18 octobre 2026
Le problème de l’emploi en Haïti
Actualités Société

Le problème de l’emploi en Haïti

Sans prétention de dicter les politiques publiques le quoi faire, cet article engage le lecteur au fin fond de l’exploration de l’univers  de l’actif humain en Haïti et de son utilisation dans le cadre de la production de richesse dans la société. Cette escapade peut être  révélatrice et porter à concevoir et décider mieux. Le problème de la création d’emploi doit être compris pour éviter la formulation des vœux pieux.

Jeudi 20 aout 2020 ((rezonodwes.com))– Avec une population très jeune, Haiti assiste à la dévalorisation de son potentiel de capital Humain. Cette population oscille entre le chômage et sous-emploi. Entendons par sous-emploi l’utilisation d’une ressources productive à un niveau inférieur à sa pleine capacité. Et est chômage  inactivité forcée de la main-d’oeuvre[i].

Mise à part le sous-emploi qui absorbe la  majorité de la main-d’œuvre haitienne, la qualité du travail que peut fournir celle-ci, sa capacité contributive à l’accroissement du PIB et l’accumulation du capital dans l’économie – non seulement au niveau de sa qualification mais aussi niveau de son organisation – pose un sérieux problème. N’est-ce pas l’une des raisons qui expliquent la forte présence de l’emploi informel dans l’économie et la poussée massive de la main-d’œuvre vers les strates du secteur tertiaire requérant des compétences moins exercées ? Notons, en effet, que la prédominance de l’emploi informel et le cadre de l’informalité en Haiti lui-même entretient  la pauvreté et les inégalités discordantes.

L’emploi en Haiti est essentiellement du travail indépendant. L’ECVH-2001, le premier volume, fait état de 78.3% de la population active occupée à mener un tel type d’activité dans sa publication de 2003. 85.7% du travail à compte propre relève du milieu rural et 70.9% en milieu urbain dont une forte proportions de femmes. 

Il y a lieu de prendre en compte ces informations capable de donner une idée générale de la structure de l’emploi : 2.8% des actifs sont employés dans le secteur public, 77.4% en auto-emploi et 11% dans les entreprises non-familiales. 27.4% de la population est privé d’emploi, est à la recherche et disponible pour un emploi[ii] dont 45.5 % dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et 28.2% dans les villes de province. C’est le même scénario  qui s’est produit dans le cadre de l’EEEI[iii] de 2007 et de l’ECVMAS de 2012. Dans ce dernier rapport, il est mentionné que plus de 80%  de la population active sont en auto-emploi dont 73.4% en sous-emploi, particulièrement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, et les conditions de travail souvent indécentes.

Du travail indépendant à  l’emploi informel

Il est à noter que le travail indépendant n’est qu’une composante de l’emploi informel. En d’autres termes, tout travail indépendant ne relève pas de l’informel. Les patrons en sont exclus ainsi que tout entrepreneur enregistré ou toute activité exercée par une tierce personne à son propre compte reconnue par l’État. Dans les années 90, les travailleurs indépendants représentaient 68.5% des emplois informels en Haiti[iv] ; statistiques pouvant expliquer l’abondance de la main-d’œuvre d’Haiti dans l’emploi informel.

L’EEEI de 2007 fait état de 57.1% d’emplois informels en Haiti (au sens de la Conférence Internationale des Statisticiens du Travail ) avec 81% de l’emploi total de la zone métropolitaine dans cette catégorie. Cette publication  note que, à l’échelle  nationale, les emplois issus des établissements privés formels ne comptent que pour 1.9% de l’emploi total (6.1% dans la zone métropolitaine). Un peu plus dans le passé, l’ECVH (volume 2) rapporte que moins de 1% de la main-d’œuvre se trouve dans le patronat – un poids assez marginal dans le nombre des travailleurs indépendants.

En 2012, l’immense majorité des actifs occupés ont exercé un emploi dans l’agriculture (47 %) ou dans le secteur informel (45 %). Les secteurs privé formel (5 %) et public (3 %) n’occupent qu’une place très résiduelle. En zone urbaine, le secteur informel règne en maître avec 70 % des emplois dans les villes secondaires, et même 77 % dans l’Aire métropolitaine[v].

