Quelques notes sur l’évènement
Par Renel Exentus
Le dimanche 18 octobre, environ un mois après son assassinat, la famille et les compagnons de lutte de Vancol Willard se sont réunis à Montréal pour célébrer la trajectoire existentielle et politique du militant.
Cet hommage s’est déroulé au sein de l’organisme communautaire la Maison d’Haïti, de 14 h 30 à 17 h 30. La scénographie de l’événement avait fait l’objet d’un soin minutieux afin de refléter la solennité de la circonstance : les œuvres de l’exposition « Dressed in power » entraient en résonance avec la projection continue de photographies retraçant la vie de Vancol.
L’aménagement de l’auditoire, structuré autour de tables, favorisait une dynamique de recueillement collectif et de communion. En outre, le dispositif intégrait une dimension hybride grâce à la retransmission en direct via la plateforme Google Meet, permettant aux participants qui n’étaient pas sur place distants de s’insérer pleinement dans cet espace mémoriel, alternant de manière fluide avec l’iconographie dédiée au défunt.
Crédit photo : Renel Exentus
Sous la direction de la militante Chantal Ismé, la cérémonie s’est ouverte sur les notes de l’emblématique chant L’Internationale, symbole de la lutte pour une société sans classes, fondée sur la justice sociale et une répartition équitable des ressources publiques. Tour à tour, les proches et les compagnons de route du camarade Vancol ont pris la parole afin de saluer la mémoire et l’engagement du défunt camarade.
Sa fille, Malaika, a ouvert les hommages en rappelant le dévouement absolu de son père envers les causes populaires. C’est précisément sans doute à cause de cet engagement qu’il a été enlevé dans les locaux de l’institut de technologie et d’animation (ITECA) à Gressier, le 20 août 2026, avant d’être lâchement assassiné.
Face à ce drame, la jeune orpheline a vivement dénoncé l’inaction des autorités haïtiennes, s’interrogeant sur la responsabilité d’un État face à une telle tolérance du crime au sein de la société. Cette interrogation a suscité une profonde et vibrante résonance au sein de l’assistance.
Les autres intervenants et intervenantes n’ont pas poursuivi le questionnement sur l’immobilisme de l’État. Ils ont plutôt mis l’accent sur la vie de Willard Vancol. Car il n’est pas question, dans une telle circonstance, de laisser la tristesse prendre toute la place au point d’oublier l’homme qu’il était. C’est en ce sens que Michel Thomas a comparé Vancol à Ikonnikov, la figure marquante du roman de Vassili Grossman, Vie et Destin (1980). Détenu dans un camp de concentration allemand, Ikonnikov a refusé catégoriquement de participer à la construction des infrastructures destinées à l’extermination de masse.
Ce refus a été l’expression d’une bonté subversive, consistant à éviter de participer au mal, même au prix de sa propre vie. En faisant ce rapprochement, Thomas a voulu montrer que Vancol était de la trempe de ceux ou celles qui n’hésitent pas à affronter leur ultime destin pour défendre leurs principes. Son assassinat aux abords de son milieu de travail témoigne de ce courage.
En prenant le micro, Georges Eddy Lucien a mis l’accent sur l’apport de Willard dans la conservation de la mémoire des luttes populaires dans le pays. Il a fait remarquer que Willard, de concert avec ses camarades de l’organisation mouvement unité peuple aux Cayes (MUPAC), a initié dans la ville des Cayes la commémoration du massacre de Marchaterre de 1929. Ce travail s’est poursuivi par sa participation à la création de radios communautaires, notamment dans la ville des Cayes et à Gressier.
Pierre Richard, James Darbouze, Samia Salomon et Fausler Ulysse ont mis en relief la volonté constante de Vancol d’octroyer un espace d’expression et de visibilité aux franges marginalisées et exclues de la société haïtienne. Dans cette perspective, la mise en œuvre de radios communautaires, conjuguée à la structuration d’organisations paysannes et de mouvements populaires, constituait à ses yeux un ensemble de leviers indispensables à la concrétisation de cet impératif d’émancipation sociale.
Par ailleurs, Fausler Ulysse a retracé sa collaboration avec Vancol lors de la genèse de la bibliothèque de l’institut pour la promotion du développement de l’éducation et de la culture (IPDEC), évoquant la figure d’un homme d’une grande ouverture d’esprit, résolument enclin à coopérer avec la jeunesse de sa communauté. De surcroît, Clairvil Frantz a mis en relief le rôle moteur de Vancol au sein des mouvements populaires revendiquant des réformes structurelles au lendemain de la chute du régime dictatorial de Jean-Claude Duvalier.
En sa qualité d’animateur de l’association nationale des organisations populaires (ANOP) pour la région Sud-Grand’Anse, Vancol s’est affirmé comme l’un des fers de lance des revendications sociopolitiques durant la période charnière de 1988-1990. Après la dissolution de l’ANOP, il figura parmi les rares militants de la cause populaire à maintenir une ligne idéologique intransigeante, se refusant à aliéner ses convictions politiques face aux orientations néolibérales et fascisantes des gouvernements des trois dernières décennies.
