par Jude Rosier, Économiste/Sociologue
Mardi 3 septembre 2019 ((rezonodwes.com))– Quand nous parlons d’une fin de la société haïtienne, il faut bien garder à l’esprit qu’il ne s’agit en aucun cas d’un procédé impliquant un quelconque arrêt de la vie en société ou que la société haïtienne n’existera plus.
On ne doit pas non plus se laisser distraire à une logique de disparition de la population dans la société. Il s’agit uniquement d’une perspective analytique de l’évolution de la société haïtienne liée à un changement de paradigme de civilisation entraînant une nouvelle manière de percevoir, de penser, de juger et d’agir et qui est associée à une vision et une interprétation nouvelle de la réalité.
En effet, dans une perspective évolutionniste, une société n’est pas statique. Elle se transforme tant sur le plan fonctionnel que structurel. Si autrefois nous vivons dans des sociétés qui se centraient autour du politique (l’ordre, la révolution, la hiérarchie, la guerre, le roi, etc.), aujourd’hui les sociétés s’animent de l’esprit du capitaliste (la production, le profit, le salaire, la grève etc.). Et c’est cette vision capitalistique du mode d’organisation sociétale qui stimule le syndrome de la disparition des sociétés.
La société haïtienne disparaît car les institutions sociales qui la composent (la famille, l’école, l’Etat, l’église, l’entreprise, les systèmes de contrôle social…) ont perdu leurs compétences d’intégration sociale. Il y a une perte de contenu de ces institutions sociales.
Elles sont, en effet, guidées par des orientations qui sont davantage économiques comme la recherche de l’intérêt, du profit, et perdent toute leur dimension institutionnelle incluant une prise de conscience d’appartenir à une catégorie, à un groupe ou à une organisation culturelle ou politique. Ce qui conduit à un modèle de société basé sur une vision fragmentée ou même entièrement individualiste. De cette perspective, chaque institution sociale cherche à défendre ses intérêts économiques, culturelles et à pousser son avantage politique ; par conséquent leurs fonctions ne sont plus les mêmes.
L’école qui devrait donner aux enfants plus de chance possible dans la vie, augmente plutôt l’inégalité des chances. Il suffit de considérer cette disparité énorme entre la formation reçue dans des écoles congréganistes qu’à celle reçue dans des écoles « bòlèt » pour s’en être convaincu. La famille composée du père, de la mère et des enfants et censée d’être un réseau précis de droits et interdits sexuels est placée sous la signe de la désinstitution.
La majorité des enfants en Haïti naissent dans une famille monoparentale et assez souvent des actes d’agression sexuelle d’un membre d’une famille sur un autre membre déferlent la chronique. L’église qui, dans sa mission théologique, devrait aider à élever l’âme et à conserver le sens de la moralité religieuse se transforme en un espace de haute commercialisation et un lieu d’obscénité. Alain Touraine (né en 1925) parle de l’interdit à l’intérieur du permis, c’est-à-dire faire dans des institutions des choses qui sont interdites par les institutions. Donc, les notions et les mots du vocabulaire social n’ont plus de sens. La société haïtienne ne pense, ne dise et ne parle plus en termes sociaux – on ne peut plus expliquer les pratiques sociales en termes sociaux.
Aujourd’hui, à quoi doit-on se référer pour parler de loisir en Haïti ? Comment peut-on comprendre le concept de démocratie dans le contexte haïtien ? Que peut-on dire du concept de classe sociale ? N’y a-t-il pas lieu de redéfinir les notions de forces de l’ordre, de système parlementaire, de système professoral, de bourgeoisies, d’entreprises, d’associations humanitaires, de médias dans le pays ? Quel sens reste-t-il du système judiciaire haïtien?
Car nous observons dans la société que chacun de ces éléments est non seulement mal défini, mais apparaît en voie de décomposition. Il s’agit d’une situation de l’affaiblissement ou la disparition des normes sociales et morales dans la société haïtienne. Ces institutions sociales ont perdu de leur capacité à intégrer et, surtout à normer les comportements des individus.
Dans la société haïtienne, on constate qu’il y a de l’incivilité partout. On ne respecte pas les lois, les règles, les habitudes, la manière de vivre, les coutumes. Il y a un processus de disparition des règles de la vie sociale. C’est ce qu’Emile Durkheim (1858-1917) appelle l’anomie. Cette société qui se fondait autrefois sur la base de l’habitus communautaire est complètement orientée vers un paradigme individualiste où chacun cherche à défendre ses propres intérêts, à faire bonne fortune au détriment d’autrui.
La société est frappée par une crise de sens: l’intérêt général est exclu dans la pensée citoyenne, l’honnêteté à son plus bas niveau, la jeunesse en état de somnambule, la criminalité à son paroxysme, la médiocrité valorisée au profit de l’intelligence, les voyous occupent le terrain du politique, la corruption plane sur tous les systèmes sociaux. C’est une société désorientée et désorganisée.
En définitive, il est évident que la société haïtienne descend dans un gouffre que j’ai peur qu’elle soit capable de s’en sortir un jour. Car la crise sociétale que nous vivons n’est pas tombée du ciel. Je dirais même que cette réalité est bien l’œuvre d’une intelligence collective négative qui saurait donner naissance à un acteur historique, c’est-à-dire à une volonté d’action collective ayant un effet sur les orientations de la société. Pour finir, j’affirme clairement que cette analyse ne relève pas d’un jugement moral sur la destinée de notre société, mais l’idée était d’alerter et d’attirer l’attention sur la phase de l’évolution de la société haïtienne.
Jude ROSIER, Économiste/Sociologue jrosier003@gmail.com

