corrompus, c’est probablement parce que la machine de l’administration publique l’impose à quiconque veut investir mais ce ne sont pas forcément des garants indéniables du système qui ne jurent que par la bêtises, la concurrence imparfaite, le sabotage, l’abus, le monople pour s’enrichir.
L’AESM : l’économie en marche vers la politique.
L’association des entrepreneurs de Saint-Marc est une structure qui regroupe la majorité des patrons de la ville. Ils ont entrepris des activités d’accompagnement de la population assez subversives. En un, ils ont organisé une journée d’orientation professionnelle pour environ 500 bacheliers. Ensuite, ils ont mené un projet d’éclairage de diverses rues de la ville au moyen de lampadaires à panneaux solaires : ce qui nous rappelle un certain Lamothe PHTKiste…
Si certains y ont vu l’envie de se ranger du côté de la masse, d’autres ont interprété ces faits comme une démarche purement politique visant à commencer une campagne électorale.
Quelques semaines après, alors que les bandits ont commencé à faire de Canaan ce qu’ils ont fait à Martissant, l’association a lancé une journée de manifestation pacifique sous le slogan : «GRAN NÒ A P AP FÈMEN. »
Encore une fois, les débats s’étaient ravivés sur les forums des jeunes de la ville qui questionnaient le bienfondé de cette initiative. Les entrepreneurs ne réagissent-ils que lorsqu’ils sentent leur business menacés ? Sont-ils si étrangers à la situation globale du pays ? Acceptent-ils que le Grand Sud puisse mourir tant que le Grand Nord existe ? Pourquoi aucune pancarte ne faisait mention de la pauvreté des plus nombreux ou de l’augmentation démesurée des coûts de la vie ou encore de la situation mortuaire du grand Sud?
Saint-Marc aujourd’hui, et demain ?
Il est clair que la vision réductrice de Saint-Marc au centre-ville est faussée. L’expansion démographique est réelle. Les banlieues sont nombreuses et la délinquance ne nous est point étrangère. La circulation est difficile, les motocyclettes se multiplient et les routes sont envahies par les voitures vomies par le wharf.
La ville part vers son éclosion. Les divergences politiques se recréent et les positions sont claires. Les luttes internes sont enracinées dans les traditions de politicaillerie.
Bizarrement, certains qui se taguent de Saint-Marcois authentiques n’ont qu’une vision partielle et ancienne de la ville. Beaucoup de nouvelles réalités leur sont étrangères et ceci représente un danger considérable compte tenu des projets d’accaparements politiques de ces derniers qui se refusent de livrer la ville aux ‘’moun vini’’.
Nécessité fait loi : dans notre langue maternelle, nous disons tout bèt jennen mòde. On ne sait pas quand viendra la prochaine explosion sociale mais une chose est sure : Haïti est encore une fois assis sur une poudrière et Saint-Marc est loin d’en être exempté.
Frantzy FENE

