De Canapé-Vert à Jérémie, en passant par Mirebalais et Belladère, des citoyens ont manifesté vendredi leur soutien aux opérations salvadoriennes contre les gangs. Plusieurs participants ont parallèlement réclamé des comptes au gouvernement de doublure de Fils-Aimé sur les millions de dollars engagés auprès de sociétés militaires privées, sans résultats jugés satisfaisants.
Port-au-Prince, vendredi 6 novembre 2026 (Rezo Nòdwès) — Plusieurs centaines de citoyens ont défilé vendredi dans les rues de Port-au-Prince, notamment à Fort-National, sur l’avenue Poupelard, à Poste Marchand et à Canapé-Vert, pour soutenir les opérations militaires salvadoriennes contre les gangs armés. Ces rassemblements, également organisés dans plusieurs villes de province, ont donné lieu à de vives critiques contre l’inaction du gouvernement de doublure d’Alix Didier Fils-Aimé, ainsi que contre l’opacité entourant certains contrats conclus avec des sociétés militaires privées.
Selon le quotidien salvadorien La Noticia SV, les manifestants ont brandi des pancartes et scandé des slogans favorables au président Nayib Bukele. Des étudiants figuraient parmi les participants, dont plusieurs arboraient des messages rédigés en créole haïtien, en espagnol et en anglais. Sur certaines affiches, on pouvait notamment lire : « Bukele, el pueblo está esperándote » (« Bukele, le peuple vous attend »). Les participants ont exprimé leur confiance dans la capacité du dirigeant salvadorien à contribuer au rétablissement de la sécurité publique en Haïti.
L’agence EFE rapporte également les témoignages de personnes déplacées par les violences des groupes criminels. Une ancienne commerçante de Carrefour-Feuilles, contrainte de fuir son domicile avec ses enfants, a décrit la perte de ses biens et l’impossibilité de poursuivre ses activités. Pour ces victimes, l’intervention salvadorienne représente une perspective de retour dans leurs quartiers, abandonnés sous la menace des gangs.
À Port-au-Prince, le policier Samuel Joasil, chef de la brigade de Canapé-Vert et candidat déclaré à la mairie sous la bannière de la plateforme politique DEBLOKE, a salué l’intervention des forces étrangères, particulièrement celle des Salvadoriens. Interrogé par Radio Kiskeya, il a également assumé son engagement politique au sein de cette plateforme nébuleuse, dont le candidat à la présidence est l’ancien président PHTK-Tèt Kale, Michel Martelly. Ce dernier est nommément cité dans le rapport S/2023/674 du Groupe d’experts des Nations unies, publié en septembre 2023, pour son soutien présumé à plusieurs gangs criminels, notamment Base 257, Village-de-Dieu, Ti Bois et Grand-Ravine, par la fourniture de fonds ou d’armes à feu.
L’ancien président Tèt Kale, qui s’était lui-même attribué l’appellation de « chèf bandi legal », a été sanctionné par les États-Unis le 20 août 2024, sur la base de son implication dans le trafic international de stupéfiants et de son soutien à plusieurs groupes armés, selon le département américain du Trésor. Résidant principalement à l’étranger depuis l’assassinat, le 7 juillet 2021, de Jovenel Moïse, qu’il avait personnellement soutenu pour accéder à la présidence, Michel Martelly est revenu en Haïti le 15 juillet 2026. Il a été entendu le 20 juillet par le magistrat Jean Denis Cyprien, chargé d’un supplément d’information dans le dossier de ce magnicide, avant de quitter de nouveau le territoire national.
De retour en Haïti, le 23 octobre 2026, Michel Martelly a déposé ses pièces de candidature à la présidence sous la bannière DEBLOKE, malgré les sanctions internationales dont il fait l’objet. Cette démarche intervient également sur fond de controverses relatives à la gestion des fonds PetroCaribe, estimés à près de quatre milliards de dollars pour la période 2008-2016. Les rapports de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) ont documenté de nombreuses irrégularités dans l’utilisation de ces ressources, notamment au cours des années correspondant à son administration, sans que ces conclusions constituent une condamnation pénale personnelle de l’ancien président.
Parallèlement, plusieurs manifestants ont réclamé des comptes sur le contrat de sécurité attribué à une société liée à l’entrepreneur américain Erik Prince. Selon la Fondasyon Je Klere (FJKL), cet accord, conclu sous le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, est évalué à 52 millions de dollars pour une année. L’organisation affirme avoir identifié des décaissements totalisant environ 35,5 millions de dollars au cours des huit premiers mois, tout en précisant ne pas avoir obtenu une copie signée du contrat.
Les protestataires ont demandé le remboursement des fonds engagés, dénonçant l’absence de « résultats palpables » face à l’expansion des gangs. Les opérations conduites depuis mars 2025 n’ont pas permis, selon eux, de rétablir durablement la circulation sur les principaux axes routiers ni de libérer les territoires occupés. Ces critiques rejoignent les réserves exprimées par la FJKL sur les conditions financières, la transparence et l’efficacité de l’accord.
À Thomonde, dans le Plateau central, des centaines de citoyens ont également manifesté leur soutien au président salvadorien, demandant que les interventions contre les gangs soient étendues au-delà de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Jean Vénel Dégrave, président de la Commission pour la paix à Mirebalais, a déclaré à Radio Kiskeya que de nombreuses familles déplacées vivaient toujours dans des conditions difficiles. Il a plaidé pour la reconquête de Mirebalais, afin de permettre aux habitants de regagner leurs maisons, aux commerçants de reprendre leurs activités et aux enfants de retourner à l’école.
À Belladère, dans le département du Centre, et à Jérémie, dans la Grand’Anse, d’autres manifestations ont été rapportées vendredi. À Belladère, des élèves, des chauffeurs de taxi et des habitants ont défilé avec des photographies de Nayib Bukele, certains réclamant davantage de moyens technologiques pour combattre les gangs. À Jérémie, des manifestants ont exprimé leur solidarité avec les soldats salvadoriens. Des rassemblements ont également été signalés à Jacmel et à Mirebalais.
Ces mobilisations surviennent après le déploiement de renforts salvadoriens en Haïti, dans le contexte de la disparition, le 18 octobre, de quatre militaires salvadoriens dans la zone de Croix-des-Bouquets. Les opérations engagées depuis lors ont suscité un soutien public chez certains habitants, mais aussi des interrogations concernant le cadre juridique, la coordination avec les autorités haïtiennes et les conséquences humanitaires des affrontements.
Pour les manifestants, les opérations militaires ne sauraient se limiter à des interventions ponctuelles. Ils exigent la restauration effective de l’autorité de l’État sur les territoires contrôlés par les gangs, le rétablissement de la libre circulation et des garanties durables de sécurité. Ils demandent également que les autorités rendent compte de l’utilisation des ressources publiques consacrées à la lutte contre l’insécurité, au regard des obligations de transparence et de responsabilité qui incombent à tout gouvernement.
cba