Sur la même lancée, le responsable de l’ITECA, Chenet Jean Baptiste a fait remarquer que son rapport avec Vancol a eu au moins trois dimensions. Il y a eu l’ami, le collaborateur et le militant révolutionnaire. Après avoir collaboré pendant près de deux décennies avec lui, il a caractérisé sa militance de « radicalité ouverte ». Cela sous-entend que Vancol s’engageait dans des luttes pour un changement social allant aux racines des problèmes de la société de classes. Ce faisant, il a toujours fait preuve d’une grande disponibilité dans les taches organisationnelles et d’une grande humanité dans ses rapports avec les plus modestes. Chenet Jean Baptiste a souligné également que la lutte pour la justice pour son camarade Vancol va être une tâche importante pour l’ITECA.
Ces témoignages d’une haute portée heuristique ont été ponctués d’intermèdes musicaux et poétiques, envisagés comme des vecteurs d’intelligibilité de la trajectoire existentielle et politique de Vancol. En effet, l’appareil mélodique et textuel répondait rigoureusement aux exigences de ses propres orientations esthétiques.
Par une maîtrise technique et une sensibilité remarquable, les artistes ont pérennisé la présence spirituelle de Vancol tout au long de la commémoration, opérant une jonction dialectique entre la texture sonore et la prose poétique.
En guise d’illustration, les contributions vocales de Réginald Germain et de Malik, conjuguées au lyrisme mesuré de Jean Masséna, ont matérialisé une symbiose féconde entre les registres musical et littéraire. En réinvestissant à leur manière les polyrythmies traditionnelles de la culture populaire haïtienne – telles que le yanvalou, le petro et le mayi -, ils ont conféré à cet hommage une profonde résonance tant mémorielle qu’esthétique.
Sens de l’évènement pour les luttes en Haiti
Il va sans dire qu’une telle activité a une grande importance pour les proches et les camarades du défunt. En nous remémorant collectivement la vie du camarade, nous essayons de créer les conditions pour faire reconnaitre son assassinat. Cette reconnaissance nous permettra progressivement de faire notre deuil et de mieux nous outiller pour poursuivre la longue lutte pour la justice.
Cependant, en Haiti où Vancol a été assassiné, il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir honorer le départ d’un proche. Se recueillir après la mort d’une personne est presque impossible dans plusieurs endroits des départements de l’Ouest, de l’Artibonite et du Plateau Central.
Nous savons que les camarades du MUPAC ont salué la mémoire de Vancol dans la ville des Cayes à travers une veillée funèbre le 18 septembre 2026. Il n’est pas évident de pouvoir faire la même chose dans les départements où les gangs tuent au quotidien.
En Haïti, le droit de faire son deuil est en passe d’être anéanti. Durant la période où Willard a été enlevé puis exécuté, au moins trois massacres ont ensanglanté le pays : à Kenscoff, à Gressier et dans l’Artibonite. Le bilan provisoire, selon les données disponibles, avoisine les 300 morts et disparus.
Dans la plupart des cas, le silence et le recueillement sont interdits aux proches des victimes, condamnés à vivre au jour le jour dans l’urgence de fuir pour ne pas devenir les prochaines cibles de la coalition des gangs. Les rapports des organismes de défense des droits humains convergent : le quotidien d’une large frange de la population est désormais dicté par la terreur viscérale de mourir sous les balles des gangs.
Loin d’être fortuite, cette terreur est devenue un véritable fonds de commerce politique. Les autorités l’instrumentalisent pour se maintenir au pouvoir, tandis que de nombreux partis politiques et organisations de la société civile profitent de la crise pour réclamer leur part des privilèges étatiques, s’affranchissant de toute légitimité élective.
À l’instar des régimes fascistes d’autrefois, la peur s’érige en mode de gouvernance en Haïti. Si le pouvoir ne se confond pas ouvertement avec les gangs, ces derniers légitiment paradoxalement son existence. Cette ambiance délétère est vouée à se perpétuer tant qu’elle servira de puissants intérêts politiques, puisque le rétablissement de la sécurité sonnerait le glas du statu quo.
Face à cette impasse, la pensée du camarade Vancol offre une clé de rupture. À travers les témoignages, plusieurs intervenants et intervenantes ont souligné la foi de Vancol en la capacité des classes opprimées à renverser l’ordre établi pour bâtir une société égalitaire.
Cette conviction s’applique tout autant à la crise sécuritaire : seule la mobilisation des classes laborieuses permettra de mener un véritable combat pour restaurer la sécurité en Haïti. C’est en nous inscrivant résolument dans cette perspective que nous honorerons la mémoire du camarade Willard Vancol.

