On est en droit de se demander jusqu’où cette prudence ira. Attend-elle que Nayib Bukele, à travers les quelque 2 000 soldats salvadoriens déployés en Haïti, vienne faire le travail de nettoyage pour enfin franchir le dernier pas ? Attend-elle qu’une force étrangère rétablisse un minimum d’ordre pour oser nommer les responsables locaux de la destruction de son propre réseau ? Ce serait une ironie amère : une entreprise qui investit dans des liaisons satellites de secours, des tracés alternatifs et des capacités sous-marines supplémentaires, mais qui refuse encore de regarder en face la réalité armée qui rend ces investissements nécessaires.
Le 30 octobre 2026, Digicel Haïti a publié un communiqué de presse dans lequel la compagnie reconnaît enfin, noir sur blanc, que la protection des infrastructures de télécommunications relève de la responsabilité des autorités. Après des années de coupures répétées, de sites détruits et de silence prudent, le géant des télécoms appelle officiellement le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé à renforcer la sécurité des câbles et à garantir un accès sécurisé aux équipes techniques. C’est un pas. Un petit pas. Mais un pas quand même.
Dans ce texte, Digicel présente ses excuses aux clients affectés par la coupure de fibre du 27 octobre sur la route nationale n°1. La compagnie rappelle que son réseau subit environ vingt coupures de fibre par semaine et qu’environ 200 sites ont été détruits ou rendus inaccessibles
en deux ans. Elle évoque aussi, avec une prudence calculée, que le câble aurait été endommagé « lors de l’abattage d’arbres destinés à ériger des barricades ». Autrement dit : ce sont les branches qui ont tranché la fibre. Pas les hommes armés qui ont ordonné l’abattage. Pas les gangs qui contrôlent les axes, imposent des taxes, brûlent, menacent et chantage. Les branches.
Cette formulation est d’une hypocrisie presque poétique. Digicel sait parfaitement ce qui se passe sur la RN1, la RN3 et dans toutes les zones où ses équipes n’osent plus intervenir sans évaluation de sécurité préalable. Elle sait que ses techniciens risquent leur vie. Elle sait que
des sites ont été pillés, détruits ou « rendus inaccessibles » par des acteurs armés. Elle sait que la continuité des communications — dont dépendent les familles, les hôpitaux, les banques et les services d’urgence — est devenue une variable d’ajustement dans l’économie de la violence. Pourtant, le communiqué s’arrête net au seuil de la vérité. Il préfère parler d’« insécurité », de « vulnérabilité des infrastructures » et d’« abattage d’arbres » plutôt que de nommer les auteurs des exactions et des chantages que la compagnie subit au quotidien.
En demandant aux autorités de protéger les infrastructures et de faciliter l’accès sécurisé des équipes, Digicel accepte enfin de responsabiliser le gouvernement Fils-Aimé. C’est nouveau. Jusqu’ici, la plupart des acteurs économiques privés se contentaient de déplorer « l’insécurité
» dans un langage aseptisé, sans jamais pointer du doigt le pouvoir politique qui prétend gouverner le pays. Ce déplacement, même timide, mérite d’être salué. Il place publiquement
le gouvernement devant ses responsabilités : la sécurité des axes nationaux et des infrastructures critiques n’est pas une option, c’est une obligation régalienne.
Mais ce courage s’arrête là. Digicel n’ose toujours pas dénoncer les gangs armés comme les véritables auteurs des dommages. Elle n’ose pas parler de racket, de menaces, d’extorsion ou de contrôle territorial. Elle préfère la métaphore végétale. Comme si les arbres, une fois coupés, avaient décidé d’eux-mêmes de sectionner les câbles.
On est en droit de se demander jusqu’où cette prudence ira. Attend-elle que Nayib Bukele, à travers les quelque 2 000 soldats salvadoriens déployés en Haïti, vienne faire le travail de nettoyage pour enfin franchir le dernier pas ? Attend-elle qu’une force étrangère rétablisse un minimum d’ordre pour oser nommer les responsables locaux de la destruction de son propre réseau ? Ce serait une ironie amère : une entreprise qui investit dans des liaisons satellites de secours, des tracés alternatifs et des capacités sous-marines supplémentaires, mais qui refuse encore de regarder en face la réalité armée qui rend ces investissements nécessaires.
La sécurité des équipes de Digicel est effectivement une priorité absolue. Personne ne conteste cela. Mais la sécurité des employés ne justifie pas l’autocensure permanente. En continuant à attribuer les coupures à des branches d’arbres plutôt qu’aux hommes qui les font abattre, Digicel contribue, malgré elle, à l’euphémisation générale qui permet aux gangs de prospérer et au pouvoir politique de se défausser.
Le communiqué du 30 octobre marque donc une avancée relative : le gouvernement est enfin interpellé. Il reste cependant incomplet. Tant que Digicel n’osera pas dire clairement qui coupe, qui brûle, qui racket et qui terrorise, son appel restera à moitié muet. Et les Haïtiens continueront de payer le prix de ce silence prudent, une coupure de fibre à la fois.

