En posant la question à savoir, Dessalines était-il Français, je cherche diligemment à comprendre l’ensemble des facteurs qui ont provoqué la ruine et la déchéance d’un peuple autrefois si glorieux, qui aujourd’hui vautre dans l’abjection.
Certains observateurs attribuent le malheur national à la crise politique, plus précisément le train de l’ingouvernabilité qui dans ses tapages et ses dérapages renverse, emporte, estropie tout ce que l’imprudence eut pu placer sur son passage.
Cependant, dans un contexte scientifique, les regards doivent balayer toutes les pistes, les analyses admettre tous les procédés, les considérations explorer toutes les issues, l’entendement tenir compte de toutes les hypothèses, les possibilités, les témoignages autant que la crise persiste, que les dégâts continuent, que la situation s’aggrave.
Je légalise sciemment l’opinion de ceux qui postulent que la crise nationale émane de la « mentalité populaire ». En effet, cette énième hypothèse offre
un champ d’exploitation fabuleuse aux disciples de cette doctrine.
Evidemment, la mentalité se réfère à l’entendement, lequel se forme à partir de facteurs historique, social, culturel, géographique, moral voire économique.
Puisque l’homme est le produit de son milieu, disait l’autre, il faut s’attendre à trois types de réaction citoyenne, en l’occurrence le phénomène d’adaptation, le phénomène d’acculturation, le phénomène d’évolution. Alors, c’est ainsi que j’appréhende la chose et formule à ma façon ledit postulat à savoir la théorie de la mentalité.
L’adaptation place la personne dans un état de dépendance, une attente permanente, soit le fatalisme complice, la léthargie absurde, l’immobilisme téméraire ponctué d’idées fixes pathétiques. C’est ce que nous entendons par système, ce champ magnétique qui paralyse nos instincts de révoltes.
Par contre, l’acculturation peut être comparée à une sorte de rejet des valeurs prescrites et des normes sociales requises. Ce refus galvanise souvent la délinquance, électrifie la rébellion, alimente les querelles quand la personne entend transgresser toutes les formes de conformité et de civilité.
Finalement, l’évolution inspire les peuples à aller de l’avant, tel que édifier l’infrastructure, développer l’économie, investir dans la technologie, plaider en faveur de la justice sociale. Cette tendance aide à consolider l’alliance intercitoyenne, confondue parfois à la souveraineté nationale.
En principe, ces trois types de phénomènes animent dans un sens ou l’autre toutes les sociétés actuelles et anciennes.
Mon honnête diagnostique révèle que Haïti est rongée par deux types de fléaux connus sous le nom de « contradiction » et d’« antagonisme ».
Sans définir la chose, la contradiction s’identifie à l’ensemble des facteurs qui entravent toute possibilité de conquête, de progrès et d’élévation d’une nation. Elle est la source de crise permanente pareille à celle qui châtie la nation.
Cette faillite qu’est la contradiction peut revêtir des caractères historique, politique, administratif, religieux, social aussi bien qu’éthique. Elle apparaît incurable autant qu’on ne lui impose les manœuvres appropriées, à savoir la rupture et la rectification.
Dans notre cas, la liste des contradictions se publie régulièrement sur toutes les lèvres. Il s’agit des torts qui n’ont pas été redressés, les écarts qui n’ont pas été sanctionnés et qui à la longue nous précipitent dans l’engrenage d’un péril implacable.
Puisque mon discours se veut de se prononcer sur la nationalité de Dessalines, il est nécessaire pour moi d’explorer l’angle culturel du sujet initial où l’antagonisme s’apparente au virus social.
Ainsi, mes considérations me portent à croire que notre problème de mentalité est lié à la crise d’identité.
Nous seulement, nous sommes originaires de différentes ethnies africaines, ce fouillis macabre favorise aisément des antagonismes ataviques qui échappent à toute possibilité d’observation, d’évaluation et de compréhension.
En Amérique, nous nous sommes retrouvés dans un système esclavagiste qui a broyé ce que toute âme porte en humanité. Effectivement, nous avons été, baptisés, apprivoisés, dépersonnalisés, déshumanisés, aplatis, déboussolés, démembrés, décortiqués, pour finalement subir la mutilation du jugement, traitement qui éveille en nous l’actuelle monstruosité.
L’Indépendance nationale n’a pas pu nous restituer notre ancestralité millénaire ni l’horizon mythique du Continent africain. De la nostalgie à idiotie, le jour de notre affranchissement nous transporte vers une éruption fratricide, pareille à celle qui hante tous les cœurs brisés.
Effectivement, lorsque les ethnies africaines se définissent par leur identité culturelle, nous autres Haïtiens, nous nous affrontons à coups de pierre, de bâton et de pique. C’est-à-dire, une seule âme fait miroiter une constellation de tendances. Non seulement, nous sommes divisés « entre nous », nous sommes divisés « en nous mêmes».
Seules des institutions appropriées, celles qui répondent à nos exigences sociales, qui peuvent colmater nos instincts de division, de destruction, de superstition dans cette clairière de fourvoiement absolu et d’affrontement séculaire peuvent nous
racheter en nous ramenant à la raison, par l’octroie d’un modèle d’intégration réussie, inspiré d’un programme de justice sociale incontestable.
Qu’est ce qui explique l’apathie de plus de quatre vingt dix pourcent de la population haïtienne, attitude endossée par la capitulation de nos lettrés face à la carence institutionnelle, les éboulements administratifs et d’autres tragédies de la même sorte ?
Depuis certain temps, pour ne pas dire toujours, l’État haïtien fonctionne comme un asile administré par des spécialistes de l’infirmité.
Par sa définition et son acceptation, l’État est une entreprise sociale, plus précisément, un projet citoyen qui garantie la sécurité, la prospérité et le bien-commun. Il n’a jamais été question d’une bureaucratie tombée du ciel. Malheureusement, le chantier permanent de l’État a été dénaturé par les promesses fallacieuses qui embaument les élections truquées, ainsi que des arrangements équivoques qui transforment les urnes en attrape-nigaud. Tels que les insectes se font prisonniers des vitres de nos fenêtres, les électeurs tourbillonnent dans le marécage du cercle vicieux. Dès qu’elles tentent de se redresser, elles tombent et retombent plus bas.
C’est au nom de ce symptôme, le vertige politique, l’illusion démocratique que maints régimes se maintiennent au pouvoir malgré leurs catastrophiques bilans.
Dans notre cas, un simple amendement constitutionnel convient au redressement de la barque républicaine. Cependant, nous sommes si divisés, qu’il serait impossible pour nous de plébisciter une proposition de sortie de crise salutaire.
On a choisi le mauvais côté du bon côté. On s’entraine à faire de bonnes choses pour finalement réussir de mauvaises.
En posant la question à savoir « Dessalines était-il français », je ne cherche pas pour autant d’assermenter sur l’authenticité de la nationalité de l’Empereur. Par contre, je m’efforce de comprendre ce qui arrive à ses légataires, comment la peste eut pu s’introniser dans son empire qui en se déstructurant a pris la forme d’une République de perdants : jaloux, traîtres, égoïstes, rusés, superstitieux, arriérés, galeux, vandales, saboteurs, barbares, hypocrites, suffisants, farceurs, criminels.
On entrevoit le glaive qui se rue sur nos sangs. En vain nos regards quêtent cette main qui administre ce deuil affreux.
« Dessalines était-il haïtien ?»
Rony Blain
Initiateur de la Nouvelle opposition nationale (2007)
Auteur du Guide de la réforme haïtienne (2008)
New York, le 15 octobre 2026
blainrony@yahoo.com

