Le 31 mars 2026, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a publié au Moniteur un décret imposant la migration de la télévision analogique vers la Télévision Numérique Terrestre (TNT). À compter du 30 septembre 2027, les émissions analogiques seront interdites. Les concessions historiques sur les fréquences VHF/UHF deviennent caduques. Environ 134 à 136 stations de télévision autorisées, réparties dans les dix départements, perdent leur principal actif : le spectre hertzien. Sans mécanisme clair de maintien des droits acquis, sans compensation formalisée et sans accompagnement technique ou financier visible, ces entreprises risquent de devoir cesser leurs opérations ou se reconvertir en simples éditeurs de contenus dépendants de nouvelles plateformes multiplex.
Cette décision, présentée comme une modernisation conforme aux engagements envers l’UIT et un moyen de libérer la bande 700 MHz pour la 4G/5G, soulève une question centrale encore trop peu chiffrée : quelle est la valeur financière réelle de ces stations ? Quel chiffre d’affaires, quels emplois et quels investissements sont en jeu ? Voici une estimation raisonnée, fondée sur les données publiques disponibles et une méthode d’approximation pragmatique, ainsi que des propositions pour l’affiner.
Une estimation préliminaire de la valeur financière en jeu
Les données comptables précises manquent. Le secteur est marqué par une forte informalité. On dispose cependant de points d’ancrage :
• Le budget public de la Télévision Nationale d’Haïti (TNH) s’élève à environ 322 millions de gourdes pour l’exercice 2025/2026 (soit grosso modo 2,2 à 2,5 millions de dollars US selon les taux de change récents). Ce chiffre constitue un plafond de référence pour une grande chaîne nationale, largement financée par l’État.
• Le marché publicitaire haïtien reste dominé par la radio, mais la télévision en capte une part croissante, surtout dans les grandes villes. Les tarifs de spots observés varient souvent entre 1 000 et 5 000 dollars US par mois selon les créneaux et les chaînes.
• Les grandes stations privées (Télé Métropole, Télé Caraïbes, etc.) ont vu leurs revenus publicitaires baisser sous l’effet de l’insécurité et de la concurrence numérique, mais elles restent les plus structurées.
Estimation raisonnée du chiffre d’affaires annuel global des 134-136 stations (scénario médian, hors TNH purement budgétaire) :
Catégorie de
stations
Grandes / nationales
Nombre estimé
CA moyen annuel estimé par
station
CA total estimé (fourchette)
(PaP)15-2040-80 millions de
gourdes0,8 – 1,4 milliard Gdes
Catégorie de stations
Nombre estimé
CA moyen annuel estimé par
station
CA total estimé (fourchette)
régionales40-5010-25 millions de
Moyennes /
gourdes0,5 – 1,1 milliard Gdes
communautaires70-802-8 millions de
Locales /
Total secteur privé
gourdes0,2 – 0,6 milliard Gdes 1,5 – 3,1 milliards de gourdes
+ mixte≈134-136 —
(soit environ 11 à 23 millions de dollars US)
Cette fourchette est volontairement conservative. Elle repose sur :
• L’extrapolation à partir des tarifs publicitaires connus et du volume d’activité observé.
• Des ratios régionaux ajustés au pouvoir d’achat haïtien et à la crise actuelle. • L’hypothèse que la publicité représente 70 à 85 % des revenus, le reste provenant de sponsoring, location d’antenne, contenus et (marginalement) diffusion en ligne.
Valeur des actifs et investissements historiques : Au-delà du CA annuel, les émetteurs, antennes, studios et liens STL représentent un capital immobilisé non négligeable. Une estimation prudente du coût de remplacement ou de la valeur résiduelle de ces équipements pour l’ensemble du parc se situerait entre 800 millions et 1,5 milliard de gourdes. Ces investissements, souvent réalisés sur 15 à 30 ans, risquent de devenir partiellement échoués.
Emplois : Entre 2 500 et 4 500 emplois directs (journalistes, techniciens, commerciaux, personnels de soutien), auxquels s’ajoutent des centaines d’emplois indirects (générateurs, publicité, maintenance).
Au total, la valeur économique en jeu (CA annuel + actifs + emplois) dépasse largement les 2 milliards de gourdes par an en flux et plusieurs milliards en stock d’actifs. Ce n’est pas négligeable dans une économie en crise.
Méthode pour affiner et valider cette estimation
Pour passer d’une approximation à un chiffrage plus robuste, voici la méthode recommandée :
1. Échantillonnage stratifié de 30 à 40 stations représentatives (grandes, moyennes, locales) sur 4 à 6 semaines, avec questionnaires confidentiels sur les revenus publicitaires et non publicitaires.
2. Triangulation par proxies : puissance d’émission (watts), population couverte, volume de spots observés × tarifs moyens, et ratios calibrés sur l’échantillon.
3. Extrapolation nationale avec trois scénarios (bas, médian, haut) et marge d’erreur explicite (±25 %).
4. Contrôles de cohérence avec le budget TNH, les recettes fiscales connues et le marché publicitaire global estimé.
5. Publication d’un rapport indépendant avant mi-2027.
Sans ces chiffres précis, le débat reste idéologique. Avec eux, on pourra juger si la transition vers la TNT est une modernisation équitable ou une dépossession pure et simple des opérateurs historiques. Le spectre hertzien n’est pas une simple ressource technique : c’est le support d’entreprises, d’emplois et d’un droit à l’information qui structurent la société haïtienne. Quantifier sa valeur avant le 30 septembre 2027 n’est pas un luxe ; c’est une exigence de responsabilité publique.

