New York Times: Envahissez Haïti, exhorte Wall Street en 1914. Les États-Unis s’exécutent

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By Selam Gebrekidan
Matt Apuzzo
Catherine Porter 
and Constant Méheut

Published May 20, 2022
Updated May 21, 2022, 12:02 p.m. ET
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17 décembre 1914. Huit Marines américains franchissent le seuil de la Banque Nationale d’Haïti en début d’après-midi et en ressortent les bras chargés de caisses en bois remplies d’or. Valeur de la cargaison : 500 000 dollars.

Le butin est transporté par chariot jusqu’à la côte sous la garde attentive de soldats américains en civil postés tout au long du trajet. Une fois le rivage atteint, les soldats embarquent la cargaison et rejoignent à vive allure une canonnière stationnée au large.

Quelques jours plus tard, l’or repose dans la chambre forte d’une banque de Wall Street.

Ces faits se sont déroulés en 1914 et sont les prémices d’une invasion d’Haïti à grande échelle. Les forces américaines s’empareront du pays l’été suivant et le dirigeront d’une main de fer sur une durée de 19 ans. Ce sera l’une des plus longues occupations militaires de l’histoire des États-Unis. Après le départ des troupes en 1934, des financiers américains continueront de tenir les cordons de la bourse du pays pendant encore 13 ans.

Les États-Unis présentent l’invasion comme une nécessité. Haïti est si pauvre et instable, expliquent-ils, que s’ils n’en prennent pas le contrôle, une autre puissance le fera à leur place — s’invitant ainsi dans le pré carré américain. Le secrétaire d’État Robert Lansing, l’équivalent d’un ministre des affaires étrangères, dépeint l’occupation comme une mission civilisatrice qui mettra fin à “l’anarchie, à la sauvagerie et à l’oppression”. Dans ses écrits, il affirme que “la race africaine est dénuée de toute capacité d’organisation politique”.

Des soldats américains à Port-au-Prince en 1920.
Des soldats américains à Port-au-Prince en 1920.Credit…Times Wide World Photos

Mais à la lecture des décennies d’archives, de correspondances diplomatiques et de rapports financiers qu’a consultés The New York Times, on comprend que, sous le vernis officiel, un autre acteur était à la manœuvre et poussait les États-Unis à prendre le contrôle d’Haïti et de ses richesses : Wall Street. Et, plus particulièrement, la banque qui deviendra Citigroup.

Sous la pression accrue de la National City Bank of New York, l’ancêtre de Citigroup, les Américains évincent les Français et s’établissent comme puissance dominante en Haïti sur les quelques décennies suivantes. Ils dissoudront son parlement manu militari, massacreront des milliers de Haïtiens, contrôleront les finances du pays pendant plus de 30 ans, et ponctionneront une grande part de ses revenus pour les reverser à des banquiers de New York. À leur départ, le pays est si pauvre que les fermiers ayant travaillé à les enrichir vivent pour la plupart dans un état de dénûment “proche de la famine”, d’après des fonctionnaires des Nations Unies venus sur place en 1949.

“J’ai contribué à faire d’Haïti et de Cuba des coins où les gars de la National City Bank pouvaient se faire de jolis revenus”, se vante en 1935 le général Smedley Butler, un commandant des forces américaines sur Haïti. Il se targue même en 1935 d’être un “racketteur au service du capitalisme”.

L’ancêtre de Citigroup, maison mère de  Citibank, a fait pression pour que les Etats-Unis prennent le contrôle d’Haïti.
L’ancêtre de Citigroup, maison mère de Citibank, a fait pression pour que les Etats-Unis prennent le contrôle d’Haïti.Credit…Hiroko Masuike/The New York Times

Cela fait plus d’un siècle qu’Haïti traîne une image de désastre, de cas désespéré, de pays si pauvre, si endetté, si dépourvu de ressources et si anarchique qu’on doit en permanence venir à sa rescousse. Un président qu’on assassine dans sa chambre, les enlèvements en pleine capitale, les vagues de migrants haïtiens vers les États-Unis — tout est révélateur d’un pays pris dans une spirale de misère sans fin. Un pays que les grandes puissances du monde, que ce soit au moyen de troupes ou d’aide humanitaire, ne parviennent pas à réparer.

L’infortune persistante d’Haïti est cependant en grande partie le fait d’interventions extérieures, souvent effectuées sous couvert de main tendue. C’est ce que révèlent les documents et les archives financières que le New York Times a consultés en Haïti, aux États-Unis et en France.

Quand les forces américaines débarquent à l’été 1915, cela fait déjà plus d’un demi-siècle qu’Haïti reverse à la France une grosse partie de ses faibles revenus. Les Haïtiens ont beau avoir chassé les Français esclavagistes, battu les troupes de Napoléon pour enfin proclamer leur indépendance en 1804, la France est revenue à la charge. À bord de vaisseaux armés et en menaçant le pays d’une nouvelle guerre, elle a exigé d’Haïti le paiement de compensations d’un montant astronomique.

Haïti est le premier — et le seul — pays où les descendants des personnes asservies ont dû payer les familles de leurs anciens maîtres au fil de plusieurs générations. La charge a entravé la capacité de la nation, pratiquement dès sa naissance, à se construire.

Puis sont arrivés les banquiers français qui font contracter des emprunts à un pays déjà exsangue d’avoir payé la France. Ils prélèvent des commissions, des intérêts et des frais d’un tel montant que, certaines années, les bénéfices des actionnaires français dépassent l’ensemble du budget de l’État haïtien alloué aux travaux publics.

