Départ ordonné, départ en catastrophe ou maintien au pouvoir : trois scénarios pour l’avenir de la dépossession des fréquences TV analogiques sous Fils-Aimé
Le 31 mars 2026, le gouvernement de facto dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils Aimé a fait publier au Moniteur un décret portant migration de la télévision analogique vers la Télévision Numérique Terrestre (TNT). Présenté comme une modernisation inévitable et conforme aux engagements internationaux d’Haïti auprès de l’Union internationale des télécommunications, ce texte fixe une date butoir brutale : à compter du 30 septembre 2027, toutes les émissions analogiques sont interdites. Les concessions historiques sur les fréquences VHF/UHF deviennent caduques. Plus d’une centaine de stations de télévision, réparties dans les dix départements, se retrouvent ainsi privées de leur principal actif – le spectre hertzien – sans mécanisme clair de maintien des droits acquis, sans calendrier opérationnel détaillé d’appels d’offres pour les plateformes multiplex, et sans accompagnement technique ou financier significatif.
Six mois plus tard, le constat est implacable. Aucun calendrier concret n’a été communiqué. Le dossier semble s’enliser administrativement. Les associations de médias, quant à elles, sont restées largement silencieuses ou indifférentes face à ce qui s’apparente à une dépossession programmée. Les responsables de stations de télévision, eux, expriment une inquiétude croissante : perte d’investissements historiques, menace sur l’emploi, risque de concentration de la diffusion entre quelques opérateurs de plateformes, et basculement forcé du statut de concessionnaire à celui de simple éditeur de contenus dépendant.
En supposant l’absence continue d’un calendrier clair avant le 30 septembre 2027, trois scénarios se dessinent autour de l’échéance critique du 7 février prochain – date symbolique liée à la fin du cycle de transition politique.
1. Départ ordonné du gouvernement Fils-Aimé et des ministres signataires avant le 7 février 2027
Dans ce scénario de transmission ordonnée du pouvoir, le décret du 31 mars 2026 n’est pas automatiquement annulé. Un nouveau gouvernement hérite d’un texte juridique déjà publié et d’une extinction programmée. Les associations de médias, jusque-là discrètes, pourraient enfin se mobiliser pour exiger une révision ou un moratoire. Les responsables de stations de TV multiplieraient les recours administratifs et les pressions publiques, arguant de l’insécurité juridique créée par l’absence de feuille de route et de mesures d’accompagnement.
Un exécutif plus légitime ou plus à l’écoute pourrait ouvrir des consultations, prolonger le simulcast (diffusion simultanée analogique-numérique), ou conditionner l’extinction à la mise en place effective des plateformes numériques et à des compensations. Le risque demeure toutefois : le texte existe, les fréquences 700 MHz sont déjà identifiées comme « dividende numérique » pour la 4G/5G, et les intérêts télécoms (nationaux ou étrangers) pèsent lourd. Sans volonté politique ferme, la dépossession pourrait simplement être reportée, non annulée.
Les stations historiques resteraient dans l’incertitude, oscillant entre espoir de négociation et crainte d’une extinction pure et simple.
2. Départ en catastrophe de Fils-Aimé avant le 7 février 2027
Un effondrement soudain du gouvernement – crise sécuritaire, pression internationale, ou rupture interne – créerait un vide institutionnel. Dans le chaos, le décret risque de devenir une bombe à retardement oubliée ou, au contraire, un outil de négociation pour les forces émergentes. Les associations de médias, confrontées à l’urgence, pourraient enfin sortir de leur silence pour dénoncer le « petit cadeau » fait à des intérêts étrangers ou télécoms, et réclamer le gel du processus. Les responsables de stations, eux, intensifieraient les actions collectives : pétitions, grèves d’antenne symboliques, plaintes pour atteinte aux droits acquis.
