Le 24 octobre 2026, lors d’un meeting de campagne à Perry, en Géorgie, le président américain Donald Trump a une nouvelle fois ressorti son vocabulaire le plus grossier. Visant le sénateur démocrate Jon Ossoff et un projet de loi sur le statut de protection temporaire (TPS) pour Haïti, il a qualifié la Libye, le Yémen, Haïti et la Somalie de « countries terror infested » puis de « shithouse countries » – une variante à peine adoucie de ses « shithole countries » de 2018. Il a enfoncé le clou sur les Somaliens aux États-Unis (prétendant que 98 % ne travaillent pas et volent pour s’acheter des Mercedes) et a rappelé, avec satisfaction, la « chaleur » qu’il avait reçue des démocrates à l’époque.
Ce n’est pas une simple sortie de campagne. C’est la réaffirmation d’une hiérarchie morale et raciale où certains peuples sont traités comme des déchets destinés à être tenus à distance, tandis que d’autres (Norvège, Suède, Danemark) sont présentés comme désirables. Trump n’invente pas la misère ou l’instabilité de ces pays ; il instrumentalise leurs tragédies pour nourrir une rhétorique électorale de rejet.
Les réactions : la Libye se lève, les autres… regardent ailleurs
La Libye a réagi avec netteté. Son ministère des Affaires étrangères a convoqué le chargé d’affaires américain. Les deux administrations rivales (Tripoli et l’Est) ont condamné des propos « offensants » qui portent atteinte à la dignité du peuple libyen et refusent que le pays soit traîné dans des débats électoraux américains. Le Premier ministre de l’unité nationale, Abdul Hamid Dbeibah, a martelé que la dignité libyenne n’est pas un sujet de campagne. Trump a ensuite tenté de rattraper le coup sur Truth Social en louant le peuple libyen « fier, résilient, hospitalier », tout en exigeant la fin du « corridor » migratoire.
Pour le Yémen et la Somalie, les réactions officielles immédiates restent discrètes ou absentes dans les premières heures. La Somalie, déjà régulièrement prise pour cible par Trump, subit une fois de plus l’insulte sans que les dirigeants ne semblent prioritiser une réponse frontale.
Et Haïti ? Le silence. Ou presque.
Les médias haïtiens (Juno7, Le Quotidien 509, Maghaiti, etc.) ont rapporté les propos avec précision et indignation. Des organisations de la diaspora, comme la Haitian Bridge Alliance, ont condamné les attaques anti-Noirs et anti-immigrés dans un contexte plus large. Sur les réseaux sociaux, la colère populaire est palpable : rage, humiliation, sarcasme amer face à une classe politique qui, une fois de plus, baisse les yeux. Un éditorial a même dénoncé « la complicité du silence et de la honte », qualifiant le mutisme des autorités de seconde humiliation.
Mais du côté du gouvernement de transition, du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et surtout du ministère des Affaires étrangères dirigé par Raina Forbin, rien. Pas de communiqué, pas de convocation du représentant américain, pas de tweet. Les partis et regroupements politiques qui se préparent déjà aux prochaines élections restent également silencieux. La société civile institutionnelle et les médias traditionnels relaient l’information, mais sans déclencher une mobilisation nationale digne de ce nom. La population, épuisée par
l’insécurité, la misère et l’absence d’État, exprime sa colère surtout en ligne – là où elle peut encore le faire sans risquer sa vie.
Ce silence n’est pas de la « diplomatie fine ». C’est le symptôme d’un État tellement affaibli, dépendant de l’aide internationale et des visas américains, qu’il préfère avaler l’insulte plutôt que de risquer de déplaire. Quand un pays ne parvient plus à assurer la sécurité de ses citoyens, à nourrir sa population ou à contrôler son territoire face aux gangs, il perd la légitimité morale pour exiger le respect. Trump le sait. Et il en abuse.
Pourquoi pas le Burkina Faso, le Mali, Cuba ou le Nicaragua ?
Trump n’utilise pas ce langage pour le Burkina Faso ou le Mali – des pays qu’il n’apprécie guère et qui ont choisi des voies de rupture avec certaines tutelles occidentales – ni pour Cuba ou le Nicaragua, qu’il considère comme des adversaires idéologiques. Ce n’est pas de la sympathie. C’est une question de rapport de force et de posture.
Les dirigeants de ces pays assument une rhétorique de souveraineté, même imparfaite, même coûteuse. Ils ne quémandent pas en permanence. Ils ne placent pas leur survie politique dans les bonnes grâces de Washington. Ils acceptent le prix de l’isolement ou des sanctions pour préserver une certaine dignité nationale. Trump peut les détester, les sanctionner, les menacer ; il ne les traite pas de « merde » avec la même désinvolture, car ils ne se comportent pas comme des clients impuissants.
Haïti, elle, est perçue comme un pays qui a internalisé sa dépendance. Un pays dont les élites politiques vivent souvent mieux à l’étranger ou grâce aux circuits de l’aide, tandis que le peuple paie le prix de l’échec chronique de l’État. Tant que cette réalité perdure, les insultes resteront gratuites.
Que doit faire Haïti pour se faire respecter ?
Le respect ne se mendie pas. Il se construit.
D’abord, par la reconstruction d’un État minimalement fonctionnel : sécurité, justice, services de base. Un pays incapable de protéger ses citoyens ne peut pas exiger le respect international. Ensuite, par une diplomatie de dignité : répondre fermement aux insultes, convoquer les ambassadeurs, mobiliser les alliés régionaux et africains, et cesser de traiter les relations avec Washington comme une relation de vassalité. Enfin, par un projet national de souveraineté économique et politique qui réduise progressivement la dépendance à l’aide et aux envois de fonds.
Les dirigeants haïtiens qui se préparent aux prochaines élections devraient comprendre que le silence face à l’humiliation n’est pas de la prudence : c’est une trahison. Le peuple haïtien a déjà trop souffert pour accepter d’être traité de « merde » en plus d’être abandonné.
Trump ne change pas. C’est à Haïti de changer – non pas pour plaire à Trump, mais pour ne plus jamais se retrouver dans la position de celui qui subit l’insulte en silence.

