Le rapport final du Groupe d’experts sur Haïti (S/2026/714), transmis au Conseil de sécurité le 3 septembre 2026 et publié peu après, dresse un tableau sans concession de la période octobre 2025-juillet 2026. Alors que les opérations de sécurité lancées depuis décembre 2025 ont permis de contenir l’expansion des gangs dans le centre de Port-au-Prince, à Delmas et dans certains secteurs avoisinants, et de réduire leur emprise métropolitaine d’environ 85 % à 70 %, une commune majeure reste un angle mort : Carrefour.
Les experts soulignent que Carrefour est devenue un véritable sanctuaire pour les activités économiques des gangs. Alors que la plupart des établissements financiers ont cessé leurs opérations dans les zones contrôlées par les groupes armés, plusieurs banques de Carrefour demeurent ouvertes. Des gangs de diverses communes du département de l’Ouest y conduisent victimes d’enlèvements ou leurs proches pour retirer les fonds des rançons, en espèces ou par transactions forcées. Un ancien membre de gang a confirmé ces pratiques au Groupe d’experts. La commune sert aussi de lieu de rencontre : Jimmy Chérizier (« Barbecue ») y a rencontré d’autres chefs de gangs, fief du groupe Ti Bwa dirigé par Christ-Roi Chéry, alias Chrisla (ou Krisla). Les autorités y mènent un nombre limité d’opérations de sécurité, ce qui explique cette relative impunité.
Chrisla impose depuis au moins 2024 un système de contrôle total sur une commune d’environ 500 000 habitants. Après le départ des derniers policiers et l’attaque du commissariat en avril 2024, la Police nationale d’Haïti est absente. Les gangs s’érigent en juges, policiers et percepteurs : péages, taxes sur commerces, écoles, églises, hôpitaux et entreprises, recrutements forcés d’enfants, violences sexuelles, enlèvements et justice expéditive. Chrisla a même imposé des « grèves » paralysant toute la commune pour exiger la nomination d’un agent exécutif à la mairie. Les institutions publiques (mairie, tribunaux) et privées (banques, écoles, commerces, services de santé) continuent de fonctionner sous cette emprise. Elles paient, s’adaptent ou ferment les yeux. En opérant dans ce cadre, elles participent de fait aux exactions : elles normalisent l’autorité criminelle, facilitent le blanchiment des rançons et perpétuent un écosystème où l’État a disparu.
La question se pose avec force : le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé a-t-il cédé la commune de Carrefour aux gangs de Chrisla ? Les faits du rapport et du terrain y répondent par l’affirmative, du moins par un abandon de fait. Depuis décembre 2025, les forces haïtiennes (PNH, armée) et la Force de répression des gangs ont concentré leurs efforts sur le centre de la capitale et Delmas. Carrefour, corridor stratégique vers le sud et hub économique pour les rançons, est restée en marge. Le Premier ministre a multiplié les déclarations fermes — « les gangs et ceux qui les soutiennent seront pourchassés, un à un » — et revendiqué des gains sécuritaires. Pourtant, le rapport note l’absence de stratégie de sécurité nationale globale, l’insuffisance des ressources et la collusion persistante entre gangs et certains acteurs de premier plan (politiques, économiques, sécuritaires). Aucune offensive d’envergure n’a repris Carrefour. Les institutions y collaborent par nécessité ou complicité, transformant la commune en zone autonome de facto.
Cette situation n’est pas une simple faiblesse opérationnelle. Elle révèle une gouvernance sélective : on reprend des symbol emblématiques pour afficher des victoires, tout en laissant des territoires entiers sous le joug criminel. Les banques de Carrefour qui acceptent les retraits sous contrainte, les entreprises qui paient les taxes illégales, les services publics qui
fonctionnent sous la protection tacite des gangs : tous deviennent, volontairement ou non, des participants aux exactions. Ils financent indirectement les homicides, les viols, les recrutements d’enfants et l’extorsion documentés par les experts. Entre octobre 2025 et avril 2026, 3 165 personnes ont été tuées et 1 551 blessées dans des violences armées, dont une part importante liée aux opérations et aux attaques de gangs. Carrefour illustre parfaitement comment l’absence d’État transforme la population en otage permanent.
Le gouvernement Fils-Aimé, en exercice depuis novembre 2024 et désormais seul aux commandes après la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition en février 2026, porte la responsabilité de cette cession de fait. Continuer à ignorer Carrefour, c’est valider un modèle où les gangs administrent, taxent et jugent à la place de l’État. Les recommandations des experts — renforcement des sanctions, lutte contre les réseaux de soutien, stratégie nationale cohérente — restent lettre morte si l’on ne reprend pas les territoires abandonnés. Tant que les institutions publiques et privées de Carrefour collaboreront, par force ou par calcul, avec Chrisla et ses alliés, elles resteront complices des exactions. L’État haïtien ne se reconstruira pas en laissant des communes entières sous le contrôle des bandits. Carrefour n’est pas seulement un symptôme : c’est le miroir d’un abandon qui, s’il se poursuit, condamne toute prétention de souveraineté.

