L’Édito du Rezo : L’ingérence de la « communauté internationale » : un obstacle majeur à l’établissement de la démocratie en Haïti

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L’ingérence de la « communauté internationale » : un obstacle majeur à l’établissement de la démocratie en Haïti

Lundi 24 janvier 2022 ((rezonodwes.com))–

Le 21 janvier 2022, « L’avenir d’Haïti » a été, une énième fois, au menu d’un Sommet international. Virtuelle, la Conférence d’Ottawa s’est déroulée sous la présidence du Canada, avec 19 pays partenaires invités, dont les Etats-Unis, la France, le Brésil, le Chili, etc., mais aussi les Nations Unies, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et l’Organisation des Etats Américains (OEA). À dire vrai, c’est une réunion internationale comme en organisent d’ordinaire le Core Group et le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), sur place, à Port-au-Prince.

Ainsi, comme d’habitude, la communauté dite « internationale », sous prétexte de « réaffirmer l’importance d’une coordination de l’aide internationale et d’un renforcement de la sécurité publique »[1], s’est réunie pour décider du sort du peuple haïtien, comme si ce dernier, infantilisé et martyrisé à souhait, ne pouvait plus prendre son destin en main. Avec toujours les mêmes recettes éculées, « à l’issue de cette rencontre virtuelle, le Canada a annoncé une aide d’environ 35 millions d’euros pour Haïti. Des projets visent à augmenter la capacité de la police nationale, mais aussi à financer des programmes de planification familiale destinés aux femmes »[2], rapporte la correspondante de RFI à Québec, Pascale Guéricolas. Une aide que la directrice de la Maison d’Haïti au Canada, Marjorie Villefranche, qui juge inutile ce genre de réunion, qualifie, à juste titre, de « saupoudrage »[3]. Rien de nouveau donc sous le froid de canard canadien !

Bien entendu, en cohérence avec sa stratégie habituelle, l’International a convoqué à ce sommet son poulain, Ariel Henry, Premier ministre de facto, qu’il s’était empressé de placer à la tête du pays par un tweet, à la suite de l’assassinat de son ex-protégé, Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021[4].

En marge de ce sommet, le sous-secrétaire d’Etat des Etats-Unis chargé des Affaires de l’hémisphère occidental, Brian Nichols, a déclaré que « le mandat du Premier ministre Ariel Henry n’est pas lié à celui du président le 7 février […] le peuple haïtien veut et espère que le gouvernement en place continue de faire des progrès en vue d’organiser des élections pour élire un président démocratiquement. Le gouvernement travaille dessus. Mais, je ne crois pas que le peuple haïtien se concentre sur la date du 7 février »[5].  Il s’agit là d’une prise de position scandaleuse qui conforte le Premier ministre de facto, Ariel Henry, qui entend se maintenir à son poste au-delà du 7 février 2022, date à laquelle le président de facto Jovenel Moïse aurait dû, enfin, partir. C’est ainsi que Ariel a bien évidemment abondé dans le même sens que son donneur d’ordre étatsunien en tweetant : « Le 7 février ne marque pas la fin du mandat du gouvernement qui a la responsabilité d’organiser des élections libres et démocratiques. Le prochain locataire du Palais national sera un président élu librement par l’ensemble du peuple haïtien ». Alors qu’il agit, de plus en plus, de manière autoritaire, comme Premier ministre et Président de la République, en prenant d’assaut le Palais national, l’ancien colonel Himmler Rébu, dirigeant du Groupe de réflexion sur Haïti (GREH), lui demande – sous forme de mise en garde – de ne pas se prendre pour le dictateur François Duvalier.

En vérité, le chansonnier Ariel Henry, vieux routier de la politique haïtienne, reprend les mêmes refrains de Jovenel Moïse, en jouant parfaitement la partition de la « communauté internationale », avec l’Oncle Sam en chef d’orchestre. Comme toujours, c’est une affaire ficelée par l’ensemble des puissances occidentales, sous la baguette du chef d’orchestre. En d’autres termes, avec Ariel Henry à la tête du pays pour organiser des « zeleksyon chanpwèl », le résultat est connu d’avance ; c’est le changement dans la continuité autocratique, avec le retour de l’ancien chanteur-président devenu multimillionnaire en un temps record à l’ère de l’affaire PetroCaribe, au détriment de toute perspective réellement démocratique et républicaine pouvant sortir Haïti durablement de l’ornière.

