14 octobre 2026
Haïti | Me Mécène Jean-Louis, méprisé par l’exécutif : sera-t-il inhumé à la cloche de bois, sans les honneurs officiels dus à un ancien juge de la Cour de cassation ?
Actualités Justice Nécrologie Société

Haïti | Me Mécène Jean-Louis, méprisé par l’exécutif : sera-t-il inhumé à la cloche de bois, sans les honneurs officiels dus à un ancien juge de la Cour de cassation ?

REZO NÒDWÈS | OPINION — JUSTICE, MÉMOIRE ET DIGNITÉ RÉPUBLICAINE

Les Gonaïves, mercredi 14 octobre 2026 — Me Joseph Mécène Jean-Louis, ancien magistrat de la Cour de cassation, décédé le 6 octobre à l’âge de 77 ans, sera inhumé le samedi 24 octobre aux Gonaïves. Pourtant, à dix jours de ses funérailles, aucune annonce d’hommage gouvernemental n’a pu être identifiée. Un homme qui a consacré plusieurs décennies à la justice haïtienne pourrait ainsi être accompagné à sa dernière demeure sans les honneurs officiels réservés à certaines personnalités de l’État. Serait-ce parce qu’il n’appartenait pas au camp politique des dirigeants actuels ?

Rappel des faits. Né le 6 mars 1949 à Dessalines, Me Joseph Mécène Jean-Louis avait entrepris ses études juridiques aux Gonaïves en 1971, avant de prêter serment comme avocat en décembre 1975. Ancien commissaire du gouvernement, magistrat à la cour d’appel des Gonaïves, professeur et doyen de l’École de droit et des sciences économiques de cette ville, il avait intégré la Cour de cassation en novembre 2011. Son parcours témoigne d’une carrière judiciaire commencée bien avant la chute de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986. Que l’on approuve ou non certains de ses engagements ultérieurs, cette contribution à l’administration de la justice appartient au patrimoine institutionnel haïtien.

L’épisode du 7 février 2021 peut-il justifier l’oubli ? À cette époque, Me André Michel – manipulateur et pêcheur en eaux troubles – et plusieurs organisations de l’opposition avaient soutenu la désignation de Me Mécène Jean-Louis à la présidence provisoire, en contestant la prolongation non-constitutionnelle du mandat de Jovenel Moïse. Le magistrat avait accepté cette proposition, politiquement controversée et dépourvue de consensus constitutionnel. Le 8 février, Jovenel Moïse ordonnait sa mise à la retraite, ainsi que celle de deux autres juges de la Cour de cassation, une décision dénoncée par Human Rights Watch comme contraire aux garanties constitutionnelles d’indépendance judiciaire. Me Jean-Louis avait-il commis une erreur d’appréciation politique ? Cette question peut être discutée. Mais une initiative contestée en 2021 saurait-elle effacer plusieurs décennies de magistrature en 2026 ? Une controverse politique ne constitue pas automatiquement une infraction pénale, encore moins un motif de proscription mémorielle.

Le précédent de Me Boniface Alexandre mérite également d’être rappelé. Le 14 août 2023, l’État haïtien avait organisé des funérailles nationales pour cet ancien président provisoire de la République, lui-même issu de la Cour de cassation. Le Premier ministre Ariel Henry avait alors prononcé un discours officiel au siège de la haute juridiction, saluant les services rendus par le défunt au droit et à la nation. Certes, Me Boniface Alexandre avait effectivement exercé la présidence de la République, contrairement à Me Mécène Jean-Louis, dont la désignation en 2021 n’avait pas abouti à l’exercice effectif du pouvoir. Cette différence institutionnelle est déterminante. Elle n’interdit cependant pas de s’interroger sur les critères de reconnaissance accordée aux anciens membres de la magistrature suprême.

