Oct 6, 2026 · @Alexandre Telfort Fils
Introduction
Au 6 octobre 2026, à 68 jours du scrutin prévu le 13 décembre, 1 120 candidats briguent la présidence et le Parlement, portés par 105 structures politiques. En face, 728 437 Haïtiens seulement s’étaient inscrits pour voter le 2 octobre, soit moins d’un électeur potentiel sur huit. La classe politique s’est mobilisée ; le peuple ne l’a pas suivie. Démonstrations de force, propagande autour des inscriptions d’électeurs et des dépôts de candidature : rien n’y fait, le peuple ne bronche pas.
Ce décalage n’est pas un accident de 2026. Il prolonge une désaffection mesurable depuis 2010 : participation en chute, vainqueurs élus par moins d’un inscrit sur dix, partis nombreux mais sans base.
Une partie de cette absence est subie : la pauvreté, l’insécurité, le déplacement. Une autre est choisie : le rejet de la politicaillerie et l’attente d’un nouveau leadership. D’où le paradoxe qui traverse cet article : comment renouveler une classe politique usée qui refuse de partir ?
Contexte : un scrutin attendu depuis dix ans
Haïti n’a pas tenu d’élection nationale depuis novembre 2016 ; la présidence et le Parlement sont vides. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a fixé le premier tour au 13 décembre 2026.
• Inscription des électeurs : ouverte les 20 et 21 juillet 2026 dans neuf départements, le 30 juillet dans l’Ouest ; clôture prévue le 13 octobre.
• Inscription des candidats : prolongée deux fois, au 9 octobre puis, le 6 octobre, au 31 octobre. La campagne électorale est reportée à des dates non encore annoncées. • Infrastructure : 1 289 centres d’inscription et de vote (CIV) actifs et 148 inactifs au 2 octobre ; 2 853 agents du registre et 4 643 agents de sécurité formés.
• Sécurité : les gangs contrôlent environ 70 % de Port-au-Prince, et le pays compte environ 1,47 million de déplacés internes (mai 2026). Carrefour (340 878 habitants) et Cité Soleil (174 571) n’ont aucun CIV opérationnel.
Le centre de réflexion Haiti Policy House, à Washington, juge le calendrier fragile : il n’accorde que 10 % de chances à la date du 13 décembre et anticipe plutôt juin 2027.
Preuve 1 : la participation s’est effondrée depuis 2010
La participation à la présidentielle est passée de 59,3 % en 2006 à 18,1 % en 2016. Depuis 2010, aucun scrutin n’a mobilisé plus de 29 % des inscrits.
[Graphique à réinsérer : participation aux scrutins présidentiels, 2006-2016]
Le fossé se lit dans le résultat lui-même. En 2016, Jovenel Moïse l’a emporté dès le premier tour avec 590 927 voix sur 6 189 253 inscrits, soit 9,5 % du corps électoral. En 1990, Jean Bertrand Aristide avait recueilli plus d’un million de voix sur 3,27 millions d’inscrits, près d’un tiers.
L’offre politique, elle, a grossi : 56 candidats à la présidentielle en 2015, puis 27 en 2016, dont six seulement faisaient réellement campagne. Toujours plus de candidats, pour toujours moins d’électeurs.
La liste des candidats à la présidence, passée de sept à douze noms en deux semaines, n’annonce aucun renouvellement. On y retrouve d’anciens dirigeants, dont l’ancien président provisoire Jocelerme Privert et l’ancien Premier ministre par intérim Claude Joseph. L’ancien président Michel Martelly, sous sanctions américaines depuis 2024, serait lui aussi dans la course. Là encore, le peuple ne bronche pas.
Preuve 2 : moins d’un électeur sur huit inscrit en 2026
Au 2 octobre 2026, 728 437 personnes étaient inscrites, pour plus de 6 millions d’électeurs potentiels et 5,8 millions de détenteurs de la carte d’identification nationale.
