Y a-t-il de la place pour deux exécutants de la politique américaine en Haïti ? Car derrière Bukele comme derrière Fils-Aimé se profile, pour beaucoup d’observateurs, l’influence de Washington. L’un, président d’un petit pays d’Amérique centrale devenu symbole d’une approche sécuritaire musclée et proche des États-Unis ; l’autre, Premier ministre d’un État haïtien en crise, dépendant de l’appui international et de la Stabilisation Force / Force de répression des gangs. Deux figures, deux styles, mais potentiellement la même logique : externaliser la sécurité, prioriser la lutte anti-gangs selon des paramètres définis ailleurs, et gérer la souveraineté comme une variable ajustable.
Le sombre épisode qui se joue actuellement en Haïti, autour de la disparition de quatre soldats salvadoriens le 18 octobre 2026 et du déploiement massif de plus de 2 000 militaires de San Salvador à Port-au-Prince, révèle bien plus qu’une opération de recherche. Il met en lumière, avec une cruauté particulière, le comportement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et pose une question brutale : y a-t-il encore de la place pour deux exécutants de la politique américaine en Haïti ?
Selon les informations rapportées, Fils-Aimé s’est entretenu pour la première fois par téléphone avec Nayib Bukele. Jusqu’alors, la coordination passait par les équipes techniques et les chanceliers. Le communiqué de la Primature, soigneusement rédigé, insiste sur le « renforcement de la coordination bilatérale », la « coopération opérationnelle dans le cadre de la FRG/GSF », la solidarité envers les familles des disparus et, surtout, « une coopération respectueuse de l’autorité de l’État haïtien ». On y lit la formule rassurante : ce n’est pas une invasion, c’est l’aide d’un pays ami.
Pourtant, les faits contredisent le vernis diplomatique. Plus de 2 000 soldats salvadoriens sont déjà sur le sol haïtien, d’autres arrivent, des vols transportent matériel et hommes, des réunions de coordination se multiplient entre policiers haïtiens et forces étrangères. Bukele, de son côté, communique sans détour : détermination de l’opération, déploiement massif pour secourir ses militaires, volonté de poursuivre le soutien contre les gangs « au bénéfice du peuple haïtien », gratitude pour la coopération des autorités locales. Le ton est celui d’un acteur qui dirige, pas d’un invité.
Le comportement de Fils-Aimé dans cette affaire appelle la critique. Premier contact direct seulement dix jours après la disparition, alors que les soldats étaient déjà portés disparus et que le déploiement s’intensifiait. Une communication qui semble réactive plus que proactive. Un discours officiel qui réaffirme l’autorité de l’État haïtien tout en constatant, dans les faits, l’arrivée massive de troupes étrangères sans que l’on perçoive une maîtrise claire des termes, du calendrier ou du commandement. La formule « pays ami qui aide » sonne comme une justification a posteriori plus que comme l’expression d’une souveraineté exercée. Dans un pays où l’histoire des interventions étrangères est lourde, ce silence relatif, cette coordination qui arrive après le mouvement des troupes, cette absence de ligne claire sur qui décide vraiment sur le terrain, constituent une faille grave.
On peut comprendre l’urgence sécuritaire. Les gangs ont plongé Haïti dans un chaos qui exige des réponses fortes. Bukele a bâti une image de fermeté contre le crime organisé ; son modèle attire ceux qui cherchent des solutions rapides. Mais accepter, ou laisser se dérouler, un déploiement de cette ampleur sous le prétexte de la recherche de quatre hommes, tout en multipliant les formules rassurantes sur le respect de l’autorité haïtienne, relève d’une gestion
politique faible. Fils-Aimé apparaît moins comme le maître d’œuvre d’une stratégie nationale que comme le facilitateur d’une opération conduite par un autre.
C’est ici que la question centrale se pose avec acuité : y a-t-il de la place pour deux exécutants de la politique américaine en Haïti ? Car derrière Bukele comme derrière Fils-Aimé se profile, pour beaucoup d’observateurs, l’influence de Washington. L’un, président d’un petit pays d’Amérique centrale devenu symbole d’une approche sécuritaire musclée et proche des États Unis ; l’autre, Premier ministre d’un État haïtien en crise, dépendant de l’appui international et de la Stabilisation Force / Force de répression des gangs. Deux figures, deux styles, mais potentiellement la même logique : externaliser la sécurité, prioriser la lutte anti-gangs selon des paramètres définis ailleurs, et gérer la souveraineté comme une variable ajustable.
Haïti n’a pas besoin de deux relais d’une même influence. Elle a besoin d’un pouvoir qui assume, qui fixe les conditions, qui refuse que la recherche de soldats étrangers se transforme en occupation de fait, même temporaire et « amicale ». Le slogan rappelé en tête de cette affaire – « Dans nos rangs point de traîtres, du sol soyons seuls maîtres » – résonne comme un avertissement. Lorsque le Premier ministre haïtien doit « réaffirmer » le respect de l’autorité de l’État alors que des milliers de soldats étrangers opèrent déjà sur son territoire, c’est que cette autorité est déjà contestée dans les faits.
Fils-Aimé a choisi la voie de la coordination et de la communication soignée. C’est peut-être pragmatique. Ce n’est pas encore de la souveraineté. Tant que le déploiement se poursuit sous la direction effective d’un autre chef d’État, tant que le discours haïtien se limite à exprimer la solidarité et à rappeler des principes, la place pour deux exécutants reste trop large. Et Haïti, une fois de plus, risque de n’être que le théâtre d’une politique conçue ailleurs.

