Mon texte constitue un plaidoyer en faveur de la nécessité de s’exprimer dans la langue vernaculaire lorsqu’on s’adresse aux populations de son pays, afin de garantir une compréhension pleine et entière par l’ensemble des catégories sociales.
Dans le cadre des émissions médiatiques où performent des spécialistes à divers titres, les messages émis sont généralement incompris par la grande majorité en raison du fait que ces derniers ne sont pas dépouillés du langage trop technique de leurs émetteurs. Parmi les facteurs de communication, il y en a trois (émetteur-message-récepteur) qui importent le plus et des trois celui qui prédomine c’est le récepteur encore appelé destinataire. Au cœur de cette problématique s’inscrit le fait qu’Haïti est le siège de plusieurs types de langue : créole de pure souche, créole francisé ou, comme on dit plus techniquement, créole mâtiné du français, et, enfin créole truffé de néologismes. Fort de cette considération, de notre lieu d’essayiste nous allons faire le point tout en apportant quelques éclairages sur le phénomène sous étude.
Aux trois facteurs cités plus haut, ajoutons le code commun qui s’entend ici dans le sens de la langue qu’on utilise pour communiquer, le contact ou la relation, et, in fine le contexte d’où s’inscrit chaque acte communicationnel qui permet de le signifier. Si l’on pose la question de savoir pour qui on communique ; on répondra qu’on le fait à l’intention de quelqu’un ou d’un groupe de personnes. Donc, la question ne fait même pas débat, celui qui reçoit le message et qui va le décoder est un acteur clef de la communication. On dira que le message n’a pas atteint la cible si celle pour laquelle il est émis ne l’a pas compris. C’est malheureusement le cas avec la quasi-totalité des spécialistes de renom qui interviennent dans les médias. Tout en étant, pour la plupart, de grands dialecticiens, leurs communications s’avèrent infructueuses. Les masses populaires ne sont pas assez édifiées au pire elles ne le sont pas du tout.
À tout prendre, on peut dire, sans risque de se tromper, que tous les domaines sont concernés. Partant des commentateurs politiques qui ne réussissent pas à éduquer les populations pour qu’elles soient à même de faire des choix éclairés lors des élections ou être des éco-citoyens vivant en symbiose avec leur environnement pour arriver aux politiciens, eux-mêmes, qui sont totalement à côté de la plaque, le constat est alarmant. Les communications sur la santé ont très peu d’effet. Les économistes, juristes et toutes les autres cohortes de spécialistes semblent parler dans le vide.
Le hic est que chacun parle le langage de sa formation sans aucune simplification oubliant que la vulgarisation ne peut se faire que dans un langage populaire. S’il est vrai que le créole est la langue de tous les haïtiens ; tous les haïtiens ne la parlent pas de la même manière, d’où toute la difficulté à harmoniser les interactions sociales qui se font. Quand chacun reste au niveau de sa formation discursive, il ne va pas à la rencontre de l’autre. Si tu ne parles pas mon langage, ce n’est pas à moi que tu parles. Et si je ne me sens pas concerné par ton message, je n’y prête pas attention. Ce langage multiforme est assimilable à ce qu’on a appelé dans l’histoire biblique la tour de Babel. Un vrai bazar où chacun parle un langage inaccessible à l’autre donnant lieu à une indescriptible incompréhension si bien qu’on a dû abandonner l’œuvre.
Stratégiquement, le niveau et le type de langage utilisés par les experts pour convaincre ou toucher la majorité constituent de véritables barrières à la communication par leur tonalité, leur format et leur complexité. On peut parler pendant des heures sans toucher son but si les conditions d’une communication efficace ne sont pas réunies. Un exposé oratoire peut ne pas impacter un auditoire si le principe de complémentarité du lexique et de la rhétorique n’est pas observé. L’essentiel en communication est non seulement le contenu , mais aussi et surtout la langue et le niveau de langage utilisé pour s’adresser à son auditoire. Chaque auditoire a son niveau, son registre de langue, son système de référence en termes de langage comme chaque pied à sa pointure de chaussure ; en d’autres termes, en matière de communication, avant même le déploiement de l’exercice de la pédagogie, de la dialectique et de la didactique pour se faire comprendre, il n’y a pas plus important que la capacité de s’exprimer dans la langue de ses auditeurs. Tout ce qu’un expert peut expliquer à son auditoire dans une langue qui n’est pas la sienne échouera piteusement sur les rives de l’incompréhension.