Spécialisation de la main d’œuvre dans un secteur d’activité spécifique

Les statistiques sur l’emploi en général sont unanimes à montrer que la main-d’œuvre en Haiti se spécialise dans le secteur tertiaire, plus particulièrement dans le commerce en gros et détails. Ces activités sont passées de 31% en 1986-87 à 41% des emplois en 1999-2000 alors que la branche des industries manufacturières accuse un recul allant de 22.9 à 16.2% dans les emplois[vi]. Et c’est un processus qui a perpétué dans le temps. Ce qui  nous permet de voir qu’ Haiti est en entrain de vivre un processus de tertiarisation plutôt que d’industrialisation (IHSI dans ECVH, 2005).

Dans les années 1800, l’agriculture représentait près de 95 % du Produit intérieur brut (PIB) d’Haïti. En 2009, le secteur primaire entier ne représentait plus que 23 % du PIB. Ce déclin s’est fait au profit du développement du secteur tertiaire, lui-même dominé par des petits commerces. Le secteur tertiaire est passé de moins de 5 % à 60 % du PIB sur la même période (PAUL, 2010). 

Pour la période allant de 2011 à 2019, l’emploi dans le secteur des services passe de 60.46% à 64.65% de la population active au travail. L’expansion du secteur tertiaire se fait en grande partie, du moins en son état actuel et dans ses formes rurale et périurbaine, à travers le développement de l’économie informelle en Haïti (PAUL, 2010). 

Emploi et niveau d’instruction

Le problème de la qualification de la main-d’œuvre doit être soulevé dans le cadre de la compréhension de l’emploi en Haiti et de sa spécialisation dans un secteur d’activité donné.

En effet, en Haiti, selon l’ECVH-2001 (vol. II), 47.9% des actifs occupés en milieu urbain possède un niveau d’étude secondaire, 29.5% des études primaires[vii]. 47.5% et 78.8% des actifs occupés respectivement de niveau secondaire et universitaire travaillent dans les services à la collectivité alors que le commerce comporte 53.4% des actifs occupés sans niveau. Notons que les travailleurs indépendants sont comptés pour 56.4% des actifs dans le commerce et 17% dans les services à la communauté. Ce rapport fait aussi constater qu’ ils sont majoritairement parmi les sans bagages scolaires (81.2%) ou  titulaires d’un niveau d’études primaires [ECVH-2001 vol. II, p.329].

Le secteur informel est réputé constitué  d’individus en manque de qualification fuyant un contexte économique où le chômage est la règle. À la question « pourquoi tant d’entrepreneurs dans les pays en développement ? », les économistes Banerjee et Duflo (2007) répondent : parce qu’ils sont pauvres. Les entrepreneurs pauvres ont peu de compétences et disposent de peu de capital (financier et technique). Parce qu’ils sont peu éduqués, contrairement à ce que pense Karnani (2008), ils ne peuvent que s’auto-employer[viii].

La problématique de la création d’emplois

Le phénomène de l’emploi, sa création, son cours et ses caractéristiques demeurent fondamentaux dans le cadre du développement économique. L’augmentation du PIB réel souhaitable au développement économique se fait non seulement par la création de valeurs ajoutées dans l’économie mais, surtout, par l’entremise de la création d’ « emplois productifs », des emplois valorisant et de qualité.

Haïti est un pays à un fort pourcentage d’emplois de piètre qualité. Ceci s’explique par ces faits :  

  • Près de 6 actifs sur 10 sont cloitrés dans l’emploi informel, lequel secteur d’activité est reconnu pour les liens étroits qu’il entretient avec la pauvreté[ix]. Celle-ci, en Haïti, frappe  plus sévèrement les individus dont les revenus proviennent de l’auto-emploi 82% contre 49% des salariés, selon un rapport de la MPCE (2006) ;
  • Une bonne partie des individus du secteur « privé-formel » souffre des maux de l’emploi de mauvaise qualité. En témoigne cette statistique : 45.8% des employés du secteur privé et 11.7% du secteur public vit avec un salaire minimum qui ne peut suffire à la subsistance[x]. Entre 2007 et 2012, le revenu médian du travail de la population a baissé de plus de moitié à prix constants (-57 %). De plus, L’évolution du change en Haïti pose un sérieux problème. Entre 2015 à 2020, le taux de change du dollar US en gourde est passé de 50.71 gourdes à 119 gourdes. Soit une détérioration du niveau de vie alarmante pour les travailleurs.