• Face à 2016 : le registre comptait 6 189 253 inscrits en novembre 2016. Celui de 2026 en représente environ 12 %.
• Face à l’objectif : l’ancien président du CEP, Jacques Desrosiers, visait 3 à 4 millions d’inscrits avant le 13 octobre. À onze jours de la clôture, le registre n’atteint pas le quart de l’objectif bas.
• Rythme : environ 8 000 inscriptions par jour entre le 24 septembre et le 2 octobre, loin du pic de 24 775 atteint le 17 août. À ce rythme, le registre compterait environ 816 000 noms le 13 octobre (projection de l’auteur).
• En province aussi : là où l’insécurité pèse moins, les taux restaient bas au 21 septembre : 16 % dans le Sud-Est, 15 % dans la Grand’Anse, 14,5 % dans les Nippes.
Ce dernier point est le plus probant. Dans des départements relativement calmes, où plus de 95 % des CIV fonctionnent, près de 85 % des électeurs potentiels ne se sont pas inscrits.
Preuve 3 : beaucoup de partis, peu de militants
Les élites politiques, elles, se sont inscrites massivement. Entre le 21 septembre et le 6 octobre, les candidatures à la présidence et au Parlement sont passées de 588 à 1 120, soit presque le double. Dans le même temps, le registre des électeurs n’a progressé que de 16 %. On compte désormais un candidat national pour environ 650 inscrits, et un pour 265 si l’on ajoute les candidatures locales.
| Indicateur (2026) | Chiffre | Source |
| Partis enregistrés avant consolidation | 316 | CEP |
| Entités restantes au 14 août (partis et regroupements) | 105 (88 + 17) | CEP |
| Structures ayant déposé leurs listes de membres | 30 (18 partis, 12 regroupements) | CEP |
| Candidatures nationales au 21 septembre | 588 (7 à la présidence, 162 au Sénat, 419 à la députation) | CEP |
| Candidatures nationales au 6 octobre | 1 120 (12 à la présidence, 265 au Sénat, 843 à la députation) | Rezo Nòdwès |
| Candidatures locales au 6 octobre | 1 632 (611 municipales, 661 CASEC, 360 ASEC) | Rezo Nòdwès |
Que 30 structures seulement, sur plus d’une centaine, aient pu produire une liste de membres dit l’essentiel : la plupart des partis n’ont pas de base vérifiable. Et ces listes elles mêmes interrogent. Chacune des 30 structures a déclaré 30 000 adhérents, le seuil exigé par le décret électoral, soit 900 000 militants sur le papier. C’est plus que les 728 437 électeurs réellement inscrits.
Le phénomène n’est pas nouveau. En 2010-2011, neuf candidats à la présidentielle ont recueilli moins de 1 % des voix chacun. Le CSIS décrit des partis « centrés sur une personnalité », sans idéologie ni structure. Le peuple, lui, est à bout de souffle.
Preuve 4 : une confiance faible, et peu mesurée
Les sondages récents et fiables manquent. Le comportement réel des citoyens, s’inscrire ou non, parle donc plus fort que leurs déclarations.
• Le Baromètre des Amériques (LAPOP) donnait aux partis haïtiens un score de confiance de 33,9 sur 100 en 2008, avant même la chute de la participation. • Le CSIS résume ainsi les scrutins de 2011 à 2016 : environ trois Haïtiens sur quatre « n’ont vu aucune raison de voter ».
• Le sondage Citadex d’août 2026 sur la crédibilité des élections n’a publié ni résultats ni méthodologie ; il ne peut pas servir de preuve.
Limites : rejet ou empêchement ?
Un lecteur critique objectera que les Haïtiens ne « refusent » pas forcément de suivre leurs dirigeants : beaucoup ne peuvent tout simplement pas s’inscrire. L’argument est sérieux.
• Insécurité : gangs à Port-au-Prince, routes coupées ; même les autorités se déplacent en hélicoptère.