C’est sans doute pour cette raison que certains leaders haïtiens, en opposition à Ariel Henry, et par ricochet à cette fameuse « communauté internationale », ont tenu à répondre à Brian Nichols. Ainsi, Youri Latortue, chef du parti Ayiti an aksyon (AAA) et ancien président du Sénat, signataire de l’Accord PEN, a riposté par ce tweet : « Clarification pour Brian Nichols : la fin du mandat du Président engendre la fin du mandat du Premier Ministre qui ne peut plus engager la Gouvernement. Même reconduit, il doit obtenir le vote de confiance du Parlement. Dans l’impasse actuelle la légitimité passe par le consensus. »

C’est également l’avis de l’ancien député Jerry Tardieu, coordonnateur national du parti « En Avant » qui estime que « pa gen sekrè nan fè kola »[6]. Autrement dit, vu le contexte chaotique dans lequel le pays se trouve, où presqu’aucune institution ne fonctionne normalement, et compte tenu de la non-légitimité du Premier ministre de facto, Ariel Henry, ce dernier, instigateur de l’Accord du 11 septembre, n’a d’autre choix que de créer les conditions d’un rapprochement patriotique entre les tenants des trois accords Montana, PEN, et 11 septembre, en vue de mettre le pays sur les rails du redressement. La question sécuritaire devant être une priorité absolue, « aucune élection démocratique, transparente, honnête et crédible ne peut être tenue sans la résolution préalable de cette épineuse question », souligne-t-il. C’est seulement dans une seconde étape que de véritables élections devraient pouvoir se tenir dans un délai ne dépassant pas 12 à 18 mois. Un chantier gigantesque qu’il juge impossible de confier au Premier ministre de facto qui devrait, selon lui, éviter à tout prix de faire cavalier seul, au risque d’aggraver la situation déjà insoutenable pour le peuple haïtien ! Et l’ancien député ki sanble wè anba Blan yo les met en garde : « Solidarité internationale, oui ! » « Ingérence, non ! »

Cette question est d’autant plus cruciale que les agissements à répétition de ces « Blancs », qui prétendent être des amis d’Haïti, traduisent, au fond, une réelle volonté de leur part de saper méthodiquement la souveraineté nationale.

Dans cette perspective, les acteurs politiques et les groupes organisés de la société civile ont l’impérieuse obligation de s’entendre pour défendre, avant tout, les intérêts supérieurs de la nation haïtienne. En effet, c’est un leurre de croire que ce sont les pays étrangers qui le feront à la place des Haïtiens. Ils ont un seul et unique objectif : défendre leurs intérêts stratégiques et géopolitiques, sous couvert de relations diplomatiques soi-disant amicales et historiques, tout en sachant qu’elles sont, en réalité, paternalistes, infantilisantes, voire condescendantes, arrogantes.

Lorsque l’administration étatsunienne répète qu’elle soutient et encourage une solution haïtienne à la crise politique actuelle, Ayisyen yo pa pran nan blòf sa yo ankò ! Cette musique, hypocrite, maintes fois entendue, passe de plus en plus mal au sein de la population, laquelle sait parfaitement la responsabilité de l’Oncle Sam dans la descente aux enfers du pays, sans pour autant, bien entendu, absoudre ses propres fils et filles devenus d’incorrigibles dégénérés. Le peuple haïtien, jusque dans les coins et recoins du pays, sait pertinemment, depuis longtemps, que cette « musique aigre-douce » est jouée par l’un des principaux acteurs de la crise protéiforme que traverse le pays depuis des lustres.

C’est en ce sens qu’il n’est un secret pour personne que ces acteurs internationaux en général, et l’Oncle Sam en particulier, par leur ingérence incessante, constituent, plus que jamais, un obstacle majeur à l’avancement d’Haïti sur le chemin de la démocratie véritable.

