On ne peut raisonnablement attendre que ceux qui ont contribué à créer la crise – en armant des gangs, en finançant des réseaux et en maintenant au pouvoir des complices – viennent y mettre fin de manière sincère et définitive. Une intervention extérieure, même populaire et temporairement efficace, reste un palliatif. Elle ne résout ni les racines politiques, ni les complicités internes, ni le vide de légitimité nationale. La seule issue durable reste celle que le peuple haïtien, dans l’exercice de sa pleine souveraineté, saura construire.
Ces derniers jours, Nayib Bukele multiplie les messages sur X concernant la présence de ses soldats en Haïti et la lutte contre les gangs. Vidéos de patrouilles, images d’hélicoptères de combat, affirmations selon lesquelles « les gangs ne veulent plus se battre », appels en créole au peuple haïtien pour reprendre le contrôle des communautés face aux « traîtres ». Le ton est martial et triomphant. L’accueil populaire apparent – scènes d’enthousiasme, distribution d’eau aux soldats – laisse croire à un succès rapide et décisif.
Pourtant, malgré des intentions qui peuvent paraître sincères et un soutien initial de la population, cette mission s’essoufflera très bientôt. Six réalités structurelles l’expliquent.
1. El Salvador reste un petit pays aux leviers limités
Bukele dirige une nation de six millions d’habitants, économiquement fragile et politiquement dépendante des évolutions à Washington. Le Salvador n’est pas la Russie. Il ne dispose ni des ressources financières durables, ni de l’autonomie stratégique, ni de la profondeur logistique nécessaires pour soutenir une opération prolongée dans un pays aussi complexe qu’Haïti. Toute prolongation coûtera cher. Tout changement de cap américain ou toute pression interne pourra rapidement tarir l’effort.
2. Le Salvador est en concurrence directe avec les Nations Unies
La Force de suppression des gangs (GSF), adossée à l’ONU, opère déjà sur le terrain. Un succès visible et rapide de Bukele constituerait une défaite cinglante pour l’organisation internationale, exposant son inefficacité relative après des mois d’efforts. Les institutions multilatérales et leurs États contributeurs n’ont aucun intérêt à laisser un acteur bilatéral éclipser leur cadre. Des freins diplomatiques, budgétaires et opérationnels ne tarderont pas à apparaître.
3. Bukele concurrence le pouvoir de facto et les dispositifs privés
Le président salvadorien se heurte au gouvernement de Fils-Aimé et aux dispositifs privés, notamment les mercenaires liés à Erik Prince, présents depuis plus de deux ans. Ces acteurs, bien rémunérés et ancrés dans les circuits locaux, n’ont pas obtenu de résultats comparables à ce que Bukele semble réaliser en deux semaines. Leur survie politique et économique dépend du maintien d’un certain statu quo. Ils n’ont aucun intérêt à céder la place à un outsider qui expose leur échec.
4. La présence salvadorienne met en lumière les faiblesses des forces haïtiennes L’efficacité relative des soldats de Bukele contraste trop fortement avec la corruption et le
laxisme de deux ans de la Police nationale (PNH) et des Forces armées d’Haïti (FAD’H). Ce contraste génère des résistances internes : jalousies institutionnelles, sabotages discrets, refus de coopération réelle. Aucune force étrangère ne peut s’imposer durablement sans l’adhésion active des institutions nationales, qui se sentent aujourd’hui délégitimées.
5. Les accusations de complicité créent une tension inévitable
Bukele a rappelé à plusieurs reprises que lorsqu’un État est gangrené aussi longtemps par des groupes armés, les autorités à sa tête et ceux qui les maintiennent portent une part de responsabilité. Ces affirmations, même formulées de manière générale, touchent directement le cœur du pouvoir de transition et de ses soutiens. Ceux qui sont désignés, même indirectement, comme complices ou tolérants ne laisseront pas un acteur extérieur démanteler les équilibres qui les protègent.
6. Seule la souveraineté du peuple haïtien peut produire une solution durable On ne peut raisonnablement attendre que ceux qui ont contribué à créer la crise – en armant des gangs, en finançant des réseaux et en maintenant au pouvoir des complices – viennent y mettre fin de manière sincère et définitive. Une intervention extérieure, même populaire et temporairement efficace, reste un palliatif. Elle ne résout ni les racines politiques, ni les complicités internes, ni le vide de légitimité nationale.
L’élan de Bukele est spectaculaire et répond à une soif réelle de sécurité. Mais il se heurte à des murs trop solides : dépendance d’un petit État, rivalités institutionnelles, intérêts économiques et politiques ancrés, et absence d’un projet politique haïtien souverain. Dans les semaines ou les mois qui viennent, la mission s’essoufflera. Les troupes repartiront ou se dilueront, les acclamations s’éteindront, et Haïti se retrouvera face à ses propres responsabilités.
La seule issue durable reste celle que le peuple haïtien, dans l’exercice de sa pleine souveraineté, saura construire.

