Le 18 octobre 2026, le Violette Athletic Club (VAC), doyen des clubs haïtiens fondé en 1918 et champion national 2025-2026 (double titre Ouverture et Clôture), a annoncé avoir reçu une communication de la CONCACAF interdisant la tenue de son match retour de demi-finale de la Coupe caribéenne des clubs contre Portmore United (Jamaïque), prévu le 20 octobre au
stade Cibao de Santiago de los Caballeros. Les autorités dominicaines ont annulé l’autorisation précédemment accordée. Les délégations des deux équipes étaient déjà sur place. La CONCACAF a accepté le report, envisagé pour la semaine du 26 octobre, sans lieu ni date définitifs annoncés immédiatement.
Cette décision s’inscrit directement dans le sillage de l’affaire Izidor. Le 1er octobre 2026, lors du match de Ligue des nations CONCACAF au stade olympique Félix Sánchez de Saint Domingue, Haïti a battu la République dominicaine 4-1. L’attaquant Wilson Isidor (né en France, international haïtien) a célébré en déclarant « Hispaniola, c’est Haïti ! Ici, c’est Haïti ! » tout en pointant le sol et son maillot. Les autorités dominicaines, par la voix du ministre des Sports Kelvin Cruz, ont rapidement restreint l’accès des équipes haïtiennes aux installations sportives publiques, invoquant aussi des incidents à l’entrée du stade. L’interdiction a ensuite été précisée : pas de matchs « à domicile » haïtiens sur sol dominicain. Des groupes nationalistes, dont l’Antigua Orden Dominicana dirigée par Ángelo Vásquez, ont annoncé des mobilisations contre le match du VAC, précipitant le retrait de l’autorisation.
Ces deux affaires révèlent avec une clarté brutale plusieurs réalités.
1. L’échec et l’irresponsabilité des dirigeants haïtiens, anciens et actuels, et d’une certaine élite
Depuis plus de cinquante ans, les autorités haïtiennes successives n’ont pas doté le pays d’infrastructures sportives conformes aux normes internationales de la FIFA et de la CONCACAF. Le stade Sylvio Cator (inauguré en 1953) est aujourd’hui inutilisable pour des matchs internationaux en raison de l’insécurité et de sa vétusté. Aucun deuxième stade moderne digne de ce nom n’a été construit ailleurs dans le pays. Les projets annoncés (dont les « 25 mini-stades » de l’ère Martelly) n’ont pas produit d’enceintes homologuées. Le ministre des Sports Pythagore Dumas a récemment annoncé la construction de deux stades (nord et sud) prévus au budget 2026-2027 ; cela reste un projet.
Résultat : l’équipe nationale joue ses matchs « à domicile » à l’étranger (Jamaïque, etc.), et le VAC, pour sa campagne caribéenne, a dû recevoir ses matchs de poule au stade Cibao. Un club centenaire représentant Haïti dans une compétition continentale se retrouve sans terrain d’accueil, à la merci de décisions étrangères et de mobilisations nationalistes. C’est l’humiliation d’un peuple entier. Les alternatives se limitent à s’en remettre à la CONCACAF/FIFA pour trouver un terrain neutre, avec les coûts et les perturbations que cela implique.
Cette situation n’est pas un accident conjoncturel. Elle résulte de décennies d’absence de vision, de priorités mal placées et d’une élite économique et politique qui n’a pas considéré le sport comme un levier de fierté nationale, d’éducation et de cohésion.
2. L’impossibilité de jouer chez soi : symptôme d’un espace vital fragmenté
Aujourd’hui, Haïti ne dispose pas d’un espace sécurisé répondant aux normes internationales pour accueillir un match de football de haut niveau. L’insécurité généralisée, le contrôle de pans entiers du territoire par des groupes armés, la destruction ou l’occupation d’infrastructures existantes (y compris sportives) ont rendu le pays inhabitable pour ses propres compétitions internationales. Des milliers d’Haïtiens ont fui. L’équipe nationale et ses clubs sont parmi les premiers exilés sportifs.
Cette réalité rend extrêmement difficile de cacher au peuple l’ampleur de la dépossession. Comment expliquer qu’un pays passionné de football, qui vient de participer à une Coupe du monde et qui bat ses voisins, ne puisse même pas recevoir un match de demi-finale de club ? La réponse factuelle la plus immédiate est l’échec à garantir la sécurité et à construire des infrastructures. Les lectures plus larges – livraison de l’espace physique, zones de ressources, interdiction d’exercer certaines prérogatives de souveraineté – relèvent du débat politique. Ce qui est indiscutable, c’est que la souveraineté effective sur le territoire et sur les espaces publics est gravement atteinte.
3. Le silence du gouvernement actuel
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, seul chef de l’exécutif depuis la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition en février 2026, n’a pas, à ce stade, fait entendre une voix forte et publique pour défendre le droit du Violette AC à disputer sa demi-finale dans des conditions normales. La diplomatie haïtienne en République dominicaine (ambassade dirigée par Fritz Longchamps) est décrite comme silencieuse face à cet affront. Les efforts antérieurs de la ministre des Affaires étrangères Raina Forbin pour stabiliser les relations n’ont pas empêché ce camouflet.
Ce silence, ou cette prudence extrême à l’égard du gouvernement de Luis Abinader, renforce le sentiment d’un État haïtien affaibli, peu en mesure de protéger les intérêts même sportifs de ses citoyens et institutions.
Conclusion
L’affaire Violette A.C., qui fait suite à l’affaire Isidor, n’est pas qu’un incident diplomatique ou sportif. C’est le symptôme visible d’un échec collectif de longue durée : incapacité à bâtir des infrastructures, perte de contrôle sur l’espace vital, dépendance vis-à-vis de l’extérieur pour l’exercice d’activités les plus élémentaires de représentation nationale.
Le football, sport du peuple, devient le révélateur de ce que la politique a trop longtemps refusé de regarder en face. Tant que Haïti n’aura pas de stades sécurisés et conformes, tant que l’État ne sera pas en mesure de garantir un minimum de souveraineté territoriale et diplomatique, ces humiliations se répéteront. Le peuple haïtien mérite mieux que de regarder ses clubs et sa sélection mendier des terrains chez le voisin. Il mérite des dirigeants à la hauteur de sa passion et de sa dignité.

