Transcription du discours publié dans Le Moniteur haïtien, no 38 du 25 octobre 1845, deuxième page. La cérémonie est datée du 17 octobre ; le texte porte, à la fin, la date du 20 octobre. Les particularités de l’imprimé sont conservées. ufdcimages.uflib.ufl.edu
DISCOURS
Prononcé en l’église paroissiale du Cap-Haïtien par le citoyen C. Georges, directeur provisoire du lycée national de cette ville, à la cérémonie funèbre célébrée le 17 octobre 1845, en l’honneur de l’Empereur Dessalines
« Haïtiens, respectez mon ouvrage. Ne vous montrez point les indignes fils d’un glorieux père. Préférez la mort à la honte ; il vaut mieux être un peuple vaincu qu’un peuple flétri ! »
Messieurs,
L’histoire nous apprend qu’à de longs intervalles et chez tous les peuples surgissent des hommes prodigieux destinés à changer la face de leur pays ! Et parmi ces hommes phénomènes, ces intelligences d’élite le burin impartial de l’histoire inscrira J. J. Dessalines, Empereur d’Haïti, de glorieuse mémoire, à la cérémonie funèbre duquel nous avons l’honneur d’assister en ce moment.
Chargé de la mission de porter la parole dans cette enceinte sacrée, et d’exprimer, au nom de mes concitoyens, les sentiments d’amour, d’admiration et de reconnaissance que réveille dans leurs cœurs le souvenir du grand homme qui fut proclamé le libérateur de la patrie, ni mon incapacité, ni mon peu d’habitude de parler en public n’ont pu me détourner de ma tâche : quel haïtien l’aurait refusée !
Je n’entrerai point ici, Mrs., dans des détails historiques que vous savez déjà, et que ne me permettent point d’ailleurs les courts instants réservés à ce récit. Qu’il me suffise de rappeler que ; de bonne heure J. J. Dessalines, doué d’un caractère ferme, inflexible, se distinguait par un génie naturel et un ardent amour de son pays.
La révolution le trouva debout, et les armes à la main pour la défense de la patrie : et dans les diverses luttes de cette célèbre époque il déploya un courage et un habileté dignes des plus grands capitaines.
En 1803, à la tête de quelques poignées de braves, il posa le siège devant le Cap, occupé et défendu par les troupes françaises, qu’il vainquit, força à capituler, et à abandonner bientôt après l’ile entière à ses naturels et légitimes propriétaires.
Le soleil du 1er. janvier de l’année 1804 se leva brillant et radieux pour saluer la déclaration solennelle de l’indépendance d’Haïti, et l’avènement du général Dessalines à la charge de gouverneur-général de l’ile.
Le 8 octobre de la même année, Dessalines fut couronné empereur ; et il jura, le 8 mai de l’année suivante, de faire respecter la fameuse constitution dite de 1805, qui sert encore aujourd’hui de base à nos institutions politiques, et fait honneur aux législateurs qui l’ont rédigée : les deux actes les plus mémorables et les plus glorieux de l’histoire d’Haïti appartiennent donc à Dessalines.
Peu d’hommes, Mrs., ont aussi glorieusement mérité de leur patrie. Peu d’hommes ont rendu à leurs concitoyens des services aussi éminents : notre postérité la plus reculée bénira sa mémoire.
Honneur donc à l’Empereur Dessalines, dont l’audace et l’énergie ont fait de notre terre d’Haïti la terre classique de la liberté !
Honneur aux braves défenseurs de la patrie qui prêtèrent à leur digne Chef le concours de leurs bras, et scellèrent de leur généreux sang le serment de mourir ou de vivre indépendants !!!
Que nous apprenions à nos enfants à bégayer, au berceau, les lettres sacrées du nom de Dessaline ! que l’histoire du grand Empereur devienne leur cathéchisme politique qui leur enseigne comment un peuple esclave se lève, brise ses fers, et de leurs débris ensanglantés fait jaillir la gloire et la liberté !
Puisse, du haut des cieux, son génie protecteur veiller encore sur Haïti ! Et s’il arrivait (ce qu’à Dieu ne plaise), que des jours de périls ou de calamités publique s’appesantissent sur nous, puisse sa grande ombre nous apparaître, et nous crier d’une voix formidable : « Haïtiens, respectez mon ouvrage. Ne vous montrez point les indignes fils d’un glorieux père. Préférez la mort à la honte ; il vaut mieux être un peuple vaincu qu’un peuple flétri ! »
Gloire et reconnaissance à l’illustre Président Pierrot, qui vient d’ajouter un nouveau fleuron à sa couronne, en acquittant par cette auguste cérémonie et ces honneurs publics rendus à la mémoire de J. J. Dessalines, une partie de la dette éternelle des haïtiens envers leur libérateur !
Cap-Haïtien, le 20 octobre 1845.
C. GEORGES.


