En Haïti, des pans entiers du territoire, notamment autour d’Onaville, Canaan, Bon Repos et des localités voisines, sont sous le contrôle effectif de groupes armés. Parmi eux figure le gang dirigé par Jeff Larose, alias « Gwo Lwa », affilié aux coalitions G-Pép et Viv Ansanm. Ces groupes imposent leur loi par les kidnappings, les extorsions, les meurtres, les violences sexuelles et les appropriations de terres. Des milliers de personnes ont été contraintes de fuir. Les victimes, nombreuses, portent encore les séquelles de cette terreur.
Dans ce contexte, l’Église catholique continue, dans certains endroits, de célébrer et d’accompagner des communautés. Cette présence n’est pas neutre. Elle s’exerce dans des zones où les autorités étatiques sont absentes et où les chefs de gangs détiennent le pouvoir de fait. Des rapports documentent que, dans plusieurs paroisses de la région métropolitaine, les célébrations ne peuvent se tenir qu’avec une forme d’« aval » ou sous la contrainte du contrôle territorial des groupes armés. Des églises ont été pillées, occupées ou transformées en bases. Des prêtres et des religieuses ont été enlevés ou assassinés. Des dizaines de paroisses ont dû fermer ou réduire drastiquement leurs activités.
Cette situation place l’Église face à un dilemme réel. Continuer d’offrir un espace de prière et de soutien spirituel aux fidèles qui restent est un acte de présence pastorale. Mais célébrer dans un territoire contrôlé par des criminels crée inévitablement une proximité spatiale et symbolique. Pour les victimes qui ont perdu des proches, qui ont été chassées de leurs maisons ou qui ont subi des violences, l’image d’une messe qui se déroule « normalement » dans ces zones peut apparaître comme une forme de normalisation de l’ordre criminel. Elle peut renforcer le sentiment que la société s’habitue, que les institutions s’adaptent, et que la voix morale se tait ou s’affaiblit.
L’Église ne peut se contenter d’être une institution qui survit. Sa mission l’appelle à une parole claire. Condamner les gangs de manière générale ne suffit plus lorsque la violence est devenue structurelle. Les victimes attendent une distance morale nette, un refus explicite de toute ambiguïté, et une défense sans concession de ceux qui souffrent. Toute apparence de cohabitation forcée, même subie, risque d’être exploitée par les groupes armés pour renforcer leur emprise psychologique sur la population.
Ceux qui ont fui ces zones et qui regardent de loin les images de célébrations religieuses dans des territoires encore sous contrôle des gangs ressentent souvent un mélange de colère et d’incompréhension. Ils se demandent si l’institution qui prêche la dignité humaine et la justice accepte, même sous contrainte, de fonctionner dans un cadre imposé par la terreur. Cette question est légitime. Elle mérite d’être posée sans détour.
La présence de l’Église dans ces zones ne doit pas se transformer en aumônerie du désordre criminel. Elle doit rester, et apparaître clairement, du côté des victimes. Cela exige une parole prophétique plus ferme, une distanciation publique répétée à l’égard des groupes armés, et un soutien prioritaire à ceux qui ont tout perdu. Dans un pays où l’État s’est effondré, les
institutions morales ont une responsabilité particulière : celle de ne pas laisser s’installer l’idée que l’on peut durablement « vivre ensemble » avec ceux qui sèment la mort.
VIDEO : https://www.youtube.com/live/Lvd-FhUiP5Y?si=zvoiSm2xoguybFtX