Faut-il rappeler que, durant les quarante dernières années, la seule fois que le peuple haïtien a pu choisir son président dans le cadre d’une élection libre, démocratique, honnête, crédible et transparente, c’était le 16 décembre 1990 ?

Faut-il rappeler, par ailleurs, à l’Oncle Sam qu’il a brisé le rêve du peuple haïtien en soutenant le coup d’Etat du 30 septembre 1991, qui allait donner naissance à un régime militaire sanguinaire ayant commis de milliers de meurtres en toute impunité[7]? Ce coup d’Etat, qui n’a pas été soutenu, soit dit en passant, par la France du président François Mitterrand, représentée à l’époque par l’ambassadeur Jean-Raphaël Dufour. Vrai ami d’Haïti, véritable démocrate, jugé indésirable, le 16 novembre 1990, il a été sommé par le gouvernement de facto dirigé par le général putschiste Raoul Cédras de quitter le pays dans un délai de 48h[8] !

Le peuple haïtien ne l’oublie pas et ne veut pas oublier ; il se souvient, avec Aimé Césaire, célèbre écrivain et homme politique martiniquais, chantre de la Négritude, auteur de La tragédie du roi Christophe, qu’ « un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir ».

Personne n’est dupe ! Haïti vit depuis des décennies sous une « Occupation américaine New-Look » ! Les Haïtiens savent très bien que l’Oncle Sam préfère toujours soutenir des élections frauduleuses à travers lesquelles il place l’un de ses pions à la tête du pays pour gérer ensuite ses intérêts économiques et géostratégiques en lien avec « l’élite la plus répugnante du monde ». En ce sens, les exemples de larbins sont bien connus ; le couple Alexandre-Latortue (transition provisoire) sous l’administration Bush en 2004, Michel Martelly sous l’administration Obama en 2011, et Jovenel Moïse sous les administrations successives Trump et Biden, entre 2017 et 2021, en sont une éloquente illustration.

Il est donc hors de question que l’avenir du pays continue d’être scellé par les « Blancs », avec la complicité des faux patriotes, des « chien de gardes »[9] – pour reprendre les mots d’Aimé Césaire – de ce « Néocolonialisme soft » !

Il est grand temps que les patriotes authentiques se lèvent pour DIRE NON, une fois pour toutes, à cette ingérence mortifère ! La politique étant, en général, une question de rapport de force, ils doivent tout faire pour pousser Ariel Henry et ses soutiens internationaux à tenir compte de la volonté de la majorité du peuple haïtien de prendre son destin en main.

Pas d’autre issue possible que de se joindre aux deux Accords Montana et PEN qui ont déjà effectué un rapprochement dans l’idée d’unir leurs forces pour sauver le pays en l’amenant sur le chemin de la démocratie véritable, lequel est, on l’aura compris, semé d’embuches de toutes parts.


[1] Pascale Guéricolas, « Réunion internationale sur ‘‘l’avenir de Haïti » au Canada : ses détracteurs dénoncent un nouveau ‘‘saupoudrage’’ », RFI, 22 janvier 2022. 

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] On rappellera qu’il avait adoubé, d’abord, Claude Joseph, lui-même ancien Premier de facto, avant de l’éjecter après les révélations d’un journal colombien le soupçonnant d’être impliqué dans cet assassinat.

[5] Vant Bèf Info, « Sous-Secrétaire d’Etat Américain : ‘‘Le mandat d’Ariel Henry n’est pas lié au 7 février’’ », 21 janvier 2022.

[6] Voir la rubrique « Le Point » de Radio et Télé Métropole, animée par Wendell Théodore : LE POINT 17/01/22 : L’ancien député Jerry Tardieu – YouTube (consulté le 21 janvier 2022)

[7] Gilles Danroc, Daniel Roussière, La répression au quotidien en Haïti : 1991-1994, Paris, Karthala, 2000. 

[8] Le Monde, « Haïti : la dégradation avec Paris. Le gouvernement de Port-au-Prince somme l’ambassadeur de France de quitter le pays », 16 novembre 1990.

[9] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme. Suivi de Discours sur la Négritude, Paris, Présence africaine, 2004 [1955].

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