Des funérailles annoncées, mais aucun dispositif national identifié. Selon le faire-part diffusé par la famille Jean-Louis, une veillée funèbre aura lieu le vendredi 23 octobre, de 17 h 30 à 19 h 30, à l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, rue Fabre Geffrard, aux Gonaïves. Le lendemain, samedi 24 octobre, une cérémonie de levée de siège est prévue à 7 heures à la cour d’appel des Gonaïves. L’exposition de la dépouille suivra à 8 h 30, le service religieux à 9 h 30 et l’inhumation à midi au cimetière communal. Une reconnaissance judiciaire est donc prévue. Toutefois, aucune cérémonie nationale organisée par l’exécutif ne figure dans ce programme. La République entend-elle laisser aux seules institutions judiciaires locales et à la famille la responsabilité des derniers hommages ?

Une comparaison avec Jean Massillon interpelle. Le 9 octobre, quelques heures après la disparition de l’agent exécutif intérimaire de Kenscoff, la Primature publiait un communiqué saluant son courage et son attachement à la population. Cet hommage était certes légitime pour l’homme et son engagement au service de la population, mais il convient de rappeler que la fonction d’« agent exécutif intérimaire » qu’il exerçait n’est pas expressément prévue par la Constitution haïtienne de 1987, laquelle consacre le principe de l’administration des communes par des conseils municipaux élus.

M. Massillon avait dénoncé les attaques armées contre sa commune, particulièrement depuis janvier 2025, et réclamé des interventions pour protéger les habitants. Mais les massacres documentés à Kenscoff, les enlèvements et les déplacements de milliers de personnes appellent également une évaluation des réponses apportées par les autorités. La reconnaissance posthume ne saurait remplacer la reddition des comptes. Pourquoi l’exécutif a-t-il officiellement salué cet administrateur local sans qu’un message comparable ait pu être identifié, jusqu’ici, pour Me Mécène Jean-Louis ?

La Cour de cassation et le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) sont interpellés. La mémoire d’un ancien magistrat de la juridiction suprême ne devrait pas dépendre exclusivement des circonstances politiques dans lesquelles s’achève son existence. Les controverses constitutionnelles entourant certaines nominations judiciaires, sous Jovenel Moïse comme sous Ariel Henry, montrent les risques d’une magistrature exposée aux décisions discrétionnaires du pouvoir exécutif. Nemo judex in causa sua : nul ne peut être juge de sa propre cause. La justice doit pouvoir défendre son histoire institutionnelle sans attendre l’approbation de la Primature. Les magistrats actuellement en fonction peuvent-ils garantir que les divergences politiques ne deviendront jamais des critères d’exclusion des hommages professionnels ?

La grandeur publique ne garantit pas les honneurs de la postérité. Henri Namphy et Jean-Claude Duvalier, après avoir exercé les plus hautes responsabilités de l’État, ont eux aussi connu des destins qui rappellent le caractère éphémère de la puissance politique. Sic transit gloria mundi. Ceux qui gouvernent aujourd’hui ne gouverneront pas éternellement. Leur passage sera apprécié à partir de leurs décisions, de leurs omissions et de la façon dont ils auront respecté les institutions. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, dont la gestion sécuritaire et les engagements électoraux font l’objet de graves contestations, ne saurait échapper à cette exigence de responsabilité historique.

Les Gonaïviens n’ont besoin d’aucune autorisation gouvernementale pour honorer Me Mécène Jean-Louis. Cette réflexion ne constitue pas une demande de faveur adressée à la Primature. Elle concerne le rapport entre l’État, la mémoire judiciaire et le pluralisme politique. La cérémonie du 24 octobre permettra de lui rendre les derniers hommages dans cette ville où il a enseigné le droit, exercé la magistrature et contribué à la formation de plusieurs générations de juristes.

Que l’exécutif participe ou non à ces cérémonies, la contribution professionnelle de Me Jean-Louis ne disparaîtra pas des archives judiciaires. Une dernière interrogation demeure : l’État haïtien peut-il prétendre incarner la continuité républicaine s’il ne parvient pas à reconnaître, au-delà des appartenances politiques, le service accompli par ceux qui ont occupé ses plus hautes fonctions judiciaires ?

L’histoire conserve la trace des magistrats comme celle des gouvernants. Elle ne leur réserve pas nécessairement le même jugement.

— Les Gonaiviens : Dr Elco Saint Amand et Me Claudy Briend Auguste

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.