L’absence de calendrier clair amplifierait le désordre. Sans autorité capable d’organiser les appels d’offres ou de gérer la transition, le 30 septembre 2027 pourrait arriver dans un contexte d’anarchie réglementaire. Certaines stations continueraient d’émettre en analogique au mépris du texte, exposées à des amendes théoriques (jusqu’à 2 millions de gourdes) rarement appliquées. D’autres se précipiteraient vers des solutions de fortune (satellite, IPTV, câble). Le spectre radioélectrique resterait mal géré, avec des interférences transfrontalières possibles. Ce scénario de catastrophe maximiserait l’insécurité juridique et économique pour le secteur audiovisuel, déjà fragile.
3. Maintien du gouvernement Fils-Aimé après le 7 février 2027 et au delà du 30 septembre 2027
C’est le scénario de continuité pure. Le décret se déploie dans sa logique initiale. Sans calendrier transparent, les appels d’offres pour les plateformes de diffusion numérique restent opaques ou retardés. Au 30 septembre 2027, l’extinction des droits analogiques devient effective. Les stations historiques perdent leurs fréquences. Elles doivent négocier leur place comme éditeurs sur des multiplex gérés par un nombre restreint d’opérateurs (souvent 2 ou 3), payant potentiellement des redevances élevées et perdant le contrôle de leur diffusion.
Les réactions des associations de médias, déjà jugées indifférentes, pourraient se limiter à des communiqués de circonstance, tandis que les responsables de stations crierait à la spoliation. Certaines fermeraient, d’autres se regrouperaient ou basculeraient vers le numérique par nécessité. Le dividende numérique (bande 700 MHz) serait libéré au profit des services mobiles, favorisant potentiellement des opérateurs télécoms mieux armés financièrement. La qualité de l’offre audiovisuelle pourrait s’améliorer techniquement pour les ménages équipés de décodeurs, mais au prix d’une concentration accrue et d’une perte de pluralisme local. L’absence de calendrier clair avant l’échéance transformerait la transition en un fait accompli chaotique, marqué par des inégalités d’accès et des contentieux interminables.
Quel pourrait être l’objectif final de Fils-Aimé ?
Au-delà de la rhétorique de modernisation et d’optimisation du spectre, plusieurs lectures convergent. La libération de la bande 700 MHz – le fameux dividende numérique – est explicitement liée au déploiement de la 4G et de la 5G. Dans un contexte de coordination régionale avec la République dominicaine (où le président Luis Abinader a poussé des
réformes similaires), certains observateurs ont qualifié le décret de « petit cadeau à Abinader », facilitant l’harmonisation transfrontalière et l’ouverture du marché haïtien aux intérêts télécoms régionaux ou internationaux.
L’objectif final pourrait être triple :
• accélérer l’entrée d’Haïti dans l’ère du haut débit mobile, génératrice de revenus fiscaux et d’investissements ;
• recentraliser le contrôle de la diffusion audiovisuelle via des plateformes limitées, réduisant le poids politique et économique des stations historiques souvent critiques ou indépendantes ;
• et, dans une logique de transition de pouvoir fragile, laisser un héritage « modernisateur » tout en redistribuant des ressources stratégiques (le spectre) à des acteurs mieux connectés.
Conclusion
Qu’il quitte le pouvoir de manière ordonnée, qu’il parte dans la précipitation ou qu’il se maintienne au-delà du 7 février 2027, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé aura déjà accompli l’essentiel : il aura inscrit dans le droit positif haïtien l’extinction automatique des droits historiques des opérateurs de télévision analogique. Le décret du 31 mars 2026 a créé un fait accompli juridique dont les conséquences se déploieront, quel que soit le scénario politique.
Dans les trois cas, l’absence d’un calendrier clair, de mesures d’accompagnement et de véritable concertation transforme une transition technologique légitime en opération de dépossession. Les associations de médias, restées trop longtemps en retrait, et les responsables de stations, aujourd’hui isolés, devront décider s’ils acceptent de devenir de simples locataires de fréquences qu’ils ont longtemps exploitée en propriétaires de fait, ou s’ils engagent enfin un rapport de force pour préserver le pluralisme audiovisuel.
Le 30 septembre 2027 n’est plus une date technique. C’est un rendez-vous politique et économique qui révélera si Haïti a modernisé son secteur audiovisuel… ou s’il l’a purement et simplement redistribué.

