
27 octobre 2026, An 220e de l’assassinat de l’Empereur Jacques 1er
Par Alexandre Telfort Fils
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Le monde nous observe. Ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité diplomatique implacable. Dans le silence des chancelleries et sur les écrans des capitales étrangères, une interrogation historique plane au-dessus de notre terre.
Les déclarations internationales se succèdent et se ressemblent, dressant le portrait d’une nation sans dignité et sans honte :
1. Les Nations Unies, par la voix de leur secrétaire général António Guterres, décrivent la souffrance du peuple haïtien comme une « tempête parfaite » ; en juin dernier, à Port-au-Prince, il est allé jusqu’à présenter ses excuses pour l’abandon d’Haïti par la communauté internationale, scrutant l’effondrement de notre ordre public comme si nous ne nous rendions pas compte de notre situation.
2. L’Organisation des États américains (OEA) a froidement acté, dès 2022, que vingt ans de présence internationale en Haïti constituaient l’un des pires échecs de la coopération internationale, et son secrétaire général actuel, Albert Ramdin, avoue ne pas être optimiste, tellement nous apparaissons irresponsables, comme si nous-mêmes avions abandonné Haïti.
3. Le discours politique américain, illustré par les propos méprisants de Donald Trump le 24 octobre 2026, en meeting à Perry, en Géorgie, rangeant Haïti aux côtés de la Libye, du Yémen et de la Somalie parmi les pays « infestés de terrorisme » avant de leur resservir l’insulte de 2018, témoigne du mépris brutal et du cynisme avec lesquels notre République continue d’être traitée, parce qu’en 2018 il l’a fait et nous nous sommes donné la dure tâche de prouver qu’il avait raison.
4. La CARICOM et les chefs de gouvernement de la région, réunis encore en juillet dernier à Sainte-Lucie, placent Haïti au cœur de leurs sommets, observant avec un mélange d’inquiétude et d’épuisement l’incapacité apparente de nos élites à s’entendre pour sauver le pays ; comme si les citoyens ne pouvaient prouver le contraire eux mêmes.
5. Jusqu’au pape Léon XIV, lui-même petit-fils d’Haïtiens, qui, depuis le Vatican, a lancé un appel pressant à la communauté internationale en faveur de notre peuple, prouvant quand même qu’une certaine attention morale est braquée sur notre tragédie ; parce que nous faisons pitié en laissant toujours aux autres la responsabilité qui est nôtre.
Face à l’accumulation de nos épreuves et à l’effondrement de nos institutions, l’observateur lointain se demande comment la première République noire réagit à la plus grave crise de son existence. Ils sont nombreux à reconnaître que des dirigeants malhonnêtes et incompétents, ce n’est pas la fin du monde ; tous les pays en connaissent, mais beaucoup prennent le mutisme de la majorité, apparemment face au chaos, pour de la résignation. Mais ce qu’ils échouent à déchiffrer, du moins, c’est ma conviction profonde, c’est que ce silence n’est pas un aveu de défaite ; quand je sais tous ces jeunes Haïtiens qui veulent changer leur pays, quand je vois cette diaspora qui ne veut pas voir l’effacement d’Haïti, ce n’est qu’un long recueillement d’une conscience collective qui prépare, dans la nuit, l’aube de sa renaissance au 21e siècle. Mais comment le prouver si nous ne posons pas un acte pacifique ensemble maintenant ?
Ce pourraient être les élections vous diront plus d’un: selon le Conseil électoral provisoire, au 23 octobre 2026, seuls 878 217 électeurs s’étaient inscrits sur quelque 6,1 millions d’électeurs potentiels, soit près de 86 % qui ne l’ont pas fait. Quelles qu’en soient les raisons, l’insécurité en tête, ce désintérêt confirme ce que je disais dans mon précédent polarticle paru dans les colonnes de Rezo Nòdwes: le peuple haïtien ne suit plus cette classe politique désuète. D’autant qu’il faut qu’on choisisse bien notre cible, ce n’est pas la démocratie qu’il faut sauver, c’est la nation, car la démocratie a été faite pour les peuples et non les peuples pour la démocratie.
Aujourd’hui, l’actualité internationale résonne des méthodes expéditives du Salvador et des grands déploiements du président Nayib Bukele. Épuisés par la terreur, meurtris par la faillite de l’État, certains d’entre nous observent ce mirage autoritaire avec une fascination mêlée de désespoir. Une espérance paradoxale parcourt même nos rues à l’idée que des forces étrangères viendraient éradiquer nos maux à notre place. Et pourtant l’expérience salvadorienne est si expressive : ce ne sont pas d’autres nations qui ont fait du Salvador l’un des pays les plus sûrs de la région, ce sont les Salvadoriens. Malgré ses faiblesses, dues à la mauvaise gouvernance et à la faillite de l’État, je continue d’avoir foi dans la police nationale qui devrait expérimenter ce moment pour bâtir une institution très forte, une police nationale à toute épreuve.