L’échec de la communication de masse en Haïti est dû, toute proportion gardée, à une culture plurielle au prix d’une unité affaiblie, à une mentalité mixte, c’est-à-dire, semi-nationale, semi-importée au profit d’un nationalisme fragilisé au pire décadent; enfin à l’hétérogénéité même du créole causée par l’influence de l’intrusion de langues étrangères dans ses veines au prix de son évolution vers le péché d’impureté. L’émigration, la diaspora, l’internet, le tourisme a enfoncé le clou durant ces dernières années en apportant en Haïti comme partout ailleurs son cortège de néologismes, son lot de vocables nouveaux, son recueil d’expressions prêtées aux pays d’accueil. Que cela soit dit en passant, il y a des mots, des expressions dans une langue qui n’ont aucun correspondant linguistique dans une autre langue.
En définitive, épiloguer en public sur une série de notions médicales, économiques, juridiques, historiques, philosophiques difficiles, ou se lancer dans une abondance de détails techniques pointus pour étayer une thèse prêteront à confusion, embarrasseront sans aucun doute un auditoire peu versé dans la technicité; ce qui s’inscrit logiquement dans la même catégorie en ce qui a trait au langage et à la connaissance auxquels appartient une langue.
Ainsi, l’usage du créole, langue parlée dans nos mornes par nos nègres-mornes, nos paysannes et paysans dans le vaudou, dans les coumbites comme «karese bieze», « karese deplase », « obstak di bwa » lorsqu’ils sarclent en équipe, en « kwadi»« , à la houe est non seulement l’outil de communication idéal qui ne peut ni confondre ni embarrasser un haïtien, mais aussi c’est une véritable force de cohésion dans le ciment de la communication qui régit les rapports inter-haïtiens. Même lorsqu’il n’y aucun mal à l’évolution d’une langue de même que parler parfaitement d’autres langues, des langues étrangères telles que le français, l’anglais et l’espagnol qui sont des langues internationales, s’employer à s’entretenir dans la langue de nos pères et de nos mères, dans le créole profond, de pure souche entre nous caractérisera une étape décisive dans l’unité de la famille haïtienne et balayera d’un revers de main, nos divergences, le racisme, les préjugés de toutes sortes de « nèg anwo, de nèg anba, de ti wouj, de ti nwè ».L’emploi d’une langue est définitivement un pion important sur l’échiquier national en plus d’être un élément réconciliateur et de reconnaissance dans un espace qui se cherche comme Haïti.
Conclusion
Facteur identitaire de premier plan, une langue désigne le peuple qui la parle. Par-delà de toute considération, le créole parlé en Haïti devrait s’appeler « Ayisien ». Ainsi en est-il du français, de l’italien, de l’anglais ou de l’américain… Il y a dans l’usage de toute langue un niveau susceptible d’être compris par la masse parlante. Toute communication qui n’épouse pas son niveau de langage risque de lui être incompréhensible. Si l’on part du principe que la communication de masse doit être nécessairement transactionnelle, cette transaction implique la prise en charge des destinataires des messages. Cela revient à se mettre dans la peau de ceux avec qui l’on communique. La communication ne se démarque jamais de son sens originel de mise en commun ou de communion. Communiquer ce n’est pas parler pour soi à moins qu’il s’agisse d’un monologue, c’est s’engager dans un dialogue qui tient compte de l’autre dans sa complexité. Dans la présente réflexion, nous avons mis l’accent sur le problème de la transmission de la culture savante aux masses populaires, la prochaine fois nous aborderons le problème de la communication sociale religieuse, objet, elle aussi, de controverses.
Eyroll Claude JEAN
Entrepreneur-Commerçant
Fondateur de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Nord-Ouest

