Par Patrick Prézeau Stephenson
Il existe de nombreuses façons de déclencher une crise diplomatique sur l’île partagée par Haïti et la République dominicaine. On peut mentionner la migration. On peut mentionner l’histoire. On peut mentionner la frontière. Ou — si l’on est vraiment dévoué au chaos — on peut simplement prononcer le nom de l’île.
Cette semaine, un footballeur haïtien l’a fait. Il a pointé le sol du doigt et déclaré que Ayiti est le vrai nom de l’île.
Pas un manifeste. Pas une revendication territoriale. Pas un coup d’État cartographique.
Il a pointé de la terre.
Et pourtant, la réaction fut si explosive qu’on aurait dit qu’il tentait d’annexer Santo Domingo avec des protège‑tibias et un corner.
L’île en pleine crise d’identité
Soyons honnêtes : cette île a plus de noms qu’un artiste de reggaeton avec des ennuis fiscaux.
- Les Haïtiens l’appellent Ayiti, parce que c’est ainsi que les Taïnos la nommaient bien avant que les Européens n’arrivent avec des drapeaux, des maladies et une passion pour renommer des choses qui avaient déjà un nom.
- Les Dominicains l’appellent Santo Domingo, parce que la nostalgie coloniale est une drogue puissante.
- Les géographes internationaux l’appellent Hispaniola, parce que le latin sonne neutre et que personne ne veut recevoir des courriels furieux des deux côtés.
- Les nationalistes l’appellent selon le terme qui sert le mieux leur argument du jour.
- Et l’île elle‑même ne l’appelle rien, parce que les montagnes ne lisent pas les constitutions.
Si c’était une séance de thérapie, l’île serait allongée sur le divan en disant : « J’ai l’impression que tout le monde projette sur moi. »
Brève histoire de gens qui renomment des choses qu’ils ne possèdent pas
Colomb arrive en 1492, jette un œil à Ayiti et dit : « Bel endroit. Dommage pour le nom. » Il la baptise La Española, parce que rien ne dit “respect” comme effacer l’identité autochtone en moins de 24 heures.
Les Français et les Espagnols divisent ensuite l’île, chacun nommant sa moitié Saint‑Domingue / Santo Domingo, preuve que l’imagination coloniale se limitait au sucre, à l’esclavage et au copier‑coller.
La révolution haïtienne restaure Ayiti en 1804. La République dominicaine restaure Santo Domingo en 1844. Les cartographes internationaux restaurent Hispaniola parce qu’ils sont fatigués.
Et nous voilà, des siècles plus tard, encore en train de débattre de syllabes.
Le footballeur qui a involontairement déclenché un séisme nationaliste
La déclaration de Wilson Isidor selon laquelle Ayiti est le vrai nom de l’île n’était pas une thèse géopolitique. Ce n’était pas un mémo diplomatique. Ce n’était même pas une affirmation historique particulièrement controversée.
Mais sur cette île, la géographie n’est jamais seulement la géographie. C’est l’identité, l’insécurité, et parfois une excuse pratique pour une xénophobie déguisée en patriotisme.
Des commentateurs dominicains ont crié au manque de respect. Des commentateurs haïtiens ont crié à la sur‑réaction. Tout le monde a crié à l’ignorance.
Pendant ce temps, le terrain — herbe, sol, vers de terre — est resté parfaitement apolitique.
Le passe‑temps favori de la xénophobie : la cartographie
Le débat sur le nom n’est pas vraiment un débat sur le nom. C’est un débat sur qui appartient, qui n’appartient pas, et qui a le droit de décider.
Quand un Haïtien dit « Ayiti », certains Dominicains entendent une menace. Quand un Dominicain dit « Quisqueya », certains Haïtiens entendent une tentative d’effacement.
Les deux camps oublient que les Taïnos, dont la langue a produit ces noms, ont été presque exterminés par les mêmes puissances coloniales dont les descendants se disputent aujourd’hui la nomenclature comme s’il s’agissait d’une finale de Coupe du monde.
L’ironie est si épaisse qu’on pourrait l’étaler sur du pain de cassave.
Une proposition modeste : laisser l’île choisir son propre nom
Si les deux nations voulaient vraiment l’harmonie, elles pourraient adopter un terme diplomatique partagé — peut‑être :
« L’île de la Réaction Excessive Permanente. »
Ou encore :
« La République de Calmez‑Vous, S’il Vous Plaît. »
Mais cela exigerait une maturité historique, une intégrité scientifique, une stabilité émotionnelle et la capacité de ne pas transformer un match de football en crise diplomatique.
Et franchement, c’est peut‑être trop demander.
En attendant…
Ayiti restera Ayiti. Hispaniola restera Hispaniola. Santo Domingo restera Santo Domingo. Quisqueya restera Quisqueya. Kiskeya restera Kiskeya.
Et l’île restera ce qu’elle a toujours été :
Un endroit magnifique et complexe qui refuse d’entrer dans les fantasmes nationalistes de quiconque — peu importe à quel volume on crie son nom.
*Patrick Prézeau Stephenson is a Haitian scientist, policy analyst, financial advisor and author specializing in Caribbean security and development.
Contact Médias Patrick Prézeau Stephenson: Éditeur manifeste1804@gmail.com
Kilès nouye : Manifeste L’Appel du Lambi – Unité et Action pour Haïti
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