PORT-AU-PRINCE, 2 octobre 2026 — Martine Moïse aurait demandé à Ariel Henry de l’installer au Palais national afin de terminer le mandat de son mari assassiné, Jovenel Moïse, a affirmé jeudi matin Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), lors d’une intervention à l’émission de Rudy Sanon.
Selon M. Espérance, l’ancienne première dame du régime Tèt Kale II « nourrissait elle-même l’ambition d’accéder à la présidence après l’assassinat de Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021 ». Cette ambition se serait notamment manifestée à son retour des États-Unis, où elle avait été évacuée pour recevoir des soins après avoir été blessée lors de l’attaque. Pierre Espérance soutient qu’elle n’aurait reçu qu’une seule balle, au bras, une affirmation qu’il oppose aux différentes versions ayant circulé sur l’étendue de ses blessures. Une telle accession à la présidence n’était toutefois prévue par aucun mécanisme constitutionnel : en droit haïtien, la conjointe d’un chef de l’État décédé ne dispose d’aucun droit successoral sur la fonction présidentielle.
Le parcours politique de Martine Moïse mérite également d’être replacé dans sa chronologie. Pratiquement inconnue de la sphère politique haïtienne avant l’émergence de Jovenel Moïse comme candidat à la présidence en 2015, elle avait, quelques semaines seulement après le magnicide du 7 juillet 2021, publiquement évoqué la possibilité de briguer elle-même la présidence. Cinq ans après le crime, les procédures judiciaires n’ont toujours pas permis d’établir définitivement l’ensemble de la chaîne des responsabilités intellectuelles et financières.
Si la démarche aujourd’hui attribuée à Martine Moïse par Pierre Espérance avait abouti, Haïti aurait connu une deuxième femme à la tête de l’État après Ertha Pascal-Trouillot, présidente provisoire de mars 1990 à février 1991. Les circonstances institutionnelles auraient toutefois été radicalement différentes : Martine Moïse ne détenait aucun mandat électif lui conférant un droit de succession à son époux.
Dimitri Hérard : l’énigme des millions débloqués avant le crime
Pierre Espérance a également replacé Dimitri Hérard, alors chef de l’Unité de sécurité générale du Palais national (USGPN), au centre de ses déclarations.
Selon Pierre Espérance, un rapport d’enquête fait état d’une somme de plusieurs millions de dollars débloquée peu avant l’assassinat dans une opération impliquant le Palais national et liée à Dimitri Hérard. Espérance demande que la destination de ces fonds, leur justification administrative et l’intégralité du circuit bancaire soient retracées.
Une déclaration antérieure du responsable du RNDDH faisait état d’un document de décaissement signé par le ministre de l’Économie et des Finances Michel Patrick Boisvert, à la demande du secrétaire général du Palais national Lyonel Valbrun, au bénéfice de Matador S.A., société de sécurité qu’Espérance associait à Hérard.
Pierre Espérance affirme en outre que Martine Moïse et Dimitri Hérard étaient « très très proches » et présente l’ancien responsable de l’USGPN comme un homme bénéficiant de la confiance de l’ancienne première dame.
Badio-Hérard : les relevés téléphoniques au cœur du dossier
Pierre Espérance affirme également détenir des données concernant les communications entre Joseph Félix Badio et Dimitri Hérard.
Selon le directeur du RNDDH, Badio et Hérard se sont parlé à plusieurs reprises à l’approche de l’assassinat. Espérance insiste particulièrement sur les communications intervenues autour de la veille et de la nuit du 6 au 7 juillet 2021.
Cette trame téléphonique constitue l’un des éléments matériels les plus sensibles du dossier. Le RNDDH avait déjà documenté des communications impliquant Badio et Hérard durant la nuit du crime. Jovenel Moïse aurait parallèlement appelé Hérard, responsable d’une unité chargée de sa protection, afin d’obtenir des renforts qui ne sont jamais arrivés.
Le président demandait donc du secours à un responsable de sa sécurité dont le nom apparaît, selon les informations rapportées par le RNDDH, dans le réseau téléphonique de Badio autour de la nuit du magnicide.
Hérard fut ultérieurement incarcéré dans le cadre de l’enquête avant de s’évader du Pénitencier national lors des attaques de mars 2024.
Badio, le « cerveau » selon Pierre Espérance
Pierre Espérance va plus loin concernant Joseph Félix Badio. Il affirme disposer de plusieurs dossiers d’enquête judiciaire qui permettraient, selon son analyse, de le considérer comme le « cerveau » du crime.
Espérance estime également que le transfert de Badio vers les États-Unis – ce qui constitue une honte pour la justice haïtienne – pourrait avoir contribué à lui sauver la vie. Selon lui, la quantité et la sensibilité des informations que Badio serait susceptible de détenir auraient pu faire de son maintien dans une prison haïtienne un risque majeur pour sa sécurité.
Martine Moïse : des versions contestées par Espérance
Pierre Espérance conteste depuis plusieurs années différentes déclarations de Martine Moïse concernant les circonstances de l’assassinat et ses blessures.
Après son évacuation vers la Floride, l’ancienne première dame était revenue en Haïti le 17 juillet 2021, dix jours après l’assassinat. Vêtue de noir et le bras immobilisé, elle avait rapidement acquis une présence considérable sur les réseaux sociaux et dans l’espace public, intervenant sur l’enquête, participant aux commémorations et livrant progressivement sa version de la nuit du crime.
Elle avait notamment déclaré que Jovenel Moïse avait appelé Dimitri Hérard et Jean Laguel Civil afin d’obtenir du secours et que des renforts lui avaient été annoncés.
Puis vint la politique. Quelques semaines seulement après l’assassinat, Martine Moïse, jusque-là connue essentiellement par son statut de première dame, envisageait publiquement son propre avenir présidentiel. Son statut de veuve du chef de l’État ne lui conférait cependant aucune prérogative constitutionnelle particulière dans la succession présidentielle.
Ariel Henry, Badio et la question de la succession
Ariel Henry apparaît lui aussi dans les déclarations d’Espérance. Le RNDDH a fait état d’au moins douze communications entre Henry et Badio, certaines autour de la nuit de l’assassinat. La justice haïtienne avait cherché à entendre l’ancien Premier ministre à domicile au sujet de ces contacts.
Et Michel Martelly ?
Pierre Espérance affirme enfin que Michel Martelly se trouvait en Haïti quelques jours avant l’assassinat de Jovenel Moïse. Une présence sur le territoire ne saurait, sans élément supplémentaire, établir une implication pénale.
L’ancien président a néanmoins été cité à plusieurs reprises par Espérance au fil de ses interventions sur le dossier. Ces accusations doivent être distinguées des faits ayant fait l’objet d’une constatation judiciaire.
Cinq ans après le 7 juillet 2021, le dossier se compose toujours d’une multitude de pièces : argent, communications téléphoniques, défaillance de la chaîne de sécurité présidentielle, Badio, Hérard, contacts avec Ariel Henry et ambitions politiques apparues après la disparition du chef de l’État.
Les procédures judiciaires ouvertes autour du magnicide apportent progressivement des éléments supplémentaires sur la préparation et l’exécution du complot. Elles n’ont cependant pas définitivement répondu à la question qui accompagne le dossier depuis cette nuit de juillet : qui a conçu la décision finale de tuer Jovenel Moïse, qui l’a financée et quels intérêts devaient bénéficier de sa disparition ?
cba