Et c’est là que cette fascination cache un vertige psychologique terrifiant : sommes nous prêts à déléguer notre souveraineté et à divorcer de nos libertés fondamentales
pour retrouver la paix ? Attendre que d’autres viennent nettoyer notre cour n’est pas une renaissance, c’est le reniement des idéaux incandescents de 1804.
Cependant, notre histoire prouve que nous savons forcer le destin. Mais jusqu’à présent, lorsque nous l’avons fait, nous n’avons presque exclusivement utilisé qu’un seul langage : la destruction. Depuis la fondation de notre République, notre soif de changement s’est toujours exprimée par le feu. Du grand déchoukaj de 1986 jusqu’aux rébellions armées de 2004, en passant par les interminables barricades des opérations « peyi lòk », nous avons cru que détruire le système corrompu suffirait à faire naître un État juste. C’est toujours un acte contre un gouvernement, un régime qu’on doit « Voye ale », comme si le monde devait prendre en charge pour nous aussi les dirigeants qu’on rejette.
Le bilan de ce cycle est implacable. Nous avons semé la violence à chaque génération, et nous n’avons récolté que les cendres de nos institutions, de notre économie et de nos propres foyers. L’anarchie actuelle est l’aboutissement de cette méthode. Aujourd’hui, la violence n’a plus rien à détruire. L’équation historique doit impérativement changer. Puisque semer le chaos n’a produit que la misère, c’est la paix qu’il faut désormais semer pour récolter la nouvelle Haïti. Beaucoup sont en attente d’un sursaut et comptent encore sur la violence et plus de morts.
Pourquoi serions-nous incapables d’une action pacifique retentissante maintenant ? Pourquoi, sans armes, sans pneus enflammés et sans manifestations destructrices, ne pourrions-nous pas poser un geste collectif qui crie notre souveraineté plus fort que le vacarme de la rue ?
Les amants de la liberté à travers le monde, ceux qui étudient notre genèse avec admiration, attendent un signe. Ils ne cherchent pas à savoir qui sera le prochain dirigeant de transition. Ils cherchent à savoir si le citoyen haïtien existe encore. Ils se demandent si, au-delà de la survie individuelle, il reste une volonté collective capable de dire : « Non, nous ne divorcerons pas de notre patrie. »
Comment un peuple orphelin de son État peut-il opposer un démenti formel au fatalisme ? Par quel mécanisme psychologique et moral des millions d’individus, de l’intérieur du pays jusqu’aux confins de la diaspora, peuvent-ils reprendre la main sur leur destin, renouveler leurs vœux avec la patrie ?
L’heure n’est plus aux lamentations, elle est à la redéfinition de notre pacte. Il nous faut un sursaut. Quelque chose de solennel, d’historique, de pacifique. Une démarche qui pulvérise la honte et le manque d’initiative pour restaurer, par la base, l’autorité morale d’Haïti dans le concert des nations.
Nous sommes à un carrefour moral, et là il faut qu’on s’interroge, vraiment qu’on pose en tant que peuple mature les bonnes questions et qu’on trouve d’autres moyens pour y répondre. Il nous manque un acte solennel, un sursaut de conscience capable de
prouver aux nations, et surtout à nous-mêmes, que le citoyen haïtien est prêt à forger son avenir.
La renaissance de notre nation ne se fera ni par procuration, ni par la destruction. En effet, le changement, ce n’est pas d’abord les autres, c’est nous et c’est maintenant. Nous sommes à l’année (1) de la Renaissance et notre participation à la Coupe du monde, la première depuis 1974, a été l’un des témoignages que ce sont les générations qui passent, qui succèdent ou échouent, mais Haïti reste éternelle. Il ne me vient pas à l’esprit la prétention de connaître la bonne réponse, mais déjà initier le débat à ce moment de l’histoire est crucial, d’autant que je compte sur notre intelligence. Nous savons que le meilleur de nous-mêmes dans cette situation, ne peut plus être les mêmes plaintes, les fausses blagues, le déni, le refus, l’abandon, le prétexte de l’ignorance ou la violence; car notre dignité est en jeu. Le débat est ouvert, l’histoire nous convoque : quel sera ce grand geste pacifique et rassembleur par lequel nous reprendrons, enfin, notre dignité en main ?

