15 septembre 2026
Les manifestations de rue entre espace de mécontentement et espace de divertissement
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Les manifestations de rue entre espace de mécontentement et espace de divertissement

par Jude Rosier

Mardi 8 octobre 2019 ((rezonodwes.com))– « Descendre dans la rue » pour exprimer une revendication, un refus, une frustration, un désaccord, c’est exercer un droit qui, dans une démocratie, va de soi. Pierre Chambat (1995) a relaté en ce sens que les manifestations permettent de « poser un problème sur la scène publique », de « transformer des préoccupations particulières et des comportements privés en problèmes publics pour les inscrire dans l’agenda politique ».

Autrement dit, les manifestations sont considérées comme le moyen parmi d’autres pour les citoyens de faire connaître leur opinion ou leur revendication.

En effet, depuis la fin du musellement de la population par la dictature héréditaire des Duvalier en février 1986, l’histoire politique haïtienne est traversée par un ensemble de soulèvements populaires marquées par des questionnements sur la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable.

Dans un pays où la pauvreté est à son paroxysme et l’Etat, occupé par des dirigeants corrompus et incompétents, ne parvient pas à répondre aux besoins de la population, le peuple haïtien se trouve de plus en plus attaché à des mouvements de rue dans l’idée de revendiquer leurs droits.  Cependant, comprendre la manifestation de rue en Haïti, c’est l’appréhender tant dans une perspective de revendication que d’un point de vue de divertissement.

Les manifestations de rue comme signe de mécontentement

Les manifestations de rue sont des « événements » qui résulteraient directement de l’insatisfaction, voire de l’ire, déliés des structures établies. Des analyses montrent que la prétendue spontanéité des comportements violents des manifestants censés exprimer, à l’état brut, une réaction à la misère, s’insère dans le fonctionnement ordinaire du système politique, qui facilite la richesse du pays à une minorité au détriment de la masse. Par conséquent, ces violences seraient donc le résultat d’une haine qui anime la population et qui trouve son origine dans les inégalités sociales.

En outre, si ces « explosions » constituent la réponse à une situation, elles ne sont pas pour autant des conduites collectives désorganisées dépourvue de sens et de rapport entre fins et moyens. Le fait que l’idée « d’accéder à l’espace public » se résume dans la démarche des citoyens de faire connaître leur opinion ou leur revendication, d’exprimer leur frustration et leur mécontentement, cela nécessite toute une dynamique de planification. Par conséquent, l’organisation d’une manifestation devient une fin en soi, on travaille à la « réussir », c’est-à-dire à susciter la mobilisation, mais aussi à assurer que les lieux du rendez-vous soient connus, que les banderoles, les pancartes soient prêtes, les slogans peaufinés, l’ordre du cortège établi. A ce point, les réseaux sociaux et les médias jouent un rôle fondamental dans la réussite de la manifestation.

Cependant, il est de comprendre aussi l’existence d’un niveau de conscience dans l’action manifestante. Cette dernière est autocentrée, elle est en elle-même sa propre fin et est largement indifférente à son écho dans l’espace public. Autrement dit, même si les revendications puissent paraître identiques mais l’action manifestante est plutôt différente. Celle-ci est influencée par la conscience et le niveau de frustration du manifestant (pauvreté, chômage, misère, discrimination quotidienne). Dès lors, malgré les appels à la non-violence et aux avertissements des autorités, des manifestants prennent toujours le plaisir de lancer des pierres contre les véhicules, des maisons privées, et s’adonnent à des actes illicites.

En outre, pouvons-nous remarquer aussi des actions violentes comme des pneus enflammés, des vitres brisées, des vols, des commerces pillés et des voitures détruites, exécutés par une catégorie de manifestant appelée « casseurs ». Pour ces derniers, la manifestation leur offre l’occasion d’agir hors de l’espace confiné de leur quartier. Ils se différencient des manifestants, en ce sens qu’ils viennent également inscrire leur condition sociale au sein de conflits sociaux dont ils sont exclus en tant qu’acteur. Donc, lorsque ces victimes trouvent l’opportunité de s’exprimer et se défouler, elles font usage de la violence contre toute personne qu’elles estiment mieux placées socialement et économiquement.

Les manifestations de rue comme lieu de divertissement

Lorsque la manifestation se déroule, elle procure dans son déroulement une « rétribution », le plaisir si souvent évident de faire quelque chose ensemble. Nombre sont ceux et celles qui utilisent ce moment pour se défouler, surtout dans un contexte où il n’y a ni cinéma, ni parcs d’attraction dans le pays et où les lieux de loisirs décents se font de plus en plus rares.

Ainsi, la manifestation de rue devient pour beaucoup un moment pour se débarrasser des problèmes quotidiens et de se laisser aller par le plaisir de la foule. D’ailleurs, il est presque difficile de parler de celle-ci dans un contexte de l’absence des « bandes » de musique à pied qui animent le cortège avec des morceaux connus par tous ; et les manifestants, dans un élan de défoulement, chantent, danses, rient et profèrent des paroles offensives à l’endroit des dirigeants contestés.

De plus, la présence d’un manifestant dans le cortège relève de plusieurs facteurs. Comme l’égrène Michel Offerlé (1990), celui-ci peut : « Être là pour quelque chose, pour quelqu’un, contre quelque chose, contre quelqu’un, être en foule, accomplir le devoir d’être en foule, de faire comme les autres, être là par curiosité, pour aller en ville, être là pour chahuter… Être là, tout simplement ».

Dans cette logique, on peut même avancer qu’il s’agit d’un moment de détente collective et de rencontre. D’ailleurs, il peut paraître même difficile de voir quelqu’un dans le cortège sans être accompagné par un ou plusieurs amis. Donc, pour cette catégorie, la réussite de cet événement se mesure « au nombre des participants » et « à l’ambiance dans la manifestation ».

En outre, il y a tout un autre aspect passionnant dans la manifestation, c’est le retour des manifestants chez eux. C’est souvent un moment joyeux où le plaisir du devoir accompli, la joie d’avoir été ensemble hors des routines quotidiennes et la fatigue de la marche se conjuguent pour autoriser quelques débordements festifs. Sur le chemin du retour, ils se regroupent, s’amusent, se discutent de la réalisation de la manifestation. En d’autres termes, ils se régalent de la saveur si spécifique d’avoir « lutté ensemble ».

Tout compte faire, les démonstrations de rue ont tendance de réunir des manifestants sur la base d’une revendication unique. Cependant, il y a bien d’autres qui y participent rien que pour se défouler, pour se divertir. Donc, aussi longtemps qu’une manifestation s’avère pacifique et ordonnée, annoncée par des leaders crédibles sur la base de revendication juste, on peut toujours s’attendre à une foule immense qui foule le « macadam ».

Jude ROSIER                                                                                                              jrosier003@gmail.com

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