• Déplacés : environ 1,47 million de personnes ont quitté leur domicile, et des communes entières comme Carrefour et Cité Soleil n’ont aucun centre de vote. • Calendrier : l’inscription reste ouverte jusqu’au 13 octobre ; le chiffre final sera plus élevé que celui du 2 octobre.
• Double démarche : il faut d’abord détenir la carte d’identification nationale, puis s’inscrire séparément. Avoir la carte ne suffit pas.
Ces facteurs expliquent une partie de l’écart, pas tout. Les départements calmes plafonnent à 16 %, et la chute de la participation a commencé en 2010, bien avant la crise des gangs. Il s’agit donc d’une désaffection ancienne que l’insécurité aggrave, et non d’un simple empêchement.
Conclusion
Les chiffres convergent : 18 % de participation en 2016, un président élu par 9,5 % des inscrits, et en 2026 un registre qui n’atteint pas un huitième de l’électorat potentiel face à plus de 1 100 candidats nationaux. La classe politique se présente ; la population ne s’inscrit pas.
L’insécurité aggrave ce fossé, mais ne l’a pas créé. Tant que les partis resteront des véhicules personnels sans base, aucun calendrier électoral ne suffira à recréer le lien. Le vrai test viendra le 13 octobre, à la clôture du registre : sous le million d’inscrits, la légitimité des futurs élus sera en question avant même le vote.
S’y ajoute un cadre juridique mouvant. Adopté le 2 juin, le décret électoral a été modifié le 2 juillet, puis de nouveau le 5 octobre, en plein dépôt des candidatures. Le délai d’inscription des candidats a été repoussé deux fois et la campagne a été reportée sans nouvelle date. Que des politiciens acceptent de concourir sans règles du jeu fixées d’avance est une raison de plus, pour un peuple en quête d’un changement profond, de leur refuser sa confiance.
Reste le paradoxe du départ. Une classe politique qui ne veut pas partir ne se renouvellera pas d’elle-même. Le silence du peuple la sanctionne, mais ne la remplace pas : le renouvellement viendra de citoyens qui s’organisent et font émerger d’autres visages.
Sources
• Rezo Nòdwès – Le CEP prolonge l’inscription des candidats et reporte la campagne (6 oct. 2026)
• Rezo Nòdwès – Scrutin du 13 décembre : 728 437 inscrits (2 oct. 2026) • Rezo Nòdwès – Le décret électoral encore sur la table (oct. 2026)
• HPN – Le CEP proroge l’inscription des candidats jusqu’au 31 octobre (6 oct. 2026) • CEP – État d’avancement du processus électoral (21 sept. 2026)
• Juno7 – Nouveau délai aux candidats jusqu’au 9 octobre (17 sept. 2026) • The Rio Times – Nine candidates register (28 sept. 2026)
• Caribbean National Weekly – Voter registration at 12.6% of target (sept. 2026) • Rezo Nòdwès – 664 583 électeurs inscrits à 80 jours du 13 décembre (sept. 2026) • Rezo Nòdwès – 6 189 253 inscrits en 2016 contre environ 250 000 en août 2026 • RHINEWS – 628 755 électeurs inscrits et 588 candidatures
• Juno7 – 628 755 inscrits et sept candidatures à la présidence
• Juno7 – 506 953 inscrits sur un objectif de 4 millions
• Haiti Policy House – Haiti Election Tracker 2026-2027
• IFES ElectionGuide – Haïti
• Wikipédia – Élection présidentielle de novembre 2016
• Wikipédia – Élection présidentielle de 2015
• Wikipédia – Élections générales de 1990-1991
• CSIS – Haiti’s Problematic Electoral Dynamics (janv. 2022)
• LAPOP – (Mis)Trust in Political Parties in Latin America (2008) • Citadex – Baromètre national, sondage n° 1 (août 2026)
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