Viendront ensuite les Américains qui qualifieront volontiers leur intervention de défense de la “souveraineté” haïtienne. Et comme pour la kyrielle de banquiers parisiens qui ont précédé, Haïti s’avèrera très profitable pour Wall Street. En 1932, dans son rapport à la commission des finances du Sénat américain, la National City Bank affirme que c’est sur la dette d’Haïti qu’elle contrôlait qu’elle a fait l’une de ses plus grandes marges pendant les années 1920.

On trouve peu de traces aujourd’hui de ce passé chez Citigroup. Haïti est à peine mentionné dans son histoire officielle. La banque a refusé d’accorder au New York Times l’accès à ses archives et a fait savoir qu’elle ne retrouvait pas d’informations sur certains de ses plus importants prêts à Haïti.

Pourtant, d’après la vingtaine de rapports annuels de fonctionnaires américains que The New York Times a pu lire, il apparaît clairement que, sur une période de dix ans, un quart des revenus publics d’Haïti a été dévolu au paiement de dettes contrôlées par la National City Bank et sa filiale haïtienne. À l’époque, c’est cinq fois le budget des écoles publiques du pays.

Et certaines années, les fonctionnaires américains aux manettes des finances du pays ont davantage dépensé d’argent public pour leur propres rémunérations et frais que pour la santé publique du pays, qui comptait deux millions d’habitants.

“Nous sommes sous la domination totale des Etats-Unis”, s’insurge en 1932 l’avocat haïtien Georges Léger auprès de sénateurs américains. Il leur expose la rancœur qu’inspire aux Haïtiens le contrôle financier et politique de leur pays “pour la seule satisfaction de banquiers new-yorkais”.

Au départ, les gouvernants américains ne veulent rien savoir d’Haïti et refusent catégoriquement de reconnaître son indépendance. En dépit du fait que des Haïtiens s’étaient battus aux côtés des Américains pendant la guerre d’indépendance, les États-Unis mettront près de 60 ans à reconnaître Haïti, par crainte que son exemple n’incite les populations asservies du Sud américain à se soulever contre leurs propres maîtres.

Mais au début du 20ème siècle, à mesure que s’étend leur empreinte géographique sur l’hémisphère, les Américains perçoivent qu’il y a un impératif — et une chance à saisir. Non seulement ils veulent freiner l’influence européenne dans la région, en particulier celle de l’Allemagne, mais ils prennent aussi conscience de ce que la France sait depuis longtemps : il y a beaucoup d’argent à se faire.

Les historiens débattent encore de l’héritage de l’invasion américaine et comment celle-ci a façonné Haïti jusqu’à nos jours. Pour les uns, elle a permis d’imposer de l’ordre dans un pays alors en proie à la violence et aux coups d’État. D’autres soulignent que les Américains ont réprimé toute contestation, tiré sur des manifestants civils, commis nombre d’exécutions extrajudiciaires et imposé de longues périodes de loi martiale.

Des Marines américains embarquent pour Haiti en 1915.
Des Marines américains embarquent pour Haiti en 1915.Credit…Getty Images

Certains historiens citent des bénéfices tangibles : la construction d’hôpitaux, 1200 kilomètres de routes nouvelles, l’efficacité accrue de la fonction publique. Mais ils pointent aussi que les Américains ont usé du travail forcé : les soldats attachaient les Haïtiens avec des cordes, les faisaient travailler sans rémunération et tiraient sur ceux qui tentaient de prendre la fuite.

D’autres encore estiment que l’expropriation américaine des terres haïtiennes a provoqué l’une des plus inextricables crises contemporaines de la région, à savoir l’émigration continue des Haïtiens.

Quand des experts des Nations Unies se rendent sur l’île à la fin des années 1940, peu après la fin du contrôle financier américain, ils trouvent une nation appauvrie dont le retard est “encore plus marqué que celui des autres pays et territoires de la région.” La plupart des villes n’ont ni rues pavées, ni éclairage public, ni égouts. À peine un enfant sur six est scolarisé.

Les financiers américains avaient été si obnubilés par le remboursement des prêts d’Haïti — y compris ceux que les États-Unis avaient imposés en dépit d’objections véhémentes — qu’une commission d’enquête sur l’occupation nommée par le président américain Herbert Hoover mettra en doute “la sagesse de cette ligne de conduite”.

“Il aurait sans doute été préférable”, lit-on dans le rapport de la commission publié en 1930, de conserver “plus d’argent à l’intérieur du pays, où l’expérience montre qu’il en a grand besoin.”

Plus d’un siècle après le débarquement des soldats américains, l’ombre des États-Unis plane toujours sur la vie politique haïtienne. Après l’occupation, Washington y a soutenu une série de présidents, dont les Duvalier, dictateurs de père en fils pendant près de 30 ans. Jovenel Moïse, le président assassiné dans sa chambre en juillet dernier, avait lui aussi reçu le soutien public de deux présidents américains, en dépit de l’avalanche de preuves d’abus de son gouvernement et de la colère des opposants à son régime autocratique.

Lors de sa démission l’an dernier, l’envoyé spécial des États-Unis en Haïti Daniel Foote a dénoncé les mauvais traitements subis par des réfugiés haïtiens tombés sous le fouet de gardes-frontières américains. Une autre de ses remarques a fait moins de vagues : il soulignait les conséquences désastreuses de l’ingérence étrangère en Haïti.

“Ce que nos amis haïtiens veulent vraiment, et ce dont ils ont besoin, c’est l’opportunité de tracer leur propre voie, sans que l’étranger ne tire les ficelles”, écrit-il.

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