Mise à part cela, il convient de souligner l’existence d’une grande base d’emploi constituée par une forte concentration des dirigeants d’entreprise et une forte salarisation de l’emploi informel, majoritaire en Haïti. En effet, 73.9% des chefs d’entreprise sont dans le secteur informel [EEEI, 2010]. Notons que les  chefs d’entreprise, toutes catégories confondues, équivalent à 42% des actifs occupés en Haïti. Aussi, 53.3% du salariat en Haïti  est dans l’informel et une part non négligeable dans l’administration publique et les entreprises publiques (16.5%). Devra-t-on se fier à deux composantes pour pourvoir à l’économie Haïtienne la production d’emplois tant attendu ?

Notons, entre-autres, que  le gain d’ampleur du secteur informel est dû à la libéralisation intense de la main-d’œuvre par un secteur formel en crise, notamment l’industrie et le tourisme [MPCE, 2010] et, que ce gain d’ampleur semble coïncider avec le processus de « tertiarisation » de l’économie Haïtienne particulièrement sa spécialisation dans le commerce de détails de produits alimentaires, a précisé  l’EEEI. Ce double constat ne devrait-il pas nous faire réfléchir et porter à promouvoir des politiques publiques adéquates qui soient capables de renverser la tendance de la tertiarisation  de l’économie ? Non pas la tertiarisation en elle-même. Mais, son orientation.

De plus, le choc du Covid-19 a provoqué la rupture de bon nombre de contrats de travail et de fermeture d’activités. Plus prononcé dans le milieu urbain. La CNSA, dans son nouveau rapport de la sécurité alimentaire, parle de 10% de perte d’emplois.

Au bout du compte, avons-nous besoin de créer des milliers d’emplois comptant pour le salaire minimum ? Ou devons-nous aligner notre population active à notre besoin de développement économique ? Quel type d’emplois devons-nous créer en Haïti et quel en est le prix ? Ce sont autant d’interrogations que nous ne saurons minimiser dans l’élaboration des politiques publiques.

La création d’ « emplois de qualité » est majeure dans le processus de développement économique et d’importance capitale dans la relation croissance-pauvreté. La production de tel type d’emploi stimule l’optimisation de l’effectif des pauvres et favorise l’équité sociale. Pour de tels résultats, la recherche de la productivité, la compétitivité, la promotion des investissements, la durabilité économique, l’entretien d’un climat macroéconomique stable… doivent être au centre des  préoccupations des politiques publiques. Qu’importe cela pourra nous coûter, nous devons « relever le défi de l’emploi en Haïti ».

Jeff Alix ST TILMA


[i] Ahmed SILEM et al. , Lexique d’économie, Dalloz, 7e édition p. 125

[ii] population de 10 ans et plus

[iii] Enquête sur l’Emploi et l’Économie informelle (EEEI, 2010). Cette publication n’utilise pas la même méthode que les ECVH-2001

[iv] Johannes P. Jutting et Juan R. de Laiglesia, emploi informel dans les pays en développement, une normalité indépassable ?, OCDE 2009

[v] Javier Herrera et al., Les conditions de vie de la population haïtienne après le séisme : un diagnostic nécessaire, repéré à https://www.researchgate.net/publication/280593009. Janvier 2014

[vi] Institut Haïtien de Statistiques et d’Informatique, enquête budget-consommation des ménages (EBCM 1999-2000), vol. 1, Population, ménages et emploi, nov. 2000

[vii] On décompte aussi ceux n’ayant pas bouclé le cycle d’études en question.-

[viii] Bénédique PAUL et al. , Le processus de tertiarisation de l’économie haïtienne, repéré à https://doi.org/10.4000/etudescaribeennes.4757 , Aout 2010

[ix] Bureau International du Travail, CIST, travail décent et économie informelle, 90e session 2002, rapport VI

[x] Ministère de la planification et de la coopération externe, Politique macroéconomique et pauvreté en Haïti (1981 – 2003), PNUD, Janvier 2006

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